CHAPITRE PREMIER
Musidora.
race à un ami de college, des journées grecques vinrent enfin luire pour moi. J’entrai à pleines voiles dans Père érotique; je réussis à souper avec une actrice qui devait bien être un peu courtisane , puisqu’elle s’appelait^ Musidora.
Ne faites pas attention, je vous prie, à mon bonheur, à ma joie , à mon délire. Je dois souper avec une actrice ! le rendez-vous est fixé à minuit. À cinq heures mon ami vient me prévenir que Musidora ne peut être à nous à l’heure dite ; sa soirée est libre , mais sa nuit ne lui appartient pas. Au lieu d’un souper, c’est un
dîner que je commande ; n’importe , je suis toujours heureux !
Nouveau rendez-vous est pris pour six heures; à sept heures j’étais encore en contemplation devant les deux lithographies qui ornaient i les murs de notre cabinet particulier. Enfin 1 mon ami arrive , et elle avec lui. Musidora est charmante. Nous avalons le potage. Plus je la ! considère , plus je la trouve admirable ; elle ne parle pas parce qu’elle mange ; l’adorable créature a faim ! Enfin nous arrivons au dessert. Je
me tais pour recueillir les mille saillies qui vont sortir de cette bouche divine. Pendant une
demi-heure , elle ne fait que parler de M. Francis Cornu, qui écrit un rôle pour elle; j’entends prononcer le nom de M. Alboize , et j’apprends, non sans étonnement , que M. Bouchardy dirige lui-même ses répétitions en casquette î
Cette manière de faire de l’esprit me parut fort peu amusante; mais j’attendis.
Au café , Musidora me demanda de quel pays j’étais ; je lui répondis : — De Tarascon , en Provence.
Elle reprit : — Moi , je suis de Die , en Dauphiné ; puis elle se mit à fredonner l’air de la Cachucha, qu’elle devait danser dans une féerie mythologique.
Je dois dire qu’au milieu de tout cela, j’attendais toujours les œillades brûlantes, les incroyables espiègleries dont les actrices de Paris régalent toujours ceux qui dînent avec elles dans les romans. Musidora ne me regardait pas le moins du monde, mais elle buvait beaucoup d’anisette. Bon! me dis-je, elle est sentimentale, et j’allais lui prendre la main, lorsque mon ami entraîna Musidora sous prétexte qu’elle avait une répétition : il était minuit moins vingt minutes.
Je payai la carte.
Je ne revis plus Musidora; elle me fit mettre à la porte quand je voulus me présenter chez elle. Je m’en plaignis à mon ami , qui me ] répondit que toutes les actrices de Paris étaient vertueuses. — D’ailleurs, ajouta-t-il, maintenant que tu as entendu parler de MM. Francis Cornu et Alboize , maintenant que tu sais que M. Bouchardy dirige lui -même ses répétitions en casquette, et que tu as vu une actrice chanter la Cachucha en fumant des cigarettes, tu sais parfaitement ce que c’est qu’une Parisienne de coulisses ; de quoi te plains-tu ?
— Mais elle est née à Die, en Dauphiné, cette Parisienne.
— N’importe ; elle est de Paris , puisqu’elle fume.
Je ne trouvai rien à répondre à cet argument.