Ibid., chap. m, trescct
son moyen, intervenir dans la direction des actes de la vie végétative ; ce sont les ténèbres qui se font là où f’on avait cru entrevoir la lumière, une doctrine passant sous, les fourches caudines d’une autre doctrine; c’est, pour le dire en toute vérité, le principe vital absorbé par l’âme, le vitalisme, dans la personne de Barthez, rendant son épée à l’animisme de Stahl.
Pour nous qui n’avons pas d épée à rendre, parce que nous n’avons pas émis de doctrine et que nous ne nous sentons pas le droit d’en émettre, nous devons pourtant tâcher de nous rendre compte, mais nous n’appellerons cela ni une doctrine, ni meme un système, des laits que nous venons de rappeler. Nous devons chercher à les exprimer dans un langage qui les embrasse et ne les dépasse pas; sachant ignorer et le dire, et nous arrêtant là où le terrain nous manquera.
Parmi ces faits que nous venons de rappeler , celui qui doit frapper davantage et qui nous a nous-même le plus frappé, est celui dont Bichat a fait la base de sa théorie de la sensibilité et en définitive de la vie.
Un organe, un organe de la vie intérieure ou de nutrition, dont l’action, dans l’état ordinaire, ne se révèle au sensorium commune par aucune impression perçue, cet organe, ou plutôt son action, peut, par suite d un état nouveau qui n’est pas toujours maladif, donner lieu à une sensation , ainsi rapportée par l’esprit à une partie du corps où d’habitude il n’a rien à rapporter. Et cela se produit pour toutes les parties, pour tous les organes du corps sans exception ; pour les organes qui
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ont le moins d’analogie de texture avec les organes dits de sensibilité, le tissu osseux par exemple, comme pour ceux qui s’eu rapprochent le plus.
C’est ce fait qui a en quelque sorte inspiré àBichat sa doctrine de la sensibilité. La sensibilité suivant lui est de deux espèces, ou plutôt de deux degrés. Il y a. d’abord la sensibilité animale (c’est l’expression de Bichat), sensibilité sentie ou plutôt sentante, destinée à mettre l’animal, l’homme en relation avec le monde extérieur, une sensibilité qu’on pourrait appeler la sensibilité de la pensée. Vient ensuite, ou plutôt de front, la sensibilité organique, la sensibilité en quelque sorte de la vie, sensibilité d’après Bichat non sentie, ou dont rien, dans l’état ordinaire, n’arrive au seïisorium commune. Ces deux sortes de sensibilité , qui semblent si différentes, puisque dans l’une il y a du sentiment et que dans l’autre il n’y en a pas, ne font pourtant qu’une seule et môme sensibilité. Elles concourent au même but, sont de même nature et partent du même principe. L’une, l’insensible, bien entendu , n’est qu’un degré inférieur de l’autre, et voici comment l’entend Bichat.
C’est en vertu d’une sensibilité véritable, mais dont les orgaDes seuls sont à la fois le siège et le terme, que chacun d’eux vit, agit, fait ce qu’il faut pour vivre et agir, se composer et se décomposer. Voilà ce qui a lieu dans l’état ordinaire, où cette sensibilité, ou plutôt ces sensations, ces impressions des organes de la vie assimilatrice ne dépassent pas les organes, ne vont pas jusqu’au centre de perception. Mais viennent des circons-
It WM’OKTS de la me tances nouvelles , des circonstances d excitation maladive, quelquefois même des circonstances d’organisation permanente, et ce qui n était que sensibilité non perçue devient sensibilité perçue; ou, pour exprimer le& idées de Bichat dans son langage même, ce qui n était que sensibilité organique devient sensibilité animale. Il n’y a pas eu changement de sensibilité ; il y a eu accroissement de sensibilité, un degré supérieur de sensibilité, ou, comme il le dit encore, une dose plus considérable de sensibilité.
Nous avons vu qu’avant Bichat, Stahl avait déjà eu à se prononcer sur ces faits de sensibilité intermittente ou additionnelle de la vie surtout intérieure, sur leur signification et leur valeur dans la détermination des rapports de l’âme et du corps et des liens qui les unissent Grand physiologiste, grand médecin aussi, Stahl savait bien que ce corps qu’habite lame, après la^oii, suivant lui, construit à sa guise, est pourtant une bien mystérieuse et bien capricieuse demeure. 11 savait que cette sensibilité, qui est le lien de nos deux natures, est aussi comme uue sorte de fenêtre par laquelle 1 âme a vue sur le corps d’abord, ensuite sur le reste du monde, et que cette fenêtre, et la même, est tantôt ouverte et tantôt fermée. Il savait, en d’autres termes, et pour ne pas pousser plus loin ces figures , qu à tel moment donné, dans des circonstances données , soit dans 1 état de maladie, soit même dans l’état de santé, une action, une passion , une fonction en un mot corporelle, qui tout à l’heure ne donnait pas conscience delle, en
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donne actuellement conscience. Et il avait conclu de là, à sa manière et dans son langage , que si un tel fait a lieu, et il a lieu en effet pour toutes les fonctions et tous les organes, c’est que l’âme est unie à tous les organes, directrice de toutes les fonctions ; tantôt les dirigeant comme à son insu , ou du moins sans trop y prendre garde, laissant aller le corps presque seul, et c’est là la sensibilité organique ou non sentie de Bichat; tantôt les dirigeant guides en main , les yeux , les oreilles , tous les sens ouverts, et c’est là la sensibilité animale du même physiologiste, la sensibilité sentie, la vraie sensibilité.
Arrêtons-nous un instant sur ces idées des deux grands physiologistes et commençons par celles de Bichat.
En prenant la théorie de Bichat au pied de la lettre, en s’arrêtant aux mots qui l’expriment, au double emploi si manifestement abusif qui y est fait du mot de sensibilité, sans doute on peut la blâmer, la combattre, la rejeter, même ; et c’est ce que, de son point de vue, Maine de Biran a fait et bien fait. Bichat, dans le rapprochement, dans la confusion qu’il a faite de ses deux sensibilités, Bichat a prononcé le nom de degré, de dose, il y a insisté ; il a dit que la sensibilité organique est le degré le plus inférieur de la sensibilité animale. Dans cette expression même de degré est la réfutation de sa doctrine. Il ne saurait y avoir de degrés, n’y en eût-il qu’un ou y en eût-il cent mille, entre zéro et quelque chose. Or, dans ce que Bichat appelle sensibi-
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lité organique, il y a zéro de sensibilité, c’est-à-dire zéro d’un état qui, pour exister, demande à être senti. Les organes, siège de cette prétendue sensibilité organique, ne reçoivent, dans l’état ordinaire, ou plutôt ne transmettent aucune impression, ne sont le point de départ d’aucune sensation. Lorsque par suite de circonstances nouvelles, en général maladives, ou au moins dues à une excitation insolite , ils deviennent ce ( point de départ, c’est une nouvelle manière d’être, à' la fois physiologique et psychologique, qui se produit en eux. C’est de la sensibilité qui y naît, et en quelque sorte de toutes pièces et qui est à elle-même son premier degré. Cette sensibilité est essentiellement animale, c’est-à-dire perçue par l’animal; sans cela elle n’existerait pas.
Yoilà, en somme, ce qu’on peut répondre à Bichat, et cela est rigoureusement vrai. Je l’ai dit ailleurs et je le répète , sauf à m’en expliquer de nouveau tout a l’heure : il n’y a de sensibilité, ou plus exactement de sensation, que celle qui se sent ou est sentie. L excitation ou irritation est une autre propriété ou plutôt un autre fait.
Faisons maintenant pour la théorie de Stahl ce que nous venons de faire pour celle de Bichat ; appliquons-lui provisoirement un blâme analogue, sauf aussi à la mieux comprendre et à nous la mieux expliquer. Sans doute on peut dire à Stahl , plus encore qu’on ne le disait a Bichat : Vous prétendez que les actes de la vie organique ont lieu sous la direction et par conséquent avec
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l’intelligence de l’âme. Mais ces actes, l’âme ne les perçoit pas, n’en a pas conscience; comment pourrait-elle en avoir l’intelligence et la direction? Nous reprochions à Bichat sa sensibilité non sentante ; nous vous reprochons à vous, et bien davantage, votre intelligence inconsciente et qui ne se perçoit même pas.
Conçu et formulé en ces termes, pour Stahl comme pour Bichat, le reproche est certainement fondé. Voyons pourtant si l’on ne pourrait autrement et mieux concevoir et Bichat et Stahl, les mieux concevoir et peut-être les concilier.
Bichat, en physiologiste, qui n’a point à sortir de la physiologie, ne s’est occupé que de la vie, des propriétés vitales, sans vouloir, dit-il, remonter jusqu’au principe de ces propriétés. Ce principe pourtant, il y est, en réalité, remonté; il est même remonté plus haut, car il est remonté jusqu’à la sensibilité. 11 est vrai qu’il s’est arrêté là ; mais comment s’y est-il arrêté? En déclarant que cette sensibilité est une et la même dans la vie organique que dans la vie de relation, et proclamant ainsi implicitement l’unité de gestion de la personne humaine. Si Bichat fût remonté plus haut encore, c’est-à-dire s’il se fût rappelé l’indivisibilité du fait de conscience, au heu d’un des membres de la trinité psychologique, il eût rencontré la trinité elle-même, l’âme et sa substance, et c’est à elle qu’il eût donné la direction de ses deux vies. Or, c’est justement là ce que depuis longtemps avait fait Stahl. Cette unité du gouvernement personnel de l’homme, au lieu de l’attribuer
inexactement a une des facultés de 1 urne, la sensibilité, il l’a donnée à l’Ame tout entière.
Il y a des philosophes qui ont regardé cette doctrine de Stahl, cette extension des pouvoirs de l’Ame jusqu’à leurs plus extrêmes limites, peut-être même un peu au delà, non-seulement comme contraire à la vérité, ce qui, du reste, comprend tout, mais-comme dangereuse en ses conséquences, c’est-à-dire comme tendante à la réduction de la personne humaine à une seule substance, celle qui étoufferait l’Ame dans les liens grossiers de la vie.
Cette accusation me semble être de celles qu il est plus facile de porter que de prouver. Eux-mêmes, ceux qui la portent, n’ont pas toujours su se garantir d’accusations équivalentes. Ils n’y parviennent, quand ils y parviennent, que par quelqu’une de ces formules vides, où l’on retranche d’une question tout ce qui en est embarrassant ou obscur, tout ce qui eu fait la difficulté, mais aussi la réalité et la vie. L’Ame a prise sur le corps et se le tient attaché par les liens les plus nombreux et les plus intimes, par ses émotions, ses imposions, ses instincts, ses désirs, sa volonté même, qui ordonne les mouvements. Il ne suffirait donc pas qu elle y résidAt comme en un navire le pilote, qui est quelquefois jeté par-dessus le bord. Il faut, au contraire, qu elle lui soit unie bien plus entièrement et bien plus profondément. Il faut qu’elle soit incorporée et, comme le dit encore Descartes, substantiellement unie aux organes. De plus et indépendamment de ses propres actes,
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l’âme doit percevoir, sinon diriger, toute la partie des actes de la vie dont nous avons conscience, et le moins qu’elle puisse faire pour cela, c’est d’en subir les impressions. Si cette part prise par l’âme ou la sensibilité aux actes de la vie organique eût été plus considérable, et il y a des organisations où elle l’est ouïe devient, l’âme ne serait, pour cela, ni plus matérielle, ni moins immortelle. Seulement elle aurait affaire à un corps, à une demeure un peu plus douloureuse peut-être à habiter, un peu plus difficile à régir, à cette nature d’organisation à la fois ultranerveuse et ultra-spirituelle dont a parlé Maine de Biran, où tout se sent et presque se redouble, au grand dommage de l’âme et du corps. 11 semble donc qu’on puisse sans crainte étendre, aussi loin que le permettent les faits, l’empire ou la servitude de l’âme. Sa distinction n’en sera pas moins éclatante et son avenir n’en saurait être compromis.
Il est d’abord parfaitement légitime et même absolument nécessaire d’étendre le domaine de l’âme, soit action, soit passion, à toutes les émotions ou impressions corporelles où le fait de conscience le plus faible et le plus vague est le moins du monde associé. Faire, même le plus discrètement, le contraire, ce serait attribuer de la sensibilité à la matière , et l’on sait où cela peut conduire; ni plus ni moins qu’à lui donner aussi de l’entendement et de la volonté. Ce n’est pas au reste sur cette sorte de faits que portent les théories ou les explications de Stahl et de Bichat. Ces explications et ces théories sont relatives, comme nous l’avons vu, aux
faits si nombreux d’action vitale qui, d’ordinaire et dans l’immense majorité des cas, se produisent sans l’ombre de fait de conscience, ou, si l’on aime mieux, sans l’ombre de sensibilité sentie, de sensation même la plus vague. Or, tous ces faits, qui sont le fond même de la nature et de la vie humaine , je ne sache que trois manières d’essayer de s’en rendre compte, ou, plus modestement, d’en parler.
La première manière est celle qu’a employée Descartes et d’où sont sortis d’un même jet les trois systèmes, au fond identiques, de 1 ’ assistance, de 1 ' occasionalisme et de la prémotion ; un mécanisme organique, absolument extérieur et étranger à l’âme, lequel mécanisme va tout seul, sous la pression, bien entendu, du doigt divin, et d’après le programme suivant, que j’extrais du Traité de l'Homme.
cc Je désire que vous considériez après cela que toutes les fonctions que j’ai attribuées à cette machine, comme la digestion des viandes, le battement du cœur et des artères, la nourriture et la croissance des membres, la respiration, la veille et le sommeil ; l’impression de la lumière, des sons, des odeurs, des goûts, de la chaleur et de telles autres qualités dans les organes des sens extérieurs ; l’impression de leurs idées dans l’orgaue du sens commun et de 1 imagination; la rétention ou 1 empreinte de ces idées dans la mémoire; les mouvements intérieurs des appétits et des passious; et enfin les mouvements extérieurs de tous les membres, qui suivent si à propos tant des actions des objets qui se présentent
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aux sens que des passions et des impressions qui se rencontrent dans la mémoire, qu’ils imitent le plus parfaitement qu il est possible ceux d’un vrai homme ; je désire, dis-je, que vous considériez que ces fonctions suivent tout naturellement en cette machine de la seule disposition de ses organes, ni plus ni moins que font les mouvements d’une horloge, ou autre automate, de celle de ses contre-poids ou de ses roues ; en sorte qu’il ne faut point, à leur occasion, concevoir en elle aucune autre âme végétative ni sensitive, ni aucun autre principe de mouvement et de vie, que son sang et ses espnts agités pai la chaleur du feu qui brûle continuellement dans son cœur, et qui n est point d’autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés. »
La société et la philosophie du grand siècle accueillirent avec fa\eui cette explication toute mécanique, toute physique et toute chimique, et même d’une trèsmauvaise mécanique, d’une très-mauvaise physique, d’une très-mauvaise chimie, des actes de la vie et des rapports de l’organisation à lame. Il est, je crois, trèspermis de dire que le grand siècle, heureusement pour lui et pour nous, a des titres plus sérieux que cet assentiment à notre admiration et à nos respects.
Vient une seconde théorie, une seconde explication, ou, si l’on veut, une seconde manière de parler des rapports du corps Pt de lame dans les fonctions de la vie végétative; c’est la doctrine du vitalisme et celle de Barthez en particulier. Cette doctrine, je crois en avoir déjà assez parlé, en avoir déjà assez fait sentir le néant ou
l’insuffisance. Je me borne donc à poser ou à rappeler ce dilemme. Le principe vital sent ou ne sent pas; il n’est pas même nécessaire de demander s’il est une substance; Barthez, du reste, dirait qu'il ne le sait pas. S’il ne sent pas, le corps est une machine, machine vivante, je le veux bien, mais qui, en somme, ne différerait pas beaucoup de celle de Descartes, si ce n est qu’il n’y est question ni de chimie, ni de physique, et qui ne se distingue de celle de Bichat que parce qu au mot de propriété vitale on a substitué celui de principe. S’il sent, ce principe vital, c’est une partie, un côté, une faculté de l’âme, et Barthez, nous l’avons vu, s’est exécuté sur ce point; nous n’avons donc autre chose à famé que d’accepter son jugement. Cela nous conduit à la troisième manière de parler des relations de l’àme et du corps dans les fonctions de la vie végétative ; la manière de parler de Bichat et de Stahl, ou quelque chose qui s’en rapproche.
J’ai déjà un peu anticipé plus haut sur ce que j’aurai à dire des conditions organiques des faits psychologiques que je discute en ce moment. J’ai rappelé et il me faut rappeler de nouveau un fait physiologique général irréfragable, à savoir que les maladies elles mutilations du système nerveux, et à proprement parler de tous les systèmes et de tous les organes, prouvent, à ce point de vue au moins, les connexions intimes de la vie et de la pensée, ou si l’on veut de la sensibilité. Ces maladies et ces expériences produisent du même coup et toujours une altération dans les phénomènes de la
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vie et dans ceux de la sensibilité, et cela, quel que soit l’organe malade ou la partie du système nerveux sur laquelle on expérimente. Les travaux, soit anatomiques, soit physiologiques, entrepris, dans ces derniers temps surtout, pour distinguer dans le système nerveux les centres ou les rameaux d’excitation, affectés plus particulièrement à la pensée, à la sensibilité, au mouvement, à la vie, n’ont fait que confirmer ce résultat qui se rattache évidemment à un fait plus général. Nous aurons à revenir sur ce point.
Or, dans un ensemble, comme le corps humain, ou plutôt la personne humaine, où tout se comporte et agit dans une si complète harmonie, dans une si admirable unité, on peut bien, et ce n’est pas trop dire, préjuger de l’identité, de l’unité de l’instrument, l’identité, l’unité du principe. Ce principe, ce n’est pas le principe vital, qui n’est qu’un mot, tout aussi mot que celui de propriété vitale. C’est encore moins l’organisme vivant, dont l’activité, quelque essentielle qu’on la fasse, n’est point une activité qui se sente. Il ne reste, en dehors de cet organisme et de cette activité, qu’un principe, qui ne soit pas seulement actif, mais qui soit essentiellement et exclusivement sentant. Ce principe est le seul qui puisse être en jeu daus ce grand fait dont j’ai déjà plus d’une fois parlé, et qui est corrélatif de celui que je mentionnais tout à l’heure, le fait du passage accidentel de beaucoup d’actes de la vie dans le domaine de la pensée ; le fait, en d’autres termes, de la substitution, de l’addition, si l’on veut, de la sensibilité à l’excitabilité
sans conscience. On peut se dire que ce qui, dans 1 état régulier, empêchait cette substitution ou cette addition, c’était uniquement une certaine disposition des organes, et que ce qui, à un moment donné, la rend possible, c’est une certaine autre disposition de ces mêmes organes, qui est loin d’être toujours produite par la maladie. On y est d’autant plus autorisé qu’un fait réciproque ou en sens inverse, mais de même ordre, se produit aussi par la même cause. Voilà des points, des surfaces de rapport, qui, tout à l'heure, conformément à leur nature et à leurs usages, appartenaient au régime de Insensibilité. Survient une maladie, une lésion de la partie du système nerveux, soit centrale, soit périphérique, excitatrice de ces surfaces; et il se produit une paralysie anesthétique , c’est-à-dire, pour parler français, une annihilation, une diminution du sentiment et quelquefois de l’intelligence tout entière. Il y a ici, comme je le disais, et en sens inverse du cas précédent, passage de la pensée ou de la sensibilité à la simple vie. Le principe de la pensée ou de la sensibilité est resté sans doute; il est là derrière et tout près; mais l’instrument lui fait défaut, et il n’agit et ne sent plus. Dans ce cas, au lieu d’une addition, c’est une soustraction qui s’est faite ; une soustraction de la sensibilité, la vie seule restant ; mais c’est toujours une opération de la même arithmétique. Or, ce que j’exprime là comme je le sens, c’est, ce me semble, ce que Bichat et Stahl ont dit ou voulu dire, chacun de leur point de vue.
Cette âme, ce principe animateur et directeur de la
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personne humaine, que Bichat a réduit des deux tiers, en le restreignant à la sensibilité, mais que Stahl avait maintenu dans sa triple et féconde unité, cette âme, si j’osais le dire, descend plus ou moins dans la profondeur des organes, suivant leurs conditions , originelles ou acquises, de santé ou de maladie ; tantôt remontant de ces profondeurs, tantôt y descendant, mais le faisant toujours et surtout par sa partie en quelque sorte plus corporelle, celle qui a suffi à Bichat pour ses explications. Peut-être même qu’il ne lui est ni aussi difficile, ni aussi extraordinaire qu’on se l’imagine, de suivre l’un ou l’autre de ces chemins , de remonter ainsi du corps et surtout d’y descendre ; car il est possible que ces chemins, ou plutôt les demeures auxquelles ils conduisent, lui soient depuis longtemps connues.
Une conjecture en effet a été émise, une hypothèse a été hasardée, c’est, je crois, par Cabanis, sur les premières déterminations de la sensibilité. Contrairement à l’opinion de Buffon, qui faisait de la vie intra-utérine un sommeil, on a avancé qu’ originairement et dans le sein maternel, tout est sensibilité organique et interne, mais sensibilité perçue, la sensibilité animale ou externe, excepté peut-être dans ce qui est du tact général, n’existant pas à cette époque de la vie. On a ajouté qu’à la naissance et immédiatement , la sensibilité animale ou plutôt humaine, se développant avec une promptitude et une vigueur que nécessitent l’éducation et la conservation de l’individu, rejette sur le second plan, dans l’ombre et le silence, la sensibilité organique, l’éteint,
l’absorbe en quelque sorte, et ne tarde pas à faire d’elle une sensibilité non perçue et presque un pur mécanisme vital. A l’appui de cette hypothèse et comme sa contreépreuve et sa vérification, on a invoqué ce fait, car c eu est un, tiré delà vie de relation, de la Aie d entendement et de volonté, que l’habitude, dans les acte= de cette vie, finit par produire un effet analogue et même
identique à ce fait d’absorption de la sensibilité orga nique originaire. Des actes essentiellement intellectuels, qui d’abord ne s’étaient produits que par l’effet de 1 attention et delà volonté, finissent par se produite en dehors d’elles, d’une manière toute machinale, et ne s’en accomplissent que mieux. De tempsen temps, poui ces actes momentanément automatiques de la vie de relation, il se fait une sorte de réveil de l'attention et de la volonté, qui n’est pas toujours à l’avantage de leur bonne exécution, mais qui enfin les ramène à leur primitive origine. Il en pourrait etre de même, a-t-on dit. des actes désormais et depuis longtemps non perçus de la sensibilité organique. Il peut y avoir, aussi, pour eux, une sorte de réveil, soit spontané, soit provoqué par des impressions étrangères. Cette sensibilité de la vie de nutrition, ou des organes de cette Aie, passe alors de la non-perception à la perception. Elle reprend sa première forme, son premier état. L âme retrouve, momentanément au moins , cette part de sa sensibilité qu’elle aurait plus ou moins volontairement abandonnée. Peut-être même y a-t-il plus que cela , et cet abandon qu’aurait fait l’âme de sa sensibilité, est-il plus apparent
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que réel. Cette sorte de réveil ou de rappel de la sensibilité organique pourrait bien être , en réalité , moins absolu qu’il n’en a l’air, parce que le sommeil de cette sensibilité n’a jamais non plus été absolu. Sans doute, cette sensibilité organique ne donne pas d’elle-même au centre de perception un sentiment qu’il rapporte à un point, à un organe déterminé. Mais l’exercice de la sensibilité n’a pas rien que cette forme-là. L’impression, l’émotion d’un organe, qu’elle soit provoquée ou non, n’a pas toujours dans ce même organe son point de retentissement ou de réflexion. Ce n’est là, au contraire, qu’une des manières d’être de la sensibilité. Il y en a une autre, qui depuis la naissance est devenue désormais celle des organes de la vie de nutrition. Les émotions, nées dans ces organes et transmises au centre de perception, sont ou peuvent être senties par celui-ci, soit d’une manière générale, soit sous une forme plus déterminée, mais plus ou moins lointaine ou vagabonde. Ce sera, dans le premier cas, une disposition vague de l’esprit et même de toute l’économie, qui semble n’avoir, soit au dedans, soit au dehors, aucune cause qui l’explique. Ce sera, dans le second, des émotions, des sensations plus locales , mais qui font explosion ailleurs que dans les organes dont les impressions en ont été le point de départ. Telles sont ces dispositions générales et ces émotions particulières, si brusques, si imprévues à la fois et si puissantes, qu’ont notées, aussi bien que les physiologistes, les philosophes de toutes les écoles, Descartes aussi bien que Reid, et que le premier de ces
philosophes, malgré le rôle en quelque sorte tout mécanique qu’il faisait jouer au cerveau, avait pourtant rapportées à de certaines dispositions ou affections de cet organe. C’était, de sa part, une contradiction ; c’était, de plus, une erreur, ou au moins une exagération. Il faut plutôt, comme nous l’avons dit, chercher le point de départ de ces dispositions , de ces affections , dans tous les organes du corps qui ne sont pas le cerveau. Ces organes, qui ont eu de la sensibilité, puisqu ils ont de la vie, en conservent le germe et transmettent, d une façon variée, pour des résultats variés, mais toujours sensibles, leurs impressions et leurs émotions au centre de perception.
Je viens de rappeler des faits en cherchant à les lier entre eux par des explications et des hypothèses. Ces explications et ces hypothèses , non-seulement je n en méconnais pas le caractère, mais je le proclame tout le premier, sans embarras ni mécompte. Dans ces études des rapports de la vie de l’âme à celle du corps, la conjecture et le doute tiendront toujours la plus grande place. Nous avons vu, au début de ce livre, quelles sont les raisons purement scientifiques de ce doute et de cette obscurité. Il y en a d’autres et d un autre caractère, que le lecteur doit pressentir et que j aurai 1 occasion d’indiquer. Que les choses, au reste, se passent ou non comme je viens de le dire, comme j’ai essayé de me les représenter, toujours me semble-t-il que ces développements pourront avoir pour résultat de faire mieux saisir la nature et, en quelque sorte, l'étendue de ce sen-
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timent général du moi dont nous recherchons la physiologie. Ce sentiment se composerait d’abord du sentiment, ou plutôt de la conscience de la vraie pensée, considérée dans la raison, la volonté et la vraie sensibilité. Il se composerait ensuite et simultanément d’une sorte de conscience inférieure, la conscience de ces impressions et émotions de la vie organique, qui, la plupart du temps, ont l’air de ne pas être perçues, c’est-àdire localisées, qui pourtant, dans certains cas, le sont ou le deviennent, mais qui toujours et continuellement donnent lieu, de la part du centre de perception, à des sensations confuses, qu’il répercute et généralise, en dispositions, dans tout l’ensemble de l’économie.
La recherche à laquelle nous venons de nous livrer, sur les rapports de la vie à la pensée, sur la nature et les éléments du sentiment du moi ou de la personne, était avant tout psychologique.' 11 ne se pouvait pas pourtant qu’à chaque instant la physiologie n’y intervînt. C’était une conséquence forcée de la nature même de ces études. 11 nous l’este maintenant à passer d’un côté de la question à l’autre, au côté ici principal, le côté physiologique. Nous avons à rechercher, d’abord d’une vue générale, puis dans des voies de plus en plus particulières, les conditions organiques du sentiment de l’existence et du moi, en d’autres termes, les rapports physiologiques de la vie à la pensée.
Nous venons de dire que tous les organes du corps humain sans exception, ont pu être, dans l’origine, des
foyers d’impressions sensibles. Nous avons ajouté, et ceci n’est plus une simple hypothèse, c’est un fait, que, dans lequel que ce soit de ces organes, et par suite de conditions nouvelles, il peut se faire de ces impressions sensibles une reproduction, un réveil. S’il en est ainsi, ce ne sera pas même une induction que de dire que les points de départ des impressions sensibles internes, dont la résultante contribue au sentiment de la personne, ce sont tous les organes du corps humain, sans exception. Ce sera tout simplement le meme lait envisagé à un autre point de vue, retourné, si 1 on peut ainsi dire , de sa face psychologique à sa face physiologique. Mais ce fait, tout général, qui peut mettre sur la voie de la vérité, n’est point la vérité tout entière, celle au moins à laquelle on peut ici atteindre. Dans ces matières difficiles, où la physiologie et la psychologie apportent chacune- sa lumière et trop souvent son obscurité, il y a des distinctions à faire, des analyses à opérer, des questions plus particulières à poser. La première de ces questions, on le sent bien, est ou pourra être à peu près celle-ci. Parmi toutes ces parties du corps humain qui peuvent être le point de départ d’impressions sensibles, existe-t-il des organes qui soient les instruments plus particuliers des diverses phases de ce phénomène, et ces organes, sont-ce les nerfs ou le tissu nerveux ?
À cette question, et à peu près tout d’une voix, la physiologie répond par l’affirmative. Il y aurait presque du ridicule à ne pas se ranger à cette réponse. On doit pourtant faire observer qu’il est des organes, ou des
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parties d’organes, où s’opère avec autant de succès que dans d’autres cet appel à la sensibilité, et où jusqu’ici on n’a découvert aucun nerf. De plus, il est des animaux, qui, bien que très-bas placés dans l’échelle, sont doués, sans cela ils ne seraient pas des animaux, d’une sensibilité incontestable, et chez lesquels on ne trouve pas de nerfs. Sans doute, pour expliquer cette double anomalie, il y a d’une part et entre autres hypothèses, l’atmosphère nerveuse, imaginée par Reil, qui fait que là où il n’y a plus de nerfs il y en a encore, et qui, pour peu qu’on voulût l’étendre, dispenserait sinon de tout l’arbre nerveux, au moins de la plus grande partie de ses rameaux et de son feuillage. Il y a d’autre part l’idée d’Oken, trouvée admirable par Carus, que les animaux inférieurs privés de nerfs en possèdent pourtant bien plus que les autres, puisque chez eux toute la masse animale est de nature nerveuse ; idée admirable qui n’est pas autre chose, en anatomie, qu’une belle et bonne pétition de principe. Il n’y a donc pas plus à tenir compte d’une de ces explications que de l’autre ; et force est bien de laisser subsister à leur place un point de doute et d’interrogation.
Il faut, en outre, remarquer, pour ce qui est des animaux supérieurs et de l’homme, que même dans les organes où se ramifient avec le plus grand luxe un ou plusieurs rameaux nerveux, il arrive pourtant un point où l’on ne rencontre absolument aucun de leurs ramuscules, et que c’est là précisément ce qui a lieu pour les surfaces ou les points de l'organe où l’impression
vient faire, et faire heureusement, appel à la sensibilité.
Il se présente enün un troisième ou quatrième fait qu’on peut rapprocher des précédents, et qui a été signalé par la physiologie elle-même. Presque tous le.physiologistes en effet, et parmi eux les plus autorisés et les plus célèbres, admettent que des communications, des sympathies peuvent avoir lieu doigane à organe, par simple continuité de tissu, comme ils disent, pai simple analogie même de tissu, sans que le système nerveux y intervienne en aucune façon. C’est là peutêtre une concession qu’auraient craint de faire des physiologistes plus jaloux de l’importance de ce système. Sur ce fait même des sympathies purement organiques, comme sur celui du manque apparent de nei fs à un point donné des surfaces sensitives, ils auraient pu, au contraire, faire remarquer que nous ne voyons et ne savons pas bien où se terminent les dernières ramifications d’une branche nerveuse, et la manière dont elles se fondent dans la trame des organes. Il y a, sur ce sujet, parmi les physiologistes et les micrographes, bien des divergences et des contradictions. Le microscope, qui sui ce point, comme sur tant d’autres, a beaucoup cherché et beaucoup montré, est loin d avoir tout ti ou\é , il a été, déplus, et sera encore 1 instrument déplus d un mil âge.
Toutefois, et malgré ces difficultés et ces inconnues, nous admettons, et il est impossible de ne pas l’admettre, que les conditions organiques des impressions qui, grâce à l’intervention du sensorium commune, tombent dans le domaine de la sensibilité, ce sont les ramilles et
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les houppes nerveuses. Nous admettons même que ces ramuscules nerveux sont les instruments de ces communications, de ces sympathies dont nous venons de . parler, qui unissent les organes les uns aux autres, surtout, bien entendu, pour celles de ces communications qui finissent par se résoudre en éléments de sensation. Il y a dans le corps humain tant et tant de nerfs et de tant d’espèces, si enchevêtrés, si anastomosés, comme le dit l’anatomie, que demander d’autres moyens de communication soit entre les organes considérés comme points de départ des impressions sensibles, soit entre ces mêmes organes et le centre de perception, serait réellement trop d’exigence. Tenons-nous-en donc à celui-là. Il y a d’abord les nerfs du mouvement, qui, s’ils ne transmettent pas, on le croit, d’impressions senties des organes au centre de perception, transmettent au moins de celui-ci aux organes les ordres de mouvement de la volonté, et sûrement, avec ces ordres, le sentiment de la volonté et du mouvement. 11 y a ensuite et surtout les nerfs de la sensibilité externe, de la sensibilité des cinq sens, répandus, pour ce qui est du tact, dans toutes les parties du corps. Il y a enfin les nerfs de la sensibilité interne ou viscérale, ou de la vie végétative, les nerfs dits plus particulièrement du grand sympathique , qui, du point de vue de leur diffusion, sont aux organes de cette vie ce que sont les nerfs du tact à la vie de relation.
Tout en laissant à l’écart la question psychologique, la physiologie a cherché à distinguer ou plutôt à séparer
les nerfs de la sensibilité interne de ceux de la sensibilité externe, comme elle avait séparé ces deux sortes de sensibilité. Ainsi elle a dit d’abord que les organes de la vie organique et de la sensibilité de même ordre sont exclusivement animés par les nerfs ganglionnaires ou du grand sympathique, lesquels se distribuent à toutes ces profondeurs. Ce n’était pas bien difficile à dire, car ce n’était pas difficile à voir; il suffisait pour cela d’ouvrir les yeux. Aussi la physiologie ne s’en est-elle pas tenue là. Elle a cru pouvoir assigner plus particulièrement à cette vie et à cette sensibilité organiques des nerfs d’une nature particulière, d’une couleur particulière, des nerfs gris (c’est le nom qu’ils portent), sombres et obscurs comme les fonctions auxquelles on les rattache, nerfs ou plus exactement fibres grises, qu’on faisait naître de points particuliers de la moelle épinière et même du cerveau. Mais bientôt la physiologie elle-même, sous le scalpel, bien entendu, et sur le témoignage d’autres physiologistes, a vu et montré que ces fibres grises et organiques naissent des mêmes points du système nerveux central que les nerfs blancs ou nerfs de la sensibilité externe ; qu’elles concourent à leur composition, comme de leur côté ces nerfs de la vie sensible concourent à la composition des faisceaux nerveux qui vont se rendre aux organes de la rie végétative. La physiologie avait déjà remarqué que certaines autres conditions anatomiques, par exemple la condition d’un renflement ganglionnaire, prétendu obstacle à la transmission des impressions de la sensibilité, placé
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à l’origine ou sur le trajet du nerf, étaient communes et aux nerfs gris ou de sensibilité organique, et aux nerfs blancs ou de sensibilité externe. 11 lui a donc bien fallu conclure, plus ou moins explicitement, que, pour ce qui est de la sensibilité au moins, il n’y a, jusqu’à plus ample informé, qu’une même espèce et un même ordre de nerfs.
Cette déclaration, qui ressort soit des aveux formels, soit des contradictions de la physiologie, n’est pas autre chose, on doit le voir, que l’énoncé anatomique du fait psychologique que nous venons de discuter, énoncé qui revient à ceci , que les deux sensibilités se confondent par leurs organes, comme elles se confondent par leur nature, et que si la sensibilité organique ou de la vie végétative offre si souvent ou si habituellement des éclipses ou des lacunes, cela tient à des conditions matérielles qu’il ne nous a pas encore été donné d’apprécier.
Quoi qu’il en soit de ces difficultés et de ces obscurités, et quoi qu’il en doive être dans l’avenir, voilà, au moyen des nerfs de sensibilité externe et interne, au moyen de nerfs blancs ou gris, animaux ou organiques, voilà les impressions externes et internes du sentiment du moi et de la personne, mêlées, enchevêtrées, réunies en quelque sorte en faisceaux comme ces nerfs, les voilà en marche vers le centre de perception, ou plutôt les y voilà arrivées.
Ce centre de perception, comme on le nomme, qui va recevoir, percevoir et fondre en un tout ces impressions
si nombreuses et si variées, pour les réfléchir, en un seul sentiment du moi, vers ces organes, vers ce corps, cette personne matérielle qui les lui a envoyées, ce centre de fusion et de perception, quel est- il?
Si ici encore on se borne à une réponse générale, sans distinctions et sans détails, cette réponse ne sera pas difficile à faire; elle pourra être faite par tout le monde, et dans ces termes elle sera très-près de la vérité. Ce centre de perception, de fusion et de diffusion des impressions et des sensations, ce centre de la sensibilité, en un mot, c’est le système nerveux central, l'appareil encéphalo-rachidien .
Mais il se présente immédiatement une seconde question, que provoquent les derniers mots mêmes de la réponse. Ce centre des impressions perçues du sentiment du moi et de la personne, ce centre, est-ce tout le système nerveux central , de la tête à la queue, depuis le cerveau proprement dit jusqu’à l’extrémité de la moelle épinière, et presque indifféremment Tune ou l’autre de ces deux parties?
Il y a des physiologistes qui ont répondu à cette question par F affirmative ; et voici, en résumé, comment ils ont motivé leur affirmation. Attribuant, sans plus de réflexion, au principe de la sensibilité, soit à l'intérieur, soit à la surface du corps , tout mouvement provoqué par une impression, un choc, un contact, et voyant qu’un animal privé de sa tête peut parfaitement offrir de ces mouvements ainsi provoqués, ils ont conclu de là que la sensibilité extérieure, aussi bien que la sensi-
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bilité intérieure ou organique, ne tient pas tout de cette tête, même quand elle est attachée aux épaules de l’animal, que la moelle épinière y peut suffire, et ils ont rattaché cette belle théorie de la tête coupée à un mot qui déjà avait fait fortune, comme tous les mots qui ne signifient rien, ou qui, dans leur sens louche, disent tout ce qu’on veut leur faire dire, le mot de pouvoir réflexe.
Parmi les physiologistes, en effet, qui se sont occupés, d’une manière plus ou moins directe et personnelle, de cette propriété attribuée à la moelle épinière , de répondre par elle-même aux stimulations qu’on lui adresse, il en est fort peu qui aient donné à leur langage une précision qui témoigne de la netteté de leurs idées. Il en est fort peu qui aient vu et disent nettement si cette propriété de la moelle épinière qu’ils appellent de la sensibilité , est de la sensibilité qui se sent ou de la sensibilité qui ne se sent pas, c’est-à-dire si elle est ou it est pas delà sensibilité. Un des inventeurs, un des pères en quelque sorte de la théorie du pouvoir réflexe, Prochaska, a donné l’exemple de cette indécision et de ce vicieux langage. Apropos des impressions adressées à la moelle épinière, et destinées, dit-il, à s’y réfléchir en mouvements, il ajoute que « le siège du sensorium commune s’étend jusque dans cette partie du système nerveux central1;» et, plus loin, que «la condition générale qui domine la réflexion des impressions sensorielles sur
\. Opéra minora-, 1800; pars, II, cap. iv, p. Io3.
les nerfs moteurs, c’est V instinct de la conservation ' . »
Il faut sortir de cette indécision, ou, si l’on ne peut en sortir , loin de la dissimuler sous des expressions ambiguës, il faut savoir l’exprimer nettement.
La question , comme on le sent bien , n’est pas pour nous de savoir si une impression, une stimulation nerveuse peut donner lieu à un mouvement, à une sorte de réplique qui soit un mouvement. La question est de savoir, d’abord d’une manière générale, si dans ce mouvement et de la part de l’animal, de l’homme, chez lequel on le provoque, il y a sensibilité, sensation. La question ensuite, et plus particulièrement, est de savon si chez un animal privé de sa tête il y a sensibilité, sensation ; une sensation réelle et qui puisse , quelque obscure qu’on la suppose, être rapportée à un centre de perception qui ne soit pas le cerveau, puisque le cerveau n’est plus là, mais qui soit la moelle épinière.
Or, de ce que chez un animal mutilé ou décapité une impression provoque un mouvement, conclure que ce mouvement se lie nécessairement à un acte de sensibilité, serait une conclusion qui pourrait mener loin ; car il faudrait conclure au même titre qu’un cœur qui est là , arraché du corps , sur une table, et qui répond pai ses contractions aux piqûres dont on le harcèle, sent et perçoit des impressions absolument comme le cerv eau auquel tout à l’heure il était uni. On a, je ne 1 oublie pas, à propos des faits de ce genre et pour les expliquer,
I Opéra minora, p. { 54. — Uisquisilio anatomico-physiologica organismi corporis humant ejusque processus vitalis, in-4, 1 S 1 2 , p. S4.
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retenu, de la doctrine erronée de Haller, le mot A' irritabilité. Un mouvement que provoque un choc , une piqûre, et qui a lieu, dit-on, sans sentiment ni conscience, c’est le résultat de l’irritabilité. Un autre mouvement provoqué de la même manière et qui a lieu , continue-t-on, avec sentiment et conscience, c’est de la sensibilité. Mais, comme on le sent bien, cette manière de se tirer d’embarras n’est qu’une pétition de principe, et l’on n’a fait que poser la question. Acceptons-la donc posée ainsi.
Il y a une première proposition, un premier fait plutôt, à énoncer, que ne contestera aucun philosophe, mais que méconnaissent et qu’obscurcissent, comme nous l’avons déjà vu, de la manière la plus étrange, un grand nombre de physiologistes. 11 n’y a sensibilité que là où il y a sentiment, conscience , le moindre degré de conscience; une impression non sentie n’est une impression que pour les yeux qui la voient, ou l’esprit qui la suppose, mais l’esprit lui-même ne la perçoit pas. Ce sont là notions vulgaires qu’on ne devrait pas avoir à rappeler. Or, cette sensibilité, ce commencement, ce premier degré de conscience, nous en trouvons le type en nous-mêmes, car il est nous-mêmes, mais nous ne le trouvons pas ailleurs. Nous pouvons, par induction, le transporter, l’attribuer à d’autres créatures, à celles surtout de notre espèce; mais encore une fois nous ne l’y saisissons pas ; nous ne sommes sûrs , ce qui s’appelle sûrs , damante consdentiâ , c’est le cas de le dire, que de notre propre sensibilité.
Mais en môme temps que nous avons conscience et certitude de notre sensibilité, nous avons aussi sinon conscience, sinon certitude, au moins l’idée, la conception d’un état, d’une manière d’être, qui ne soit pas de la sensibilité. Nous avons cette conception, parce que nous savons qu’en nous-mêmes se passent des faits , trèsnombreux et très-appréciables, dont rien, ce semble, ne se résout en sentiment, rien ne parvient à la conscience. Nous avons de même et encore plus la même idée et la même conception pour une foule de faits qui ont lieu en dehors de nous et dans des corps étrangers au nôtre.
Je ne parle pas même des corps cpii appartiennent au règne inorganique, et auxquels non-seulement le sens commun, mais l’induction la plus hasardeuse ne permet pas d’attribuer la moindre sensibilité. Mais toute une bonne moitié au moins de la nature vivante, samoitié végétale, nous parait pouvoir et devoir être dans ce cas d’une existence non sentie. C'est là du moins notre conception, et la conscience du genre humain continue et continuera, en dépit de toutes les hypothèses, à dcn lier raison , sur ce point , à Aristote contre Empédocle , Anaxagore et Platon.
Or, cette sensibilité dont nous portons en nous seuls le type et que d’un autre côté nous sentons et savons ne pas exister toujours et partout , en nous-mêmes comme au dehors de nous, cette sensibilité, qu est-ce qui nom porte à croire que dans d’autres êtres que nous elle existe ou n’existe pas?
Ce qui, par induction et en quelque sorte extrin-
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sèquement, nous porte à croire, chez les autres êtres, à l’existence de la sensibilité , ce sont , pour prendre la formule la plus générale, des mouvements provoqués par une stimulation. Ces mouvements, nous les regardons comme d’autant plus certainement liés à un acte de la sensibilité et à une réplique de la motilité, qu’ils ressemblent davantage à ceux dont nous avons en nousmêmes le sentiment ou la conscience; qu’ils s’accomplissent dans des conditions semblables ou analogues à celles dans lesquelles nous-mêmes nous les exécutons ; enfin qu’ils ont beu dans des êtres plus semblables à nous, plus voisins de nous dans la série des êtres vivants, ou plus exactement dans celle des animaux.
Assurément, lorsqu’on a soumis un pauvre animal à une mutilation plus ou moins grave et , à plus forte raison, à la décapitation, on l’a placé dans des conditions bien différentes de celles dans lesquelles il est habitué à vivre et à exécuter ses mouvements. Toutefois, lorsque cet animal est un animal un peu inférieur dans l’échelle, d’une vie par conséquent plus rebelle aux mutilations, en voyant dans cet état quels mouvements il exécute, soit par provocation, soit même spontanément, on est presque invinciblement porté à penser qu’il est au moins possible et même, dans certains cas, très-probable que ces mouvements ont lieu avec quelques lueurs de sensibibté. D’où la conséquence physiologique que ce qui reste du système nerveux central en l’absence du cerveau est une condition suffisante de ce reste de sensibibté. Mais lorsqu’on arrive aux animaux tout à fait
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supérieurs, et à celui qui est plus qu un animai, à l’homme , ces mouvements de l’état de mutilation , qui ne sont jamais que provoqués et qui, à moins des stimulations les plus violentes, sont légers et de courte durée, font à peine naître dans l’esprit l’idée de sensibilité. Cette sensibilité, s’il en est resté quelque chose après la décapitation, a vu ses derniers éclairs briller et s’éteindre dans le cerveau , dans la tête. Le tronc y est sans doute resté étranger. Quelques mouvements de ce tronc, soit spontanés, soit provoqués, encore une fois n indiqueraient pas le contraire. Ces mouvements ne sont tout probablement que des mouvements automatiques, semblables à ceux qui, pendant la vie, ont lieu spontanément, mais sans conscience ; à ces mouvements donl l’âme semble se retirer par intervalles, après y avoir habitué et comme lancé le corps.
La conclusion à tirer de là, pour la question qui nous occupe , c’est que, chez l’homme , qui seul ici est en cause, la moelle épinière , la partie du système nerveux central affectée au tronc, ne reste point, une fois qu elle est séparée de la tête et du cerveau , la condition oiganique de la sensibilité, du sentiment même le plus obscur du moi et de l’existence. A plus forte raison peut-on en dire autant du reste du système nerveux. Pour que les parties de ce système , distinctes de 1 encéphale, soient ou puissent être considérées comme des loyers, soit permanents , soit accidentels , de sensibilité , il faut qu’elles soient ou restent unies à cetorgane. Mais aussi, à cette condition , leur participation à l’exercice de la
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sensibilité semble être la légitime expression des faits. En d’autres termes, et comme dernière conclusion, qui répond plus particulièrement à l’objet de cette discussion, dans l’état normal, chez l’homme intact, vivant et sentant, tout le corps, tout le système nerveux semble être à la fois la condition organique de l’activité de l’âme dans le fait général du moi ou de vie sentie ; condition principale et pour ainsi dire intellectuelle dans le cerveau ; plus sensitive dans la moelle allongée et épinière; exclusivement nutritive, affective, passionnée dans les organes, dans les cordons et centres nerveux de la vie organique; mais tout cela ensemble et par une sorte de coup de foudre, qui éclaire en même temps le corps et l'âme. Yan-Helmont a dit quelque part, dans ce langage d’illuminé qui était un reflet de la nature et de l’état de son esprit : « Sans doute l’âme est partout où est la vie. On peut toutefois la comparer au soleil, dont les rayons pénètrent partout, mais dont le globe n’occupe qu’un point dans les cieux *. » En fait d’instrument de l’âme, ou même seulement de la sensibilité, le globe du soleil, c’est la tête ouïe centre nerveux encéphalique ; les rayons, c’est tout le reste de l’arbre nerveux. Otez le globe de ce soleil, et s’il y a encore des rayons, il n’y a plus de rayonnement, ni de la sensibilité , ni de la vie.
Tel est le compte qu’on peut se rendre de la manière dont le sentiment du moi, de la personne, à la fois spi-
i. Ortus medidnæ ; XLI, sedes animas.
rituelle et corporelle, embrasse en meme temps 1 esprit et le corps, la tête, le tronc et les membres. Telle est l’interprétation à la fois psychologique et physiologique des faits psychologiques et physiologiques qui ont trait au fait général et complexe de ce sentiment de la personne, des rapports, en d’autres termes, de la rte à la pensée.