CHAPITRE XII
Un ménage du grand monde.
LOUISE DE F.... A ERNESTINE DE B. . . . Chère Ernestine ,
a première fois que j’ai vu mon mari , c’était quinze jours avant mon mariage. Le soir même des noces nous sommes partis pour l'Italie. Comme je serais contente si tu étais auprès de moi! Que de confidences j’ai à te faire! Mais le
papier nie fait peur; il me semble qu’il a une âme, qu’il comprend tout ce qu’on lui dit, et qu’il le raconte. Nous ne voyons ici que des Anglais et des Anglaises. Les uns ont traversé le Bosphore à la nage, les autres ont fait l’ascension du Mont-Blanc. Toutes ces dames montent à cheval. Adolphe veut aussi que j’apprenne. J’ai voulu résister, parce que je n’aime pas les chevaux; il m’a brusquée. J’ai pleuré, il m’a quittée en riant. Depuis hier, un carabinier pontifical me donne des leçons. Adolphe prétend que je me formerai.
Tiens, ma chère amie, tout ceci n’est que du bavardage, il faut que je te dise la vérité. Il me semble que la seule consolation que je puisse ambitionner, est de te raconter tout ce que je pense. J’ai beaucoup appris depuis que je suis mariée. Je crois qu’ Adolphe 11e m’aime pas, et qu’il ne m’aimera jamais. Et si à mon tour j’allais faire comme lui? ma mère ne m’a-t-elle pas dit, quand je refusais de la quitter , qu’il fallait aimer quelqu’un dans la vie ?
Mais, je me trompe sans doute, c’est mon peu d’expérience qui cause tous mes chagrins. Adolphe m’aime, et c’est moi peut-être qui suis froide à son égard. Cependant il m’a semblé
bien des fois qu’iJ repoussait mes caresses. D’où vient que si jeune, sans avoir vu le monde, je me suis fait une idée de l’amour que déjà je ne trouve point à réaliser ? Il me semble que l’on doit être bien heureux de vivre éternellement auprès de quelqu’un qu’on aime. S’il en est ainsi, j’ai tort de me créer des chimères; mon mari doit être bien heureux, car il est toujours content. Eh bien ! cette joie me fait mal, on dirait que j’en suis jalouse. Pourquoi donc m’effrayer de ce piaisir si c’est moi qui le fais naître? Il me semble pourtant que mes craintes cesseraient si je voyais quelquefois Adolphe en proie à une tristesse semblable à la mienne. L’amour heureux est-il gai ou mélancolique ? ma sœur, toi qui es mariée depuis un an, dis-moi ce que c’est que l’amour.