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CHAPITRE IX

La Parisienne du quartier latin.

a main sur la conscience , devant Dieu et devant les hommes , j’affirme que mon intention n’est point de donner ici une contrefaçon de

la grisette de Jules Janin ou de celle de Paul de Kock, ce qui est absolument la même chose. Je n’aime pas la grisette ; bien plus , je la nie complètement. Ne venez pas maintenant me ci-

ter Béranger et me parler de Frétillon , parce que je vous prouverai que Frétillon n’est pas une grisette !

Frétillon, c’est la fille du peuple livrée à ellemême ; c’est l’enfant qui fait flèche de tout pour lutter contre la misère, de son esprit, de sa grâce, de son corps. Celle-là n’a ni ambition, ni envie, ni orgueil. Dans ses rêves innocents, elle ne voit passer ni laquais ni livrées, ni riches équipages, ni toilettes de bal. Même devant son miroir la pensée ne lui vient pas qu’elle pourrait jouer tout comme une autre le rôle de grande dame; elle monte rapidement les escaliers qui conduisent à sa mansarde sans se préoccuper de ce qui se passe au premier étage ; elle est toujours gaie, toujours contente, et si parfois le dimanche elle soupire toute seule à sa fenêtre en contemplant les étoiles, ce n’est pas qu’elle attende du ciel un amant imaginaire, mais bien parce que l’ouvrier qui loge sur le même carré vient de rentrer en fredonnant une chanson joyeuse , et sans lui dire le bonsoir accoutumé. Toujours bonne, toujours sensible, toujours dévouée , Frétillon ne lit pas de romans, elle ne va pas à la Chaumière; Frétillon ne danse pas le cancan , soyez-en sûr ;

personne ne lui fait la cour, mais ceux qui l’aiment le lui disent tout de suite , et il y en a beaucoup. Elle n’a pas besoin, pour sentir son cœur ému, de lire les aventures imaginaires de M. Alfred ou de M. Arthur ; elle n’a pas la sensibilité du cabinet de lecture ; mais le vieillard qui passe, la pauvre mère qui tient un enfant

par la main la font pleurer ; elle partage son pain avec tous ceux qui ont faim; rien ne lui appartient, pas même son cœur; elle pratique toutes les vertus, elle fait toutes les aumônes; son argent d’un côté, ses baisers de l’autre, sa

bonne volonté partout. Frétil Ion ne connaît pas de romances, mais elle chante des chansonnettes ; à son cou vous ne verrez suspendu ni une tresse de cheveux, ni un médaillon prétentieux, fades reliques d’un amour plus fade encore , mais seulement la croix d’or que lui donna sa mère en mourant. Frétillon se donne , mais elle ne se vend pas ; elle n’a pas d’envie parce qu’elle a du courage; ses fautes paraissent excusables parce qu’elles ont pour elles la franchise, qui est une seconde innocence. Si on lui proposait de devenir grande dame, elle vous rirait au nez ; si on lui donnait une robe de soie, elle la mettrait bien vite au mont-de-piété pour secourir quelque malheureux. Frétillon n’est pas romanesque, mais elle est sensible, ce qui vaut beaucoup mieux. Lorsqu’un amant l’abandonne, elle pleure longtemps, car elle ne sait pas quelle faute elle a commise, et comment elle a pu mériter un tel malheur. Si elle se console, ce n’est pas sa faute , car elle ne demanderait pas mieux que de rester sage toujours, mais quand son cœur parle, elle ne sait pas résister, voilà pourquoi il y a toujours une certaine fierté dans toutes ses faiblesses , une certaine règle dans son désordre. Avec un peu d’imagination

on pouvait trouver un type comme la grisette ; il fallait du cœur pour créer Frétillon. L’une est fille de Paul de Kock, l’autre est l’enfant de Béranger.

La Parisienne du quartier latin participe à la fois de la grisette et de Frétillon ; elle a le costume de la première et l’ignorance de la seconde ; elle danse le cancan, mais elle ne sait pas

écrire; elle porte une robe de satin, mais cette robe est déchirée ; elle aime les échaudés, mais

elle ne sait pas faire les crêpes; elle se donne à un étudiant , mais elle dédaignerait un commismarchand. Plus paresseuse que Frétiilon , mais moins orgueilleuse qu’une grise tle , elle ne repassera pas sa robe elle-même, mais elle s’affublera sans regret de la première loque venue. Que ses bas soient troués, ses chemises déchirées , jamais il ne lui viendra à l’idée do prendre l’aiguille pour les raccommoder; elle ne sait faire qu’une seule chose au monde , l’amour !

Nous ne vous dirons pas d’où sortent ces femmes Regardez-les seulement poser leurs pieds sur le pavé boueux du quartier latin. Avec quelle précaution elles marchent ! on voit qu’elles ne veulent pas arriver crottées. A peine sont-elles entrées dans la chambre de l’étudiant, que le chapeau est mis de côté, le châle jeté sur un fauteuil, les gants lancés en l’air. Si monsieur veut travailler , elles le laissent faire; s’il veut lire, elles dorment ; s’il veut écrire, elles fument. Pour elles le suprême bonheur , après l’amour, c’est la paresse. Quand le soir arrive, elles prennent le bras de leur amant et vont avec lui à l’estaminet ; elles jouent au domino, au piquet, au billard même, comme le premier venu.

Les premiers jours du mois , l’invasion es complète; les hirondelles viennent suspendre leur nid dans les hôtels garnis du quartier latin. On mange à deux la pension mensuelle. Quand le milieu du mois arrive, l’émigration commence. Les oiseaux de passage s’envolent vers des climats plus doux. L’amour repasse les ponts. Il faut recommencer la vie de tous les jours. L’étudiant commente Cujas ou Hippocrate; et sa maîtresse, que fait-elle?

Suivez-la si vous voulez le savoir , car pour moi je n’ai pas le courage de vous le dire. Elle a été si heureuse pendant quelques jours!

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