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CHAPITRE TROISIÈME

PHYSIOLOGIE DU SENTIMENT DU MOI OU DE LA PERSONNE, OU DÉTERMINATION DES RAPPORTS DE LA VIE A LA PENSÉE.

Je disais à la fin du chapitre premier de cet ouvrage que le sentiment du moi ou le fait de conscience est non-seulement le sentiment de la volonté ou de l’effort spirituel qui en constitue la manifestation, non-seulement le sentiment personnel de nos perceptions et de nos idées, mais qu’il est encore le sentiment en quelque sorte physiologique de l’existence , sorte de résultante de toutes les émotions confuses dues aux actions organiques, et qu’il est ces trois choses-là en môme temps. Ce sentiment triple et un de l’existence à la fois spirituelle et corporelle est le fait psychologique le plus général et en quelque sorte le plus primitif dont puisse chercher à se rendre compte la Physiologie de la pensée. Ce doit être là, à mon avis, le point de départ de cette science pour passer aux faits, de plus en plus déterminés, qui forment le domaine de la sensibilité à la fois interne et inférieure, et qu’on peut grouper sous les

HAPPOltTS DE LA VIE

noms de plus en plus déterminants de constitutions, de tempéraments , d ’ instincts, de sens internes , de besoins enfin et & appétits.

Lorsque Stahl, cherchant à ramener la direction de la personne humaine à un seul principe, avançait que lame n’est pas seulement le principe de l’entendement, de la volonté et de la sensibilité, mais qu’elle est encore et tout autant le principe des actions organiques, en un mot la maîtresse et la directrice absolue d’un édifice qu’elle-même a construit, Stahl obéissait à une nécessité à laquelle ont tous obéi ceux qui, dans l’étude de l’homme, ont jugé utile de faire marcher de front l’étude de son corps et celle de son âme, la recherche de la vie et celle de la pensée. 11 cherchait à se rendre compte de cette union, de cette solidarité de nos deux natures, qui, dans cette vie au moins, est notre nature réelle ; de ces points de contact et comme de pénétration de deux substances qui semblent ne pouvoir ni se toucher, ni se pénétrer, et dont l’action réciproque est pourtant incontestable.

Je ne dis pas que dans ces tentatives , dans les efforts pour parvenir à ce but, des erreurs n’aient pu se commettre, des exagérations se produire, de faux systèmes se faire jour. Nul doute même qu’il n’en ait été ainsi. Mais ce qui est moins douteux encore, c’est que le sujet s’y prête, un sujet plein de contradictions et d ombres : l’homme qui , dans l’étude de lui-même, cherche à suivre jusque dans ses organes son esprit et jusqu’à son esprit ses organes. Et pourtant, malgré les obscurités et

A LA PENSÉE

les oppositions de cette double recherche, combien de raisons, au moins apparentes, d’assigner à ces rapports si intimes du corps avec l’àme, de la vie avec la pensée, qui constituent la personne humaine, un lien ou plus exactement un principe, qui explique l’unité de cette personne dans ses actes et ses faits de toute sorte !

Dans cette personne, en effet, qui constitue chacun de nous, il n’y a pas moyen de ne pas sentir, et à cet égard l’ignorant et le savant se peuvent placer sur la même ligne , jusqu’à quel point sont unies la vie et la pensée, quelle influence elles ont l’une sur l’autre, dans quelle dépendance elles sont l’une de l’autre. Voltaire a exprimé d’un mot spirituel et vrai, parmi beaucoup d’autres, cette solidarité, quand il nous montre, sous l’influence de la fièvre double-tierce, la bravoure et la vanité faisant place à leurs contraires, et le Grand Alexandre lui-même tombe au niveau du dernier de *es soldats. Et, pour parler d’une autre fièvre, qui n’est plus celle de la maladie, parmi les hommes livrés non aux travaux d’Alexandre, mais aux paisibles travaux de l’esprit, quel est celui qui n’a pas senti, aux signes les plus manifestes et les plus constants , dans quelle dépendance est des dispositions de la vie l’inspiration qui donne à son tour la vie aux œuvres de la pensée ? Qui, parmi eux, ne s’est dit, à telle disposition toute vitale , à telle émotion organique, que l’inspiration allait naître, qu’elle était née, et qu’il était temps de prendre la plume; à telles autres dispositions contraires, que l’inspiration, en vain attendue par le désir,

serait plus vainement encore provoquée par la volonté .'

Veut-on passer à des remarques non plus graves et plus décisives, mais d’apparence un peu plus scientifique? Rien de plus clair encore que leur conclusion. La maladie, ou seulement même l’excitation la plus legere, a atteint les organes qu’on regarde comme les conditions plus particulières de l’exercice de la pensee, et e e n’a atteint que ceux-là; ou, pour plus de précision encore, l’expérimentation physiologique est allee les endommager. Est-ce que la pensée, la sensibiüté est seule compromise? Non, et chacun le sait bien. La vie, dans tout ce qu’ellea de plus organique et de plus grossier, l’est aussi et ne l’est pas moins. D’autre part et réciproquement, cette même maladie, cette même excitation, et la plus légère, a envahi un ou plusieurs des organes les plus particuliers de la vie. Croit-on que la •vie seule va en souffrir? Non encore, et chacun a pu le remarquer. La sensibiüté, la pensée, le talent, le génie même vont en être et tout autant atteints. C est toujours la même histoire de la fièvre et d’Alexandre

le Grand. '

D’autres considérations, d’un caractère en quelque

sorte plus intime, ont pu porter certains esprits a s’exagérer l’union de nos deux natures, à confondre leurs deux principes en un. Ces considérations, ou les faits auxquels elles se rapportent, touchent de plus en plus près à ces principes mêmes, à leur essence, si 1 on osait

parler de l’essence d’un principe.

On a remarqué, et F. Bérard , de Montpellier, <<»-

A LA PENSÉE

même n’a pu s’empêcher de faire cette remarque1 ; on a remarqué avec quel choix, quel esprit, en quelque sorte, s’exécutent, cà l’instar des actes de la pensée, les actes delà vie et de ses instruments. On a vu la digestion, par exemple, ou, si l’on veut, l’appareil de la digestion et ses diverses parties, exercer leurs fonctions avec une sûreté, on pourrait presque dire un discernement, qu offrent à peine beaucoup d’actes de la pensée ; un discernement, que Bacon appelait de la perception2. On a vu de même l’absorption, cette autre fonction organique, sœur et fille de la digestion, et qui descend plus qu’elle encore dans les profondeurs de la vie, porter jusque dans ses moindres actes une sorte d’intelligence, une intelligence qui semble ne se tromper quelquefois qu’afin de ressembler davantage à la vraie. Et cette sorte d’intelligence de la fonction d’absorption, ou plutôt de toute la vie nutritive , a encore ceci de commun avec la véritable intelligence, qu’elle est loin, comme nous allons le voir , d’être toujours dépourvue de sensibilité.

11 y a d’abord une première partie et comme une première période des actes delà vie de nutrition dont nous avons conscience et qui sont pour nous l’occasion de sensations constantes et déterminées. Ces actes et ces sensations, je n’ai besoin que d’en signaler quelquesuns : les mouvements et même les impressions du cœur ;

t . Pape 44 de sa Nouvelle doctrine des rapports du physique et du moral, ouvrage remarquable, qui, à l’époque où il parut, n’a pas été apprécié à sa valeur.

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