PHYSIOLOGIE DES BESOINS ET DES APPÉTITS
Nous venons de traverser les ténèbres physiologiques du fait de conscience, ou plutôt, comme nous l’avons expliqué, du sentiment général de l’existence ou du moi. Nous ne ferons guère que continuer le même souterrain, en recherchant la physiologie de ce qui, dans la vie de l’âme, touche de plus près à ce sentiment, n’en est en quelque sorte que le détail : les besoins, les appétits, les instincts, les sens internes, tout ce qui constitue, en un mot, la sensibilité intérieure et inférieure.
Ces besoins, ces appétits, ces instincts, ce premier ordre des sens internes admis par Descartes, le xb èpexxixév d’Aristote, se réduisent, en définitive, à un petit nombre. On aura à peu près désigné tout ce qu’il y a, à cet égard, de fondamental et de réel, quand on aura nommé les besoins, appétits, instincts, sens internes, de la respiration, de ï alimentation, ou de la faim et de la soif , l’instinct du rapprochement des sexes et de tout ce qui s’y rattache ou en découle, enfin, et sauf explication
pour la place à lui ici donnée, le besoin, l’instinct de mouvement.
Voilà déjà deux fois que nous rapprochons pêle-mêle et comme si elles avaient absolument la même signification, ces désignations de besoins, d’appétits, d’instincts , de sens internes. Seraient- elles donc de tout point équivalentes et comme identiques? Il ne s’en faut guère qu’il n’en soit ainsi ; mais ce qu’on peut dire avec plus de vérité, c’est que les faits sensitifs qu’elles représentent ont, comme tous les faits psychologiques, divers points de vue, diverses faces, et ce n’est pas ce qu’il y a de plus commode dans leur étude et leur détermination.
La vie, à laquelle se rapporte cette forme inférieure et intérieure de la sensibilité, ce degré d’obscure et sourde activité dont les détails sont exprimés par les dénominations précédentes, la vie a pour condition la satisfaction de nécessités organiques, requisita naturœ , dont les besoins sont l’expression, la traduction psychologique. Le besoin, tel est donc le degré à la fois le plus bas et le plus fondamental, l’expression comme la plus simple et la plus primitive de la sensibilité organique; mais, entendons-nous bien, d’une sensibilité sentie; la physiologie elle-même n’a pas encore imaginé de parler de besoins non sentis.
Entrons un peu plus dans la lumière; montons d’un degré de la matière vers l’esprit; nous arriverons à l’appétit, à l’appétence, au désir grossier de l’objet dont la possession satisfera le besoin. Cabanis l’avait déjà dit,
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et il lie prétendait pas l’avoir dit le premier : l’appétit, qui est une face du besoin, n'est que le besoin en action.
Mais l’appétit, le besoin, pour leur satisfaction, nonseulement réclament un objet, mais ils exigent le sentiment, l’intuition des moyens de s’approprier cet objet, d’aller vers lui, de l’attirer vers soi, l’impulsion irréfléchie qui applique un certain ensemble de mouvements à l’acte de s’en saisir, et, par suite à la satisfaction du besoin. Ce point de vue de la sensibilité inférieure est représenté par Y instinct ; et c’est un point de vue, on ne le sait que trop, qui a donné lieu à bien des divagations et à bien des illusions.
Il y a des physiologistes et des philosophes, qui, en fait d’instinct, ont cru voir dans l’étymologie du mot le moyen de se tirer d’embarras sur la chose, sur sa nature essentielle et intime. Sans doute il y a dans l’instinct une impulsion et comme une piqûre intérieure, ou qui n’a pas l’air de venir du dehors. Dans la plupart des cas même, surtout chez les animaux, les instincts semblent préexister non-seulement à l’action, mais à la présence du monde extérieur. C’est ainsi qu’on donne avant tout le nom d’instincts à ces impulsions animales les plus inférieures, mais on ne saurait trop le répéter, senties, qui poussent les animaux, les plus jeunes animaux, ceux qui viennent de naître, à des mouvements, à des actes nécessaires à leur alimentation et à leur conservation; actes nécessaires et encore plus extraordinaires. Ce sont là les instincts les plus inférieurs et en quelque
sorte les plus organiques. Il y en a, dans l’homme surtout, mais aussi dans les animaux, de plus élevés et comme de plus intellectuels. Il y a l’instinct industrieux, comme l’appelle Reimarus, d’où naît la cellule de l’abeille, la maison du castor, la fosse du fourmilion; il y a l’instinct à qui on doit le chant du rossignol, le chant de l’homme même, quand ce chant, comme celui de Philomèle, semble tout tenir de la nature et ne presque rieu devoir à l’art. Mais ceci déjà, pour 1 homme au moins, sort de la classe des vrais, des bas instincts, pour entrer dans une classe supérieure de dispositions où l’imagination joue un grand rôle, et qui n’ont plus rien de commun avec les besoins, les appétits, dont nous nous occupons exclusivement ici.
Pour ce qui est des sens internes , cette désignation ne saurait donner lieu à aucune difficulté, elle n’est, en quelque sorte qu’une affaire de nomenclature. Les sens internes , ce sont les besoins , les appétits, les instincts ,
. mais davantage les besoins et les appétits, considérés comme un ordre de sens parallèles et opposés aux vrais sens, aux sens par excellence, les sens externes; bien moins déterminés qu’eux, sans doute, bien moins clairs, mille fois moins féconds comme éléments de connaissance, mais enfin ayant ceci de commun avec eux, qu ils sont représentés chacun par une espèce de sensation et par une condition organique spéciale.
Ces sens internes, ces appétits, ces besoins, dont la satisfaction et l’exercice sont nécessaires à l’entretien de la vie et en constituent la partie la plus élevée, sa partie
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déjà sensible, se renferment dans les mêmes divisions que cette vie.
En premier beu se présente la vie de l’individu, qui se soutient par la respiration et l’alimentation. Il y a, en conséquence , le besoin de la respiration et celui de l’alimentation, ou de la faim et de la soif.
Vient, eu second lieu, la vie de l’espèce, qui a pour condition le rapprochement des sexes. Elle est représentée fondamentalement pour nous par l’appétit du sexe, à côté ou à la suite duquel on placera, si l’on veut, ce qu’il y a de grossièrement organique dans l’instinct maternel 1 , l'allaitement et ce qui s’y rapporte.
Nous n’avons pas encore parlé, et à dessein, d’un quatrième besoin , ou instinct , l’instinct de mouvement, parce qu’il est relatif à la fois aux divers genres de vie et de besoins qui précèdent : à la vie de l’individu, pour les mouvements nécessaires à la satisfaction des besoins de respiration et d’alimentation, pour ceux surtout que nécessitent les relations de l’individu avec le monde extérieur, relations que ce besoin de locomotion constitue ou représente à lui seul; à la vie de l’espèce, pour tous les mouvements, les rapports qu’entraîne de près ou loin l’instinct du rapprochement des sexes. Ce besoin, cet instinct de mouvement est, comme on le voit, un instinct qui enveloppe, pour ainsi dire, toute la vie.
On a parlé encore de quelques autres prétendus ins-
\ . Voir la note B à la fin du volume.
tincts viscéraux, besoins, appétits, sens internes, qu’on a essayé, sous ce rapport, de mettre sur la même ligne que les précédents; mais, à mon avis, sans qu’il y ait rien de fondé ou d’utile dans cette addition au domaine de la sensibilité inférieure et intérieure. Ainsi Cabanis a parlé d’un instinct de nutrition , qui, évidemment, n’est pas autre chose qu’un terme général, représentant le double besoin d’une alimentation à la fois solide et liquide, c’est-à-dire la faim et la soif. Ce philosophe parle de même d’un instinct de conservation que d’autres ont appelé amour de la vie. Nous sommes possédés, cela est clair, de cet amour-là. Nous tenons avant tout à vivre et à nous conserver, non pas même le mieux, mais le plus longtemps possible. Nous y tenons tant, que c’est là à un certain point de vue tout l’homme : ses besoins, ses appétits, ses sens, sa réflexion, sa raison, même dans ce qu’elle a de plus élevé, dans les efforts de démonstration métaphysique que lui inspirent son désir et son espoir d’une autre vie. Or, il n’y a pas moyen de mettre un tel amour, un tel instinct à côté du besoin de prendre de la nourriture, d’autant plus que celui-ci y est compris.
Restent donc seulement, comme je le disais, en tant que détails bien déterminés de la sensibilité inférieure et intérieure, besoins, appétits, instincts, sens internes, restent, dis-je, ces quatre ou cinq besoins et appétits de la respiration, de la faim et de la soif pour la vie de l’individu, du rapprochement des sexes pour la vie ou la perpétuation de l’espèce, enfin le besoin, l’instinct
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d'activité, de mouvement , nécessaire à la satisfaction de ces divers appétits primitifs, pour la partie de la vie de l’individu que constituent ses relations avec le dehors.
Si l’on cherche ce qu’ont de commun ces quatre ou cinq besoins ou appétits, ces divers éléments constitutifs de la sensibilité inférieure , considérés en effet , et comme l’a dit Descartes lui-même , en tant que sens internes , on voit d’abord qu’au point de vue psychologique, et indépendamment de caractères particuliers à chacun d’eux , ils se manifestent à l’individu en qui on les observe ou plutôt qui les observe en lui-même, sous la forme du plaisir ou de la douleur; du plaisir d’abord, de la douleur ensuite. Je ne conçois pas en effet comment on a pu prétendre, c’est là notamment ce qu’a soutenu Reid l, que la forme générale et primi tive des besoins et des appétits, du besoin de l’aliment, par exemple, que cette forme est la douleur. Pour avancer une telle opinion , il faut en vérité, n’avoir jamais eu faim ni soif. Le premier sentiment de la faim et de la soif est agréable, et on a du plaisir non-seulement à le satisfaire, mais à l’éprouver; ce premier sentiment ne se change graduellement en douleur que quand la satisfaction en est trop tardive; et il faut en dire autant de l’appétit du sexe et du besoin de mouvement. L’appétit du sexe, quand donc est-il une douleur? quand
1 . « Chaque appétit est accompagné d’une sensation désagréable qui lui est propre et qui est plus ou moins vive, suivant la viva cité du désir que l’objet nous inspire. » ( Œuvres complètes, trad. de Jouffroy, t. VI, p. 32.