CHAPITRE XI
La Parisienne nomade.
e lui demandez ni d’où elle vient ni où elle va , car probablement il lui serait impossible de vous
le dire. Il y a six mois , elle était sous-maîtresse dans un pensionnat de l’île Saint- Louis; depuis deux jours elle est dame de comptoir dans un café du boulevard des Italiens. Elle a changé de métier , mais non pas de physionomie; elle est toujours la même, tou-
jours jolie , les traits un peu fatigués, par exemple , mais l’œil vif et la bouche souriante.
Voilà ce qu’elle fait aujourd’hui. Ce qu’elle fera demain , qui pourrait le lui apprendre ? Demain un prince russe deviendra peut-être amoureux d’elle et l’enlèvera , ou bien encore ira-t-elle établir un magasin de lingerie en province ; à moins cependant qu’elle ne préfère débuter à la Porte-Saint-Martin.
Tantôt elle est veuve , tantôt elle est mariée , mais alors vous pouvez être sûr qu’elle vit séparée de son mari ; le plus souvent elle est libre de disposer de sa main. Elle est née à Paris, mais elle ne sait pas dans quel arrondissement. La seule mère qu’elle ait connue est une tante. A quinze ans, un vieux philanthrope lui propose de lui faire un sort; elle accepte. La voilà toute seule dans une chambre de la rue Tiquetonne , entre une commode , un lit , un canapé fané, et quatre lithographies représentant la conquête du Mexique. Voilà ce que les vieux philanthropes appellent un sort. Notre héroïne veut s’en faire un autre ; elle s’en fait même deux , trois , quatre ; nous pourrions compter jusqu’à cent avant de faire une croix.
Elle a aimé, et on l’a aimée; elle a connu
l’opulence et la misère; elle a dîné chez Borel et avec deux sous de pommes de terre frites; elle a eu loge à l’Opéra, et elle a été au parterre des Funambules; elle a eu des femmes de chambre , et elle l’est devenue à son tour ; elle a parcouru tout le continent au service d’une famille anglaise, résistant avec une égale fermeté aux agaceries de mylord et aux caprices de milady. Bientôt ennuyée de cet état, lasse d’exposer ainsi tous les jours son honneur et sa dignité , elle s’est mise à voyager pour son propre compte. L’Allemagne, la Pologne, la Russie, l’ont vue tour à tour exerçant toutes les professions, portant tous les costumes. A Saint-Pétersbourg on l’accuse de .propagande, et on est sur le point de l’envoyer en Sibérie , pour avoir appris Pair de la Parisienne à un officier de la garde; à Berlin elle débute au Théâtre-Français et le roi de Prusse parle de faire traduire une tragédie de Sophocle et de lui en donner le principal rôle. Tous croyez peut-être que, satisfaite de cette gloire , elle a préféré le métier de tragédienne grecque à celui de Juive errante, détrompez-vous; au bout d’un an l’idée lui est venue de traverser les mers pour diriger à Philadelphie un
atelier de modistes : c’est là qu’elle a refusé la main d’un mulâtre millionnaire, pour revenir à Paris avec un troisième danseur chuté au théâtre de New-York.
Abandonnée par son danseur, elle s’improvise maîtresse de piano. Un officier de spahis devient amoureux d’elle et l’emmène en Afrique ; un jour plus tard , elle s’asphyxiait.
A Alger elle établit un café, et les officiers en garnison la surnomment la B cite limonadière. Le spahi se dégoûte d’elle, la voilà entre les mains d’un zouave; le zouave la bat, elle le quitte
pour un sous -intendant militaire: celui-ci, après avoir fait quelques trous à la lune , est obligé de fuir ; notre héroïne passe en Espagne.
Elle donne des concerts à Alicante ; à Madrid, elle se présente comme faiseuse de corsets ; à Grenade, comme artiste pédicure; à Barcelonne, elle fait annoncer dans les journaux qu’elle donne des leçons de français et apprend à déclamer à l’instar de mademoiselle Racket.
Un grand seignenr espagnol lui assure à sa mort un legs considérable; les héritiers font casser le testament. Vous croyez que ce. coup va l’anéantir ; dans huit jours il n’y paraîtra plus, le temps seulement de songer à autre chose. Regardez si cette femme qui change des pièces de dix sous à son comptoir a l’air de regretter le passé ; elle est aussi heureuse que si elle n’avait jamais fait autre chose de sa vie.
Elle n’y restera pas longtemps, à* ce comptoir; gardez-vous d’en douter. Ahasvera reprendra bientôt le cours de ses voyages; l’hiver prochain elle dansera peut-être le cancan à Munich , si toute fois elle ne préfère tenir une table d’hôte à Bordeaux.
Tant que ses forces la soutiendront elle ira ainsi par monts et par vaux, portant partout les traditions de Paris. Avec cinquante missionnaires de ce genre , l’Europe serait à nous avant vingt ans. Quand la vieillesse la gagne , elle revient au gîte; heureuse si elle retrouve ce qu’elle avait au commencement de sa carrière , un lit rue Tiquetonne. Heureuse ou malheureuse , elle ne se plaindra pas ; car elle aime mieux mourir portière à Paris que baronne partout ailleurs.