CHAPITRE X
La Parisienne excentrique.
uelquefois on voit passer sur ie boulevard une femme jeune encore , ou qui en a l’air, ce qui revient absolument au même. Tout le monde se retourne pour la regarder ; cependant sa mise n’est pas riche , ses traits n’ont rien qui puisse la faire remarquer. C’est son costume pourtant qui lui
vaut cette attention dont elle est l’objet. Elle n’est pas élégante, mais elle est originale.
La femme excentrique adopte généralement une seule couleur : le noir, le blanc , ou l’écossais; elle est vouée à une seule nuance. Le plus souvent elle porte ses cheveux à la Ninon, ou partagés par une raie et ramenés sur les tempes comme les hommes. En, guise d’ombrelle , elle tient assez volontiers un livre à la main. Ce livre ne dépasse pas le format in-octavo, pour qu’on ne puisse pas le confondre avec un solfège.
Elle traîne un chien en laisse ; mais ce chien doit appartenir aux espèces passées de mode : un carlin, par exemple.
L’autre jour cependant nous en avons aperçu une avec un chien Terre-Neuve.
La femme excentrique regarde fixement; elle lance des coups d’œil de dédain sur les magasins de marchandes de modes, et entre fièrement chez les libraires ou les marchands de comestibles.
Quand elle prend l’omnibus du chemin cle fer, elle monte sur la banquette d’en haut.
Si elle a une connaissance puissante , elle fait solliciter au parquet une permission de s’habil-
1er en homme; ce qui équivaut pour les femmes à la faculté de porter des pistolets de poche.
La Parisienne excentrique a quelquefois une amie plus excentrique quelle. Nous pourrions lui donner un nom pris dans le calendrier ; nous aimons mieux la désigner sous son nom générique, la maîtresse de piano. Voilà une existence accidentée, des sentiments bizarres et des mœurs qu’on ne retrouve qu’à Paris. II! y a des femmes qui s’intitulent maîtresses de piano , comme certains individus s’appellent hommes de lettres ; c’est un titre qui n’engage à l ien et qui rend propre à tout. Comment vit la maîtresse de piano? où loge-t-elle? comment s’habille- t-elle ? c’est ce que Yhomme de lettres seul pourrait nous dire. Comment lui est venu ce tartan? où a-t-elle pris ce chapeau de velours puce ? qui lui a donné ces brodequins délabrés? bst-ce une barcarolle, une sonate ou une cavatine que contient ce rouleau de musique qu’elle tient toujours à la main, talisman magique avec lequel elle se fait faire place dans la vie ? Quelle sombre expérience on lit dans ses regards minés par cette fièvre de tous les instants qu’on appelle la misère ! avec quel
superbe dédain des hommes et de l’omnibus elle marche au milieu de la fange, elle, l’artiste inspirée, la Sapho nomade, la Corinne des boues de Paris ! Qu’on nous montre une de ses écolières, que nous allions nous jeter à ses pieds et la remercier d’avoir compris une telle femme. Qui parle ici d’écolières? l’infortunée n’en a jamais; il lui faudrait flatter un père stupide ou une tante imbécile , et elle a l’âme trop haut placée pour mentir. Ses souliers peuvent prendre l’eau, mais son cœur, jamais. Aussi comme elle est maigre, pâle, étiolée. Harpagon en la voyant passer aurait envie de prendre une leçon de piano. Gardez vous de la plaindre cependant , car la voici qui entre dans un établissement hollandais. Pourquoi as-tu trente-cinq ans? pourquoi sommes-nous en I8Z1I , pauvre bohémienne venue trop tard? Que te manquet-il pour jouer du tambour de basque et t’appeler Esméralda !
L’-iieure du bouillon est aussi pour la maîtresse de piano celle des visites ; elle se rend chez son amie la Parisienne excentrique. Qui pourra jamais redire ce qui se passe entre elles, et les confidences qu’elles se font à la lueur mourante d’une chandelle de deux sous!
Lorsque vous entrez chez la femme excentrique, au lieu d’un lit vous trouvez un hamac.
Elle vous reçoit couchée et en se balançant.
On ne lui connaît ni rentes ni rien qui puisse y suppléer , et cependant jamais elle ne déménage.
La femme excentrique se rapproche de son sexe par un seul côté , la musique; ce serait un homme si elle ne chantait pas d’une manière si fausse les mélodies de Schubert.
Son prénom est toujours bizarre ; elle s’appelle Scolastique, Gothie , Pulchérie ou Gertrude.
v Elle est toujours Espagnole d’origine.
Quelquefois , au moment où ses amis s’y attendent le moins , elle donne un concert ; elle a bien soin ce jour-là d’avoir la migraine et d’être horriblement enrhumée.
La femme excentrique porte en guise de bijoux un poignard à sa jarretière.
Elle trahit le plus souvent qu’elle peut son origine espagnole. Pour toute bague elle a un anneau de fer à l’index ; elle le regarde de temps en temps et soupire.
Si vous lui demandez quels sels contient son flacon , elle vous répondra : — De l’acide hydrocyanique.
L’abbé Châtel vient quelquefois lui rendre visite ; la conférence dure longtemps.
Malgré le mystère dont elle s’enveloppe , le bout de l’oreille perce toujours , et on finit par s’apercevoir que la femme excentrique n’est qu’un Bas- Bleu déguisé.