PHYSIOLOGIE DES BESOINS ET DES APPETITS
n’est-il plus un plaisir? On ne le sait que trop. Ici l'attente, le désir, vaut mieux que la satisfaction.
Un autre point de vue général des besoins et des appétits, c’est le point de vue physiologique ou organologique, et ce point de vue est celui-ci. Chacun des besoins ou appétits a , en quelque sorte , deux organes ou deux appareils :
1° Un appareil organique spécial qui le rattache au corps ; le poumon , le thorax , pour le besoin de la respiration ; la bouche et diverses parties du tube alimentaire, pour les appétits delà faim et de la soif; l’appareil sexuel pour l’appétit du sexe; le système locomoteur, os et muscles, pour le besoin d’activité et de mouvement ;
2° Un appareil organique qui le rattache à l’esprit, à l’âme ; le système nerveux, le véritable, le seul instrument immédiat du besoin, l’autre rentrant dans la physiologie ordinaire ou du corps, et devant lui être abandonné.
Appliquons cette sorte de programme à la détermination de l’organe en quelque sorte psychologique de chacun des besoins ou appétits. Commençons, bien entendu, par le besoin dont la satisfaction non intei rompue est la base même de la Aie, et par cela même la condition de toute sensation et de toute pensée, le besoin de la respiration.
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ARTICLE I
Besoin de la Respiration.
C’est la respiration, en effet, qui oirvre la liste des besoins, comme elle ouvre la scène delà vie; car la respiration, c’est la vie, le premier acte de la vie ', en même temps qu’elle est le premier acte de sensibilité, en même temps, chose digne de remarque, qu’elle est ou va être, dans de certaines limites, un acte d’intelligence et de volonté.
L’enfant dormait dans le sein maternel, et, dans ce sommeil pourtant, presque toutes les fonctions nécessaires à sa Aie future avaient reçu un commencement d’élaboration. La circulation, la nutrition, la digestion elle-même, grâce au concours de la mère, étaient déjà entrées en exercice. Les mouvements avaient préludé à ce que bientôt nécessitera le mobile apprentissage de l’enfance. Les sens, et peut-être même, suivant la remarque de Cabanis, et pour les raisons qu’il a indiquées, ceux de l’ouïe et de la vue, n’étaient pas non plus restés sans action.
Une seule fonction semblait n’avoir pas interrompu son sommeil, mais tout était prêt pour l’interruption, ou plutôt cette interruption était déjà opérée. La poi-
I. Voir, dans le tome II , le Mémoire sur le siège de l’âme suivant les anciens.
trine de l’enfant s’était déjà soulevée dans le sein de la mère; le poumon avait essayé ses forces. Adéfaut d’air, il avait peut-être respiré de l’eau, d’est là ce dont ne permettent guère de douter les recherches et les opinions de Haller \ AVinslow, Béclard, Burdach 2 et autres graves physiologistes.
Tout était donc disposé pour ce premier acte de la vie du monde, la respiration. L’enfant arrive à la lumière, l’air frappe sa peau si délicate ; un cri de douleur, le premier accent de l’homme, se fait entendre. L’air se précipite dans la poitrine, et , avec la vraie respiration, a commencé le vrai besoin de respirer.
Ce qui vient de se passer à la naissance , se passera, se continuera dans tout le cours de la vie ; le besoin de respirer sera toujours provoqué et satisfait par le contact de l’air. Si ce contact vient à manquer, à se suspendre quelques instants, ce besoin deviendra de l’angoisse; si la suspension se prolonge, l’angoisse deviendra la mort.
Il en sera de même si, à l’air atmosphérique, dans sa constitution régulière, est substitué un gaz d une nature non respirable ou délétère; si, par exemple, une partie de l’oxygène de l’air est remplacée par une pi oportion plus ou moins considérable d’azote ou de gaz acide carbonique. Au contact immédiat delà fraude ou
, . Elementa physiologiæ, t. VIII, p. 397 et suiv. - Sur la formation du cœur dans le poulet , Lausanne, 1738, t.l , p. 301.
2. Traité de physiologie , trad. par Jourdan, t. 1 T p. ^ , et 113.
de sa cause , avant môme que cette cause ait pu modifier la composition du sang et son action sur tout l’organisme, et particulièrement sur le système nerveux , l’angoisse d’ irrespirabilité se produit. Elle ne fait, bien entendu, que s’accroître, et s’accroître jusqu’à la mort, de la continuation de l’action du gaz non respirable ou délétère, qui, du poumon, par l’intermédiaire du sang, est allé affaiblir ou empoisonner toute l’économie.
Le besoin de respirer reconnaît donc comme conditions en quelque sorte extérieures, l’impression qui résulte du contact de l’air sur l’intérieur nerveux et vasculaire des cellules pulmonaires , par suite , et comme du même coup, la première phase de la transformation du sang dans le tissu intime de l’organe où ce besoin se fait sentir.
Quant au besoin respiratoire, considéré en lui-même, quant aux caractères de la sensation qui le constitue, que pourrions-nous en dire qui ne soit connu de tous, parce qu’il est senti de tous? Indépendamment de cette sensation si particulière en même temps que si indéfinissable, chacun ne sait-il pas à quel endroit du corps la rapporter, la poitrine et ses profondeurs? Chacun n’at-il pas éprouvé par soi-même quelle oppression, quelle angoisse devient cette sensation, pour peu que, durant une minute et moins, on ne veuille ou ne puisse pas la satisfaire ? Chacun ne connaît-il pas les phénomènes et les dangers physiologiques qu’entraînent, soit dans le poumon, soit dans le cerveau, soit âans le cœur, un
obstacle, même en apparence peu grave, à l’acte respiratoire, et les sensations accessoires qui en découlent? N’est-ce pas assez que nous ayons rappelé l’attention, le souvenir de tous sur tout cela, et pourrions-nous faire davantage ? L’analyse la mieux intentionnée pourraitelle aller plus loin que ces indications ?
Les conditions organiques non du besoin, mais de l’acte purement physiologique delà respiration, celles, par conséquent, qu’il ne s’agit pour nous que d éliminer, ces conditions de mécanique animale sont : la cage ou cavité thoracique, la poitrine, en d autres termes, avec ses douze côtes et les muscles de diverses sortes qui les meuvent, les élèvent, les abaissent ; le tuyau respiratoire, le larynx, la trachée-artère ; le poumon enfin, l’organe respiratoire propre, dans les cellules duquel a lieu le mouvement d’entrée ou desortie de 1 air,- pour les nécessités physiologiques et le mécanisme de la respiration.
Nous "n’avons rien à dire de plus de ces conditions, qui ne fontque rattacher au corps l’acte delà respiration. Nous recherchons, comme nous l’avons dit, les conditions organiques qui peuvent en rattacher le besoin à l’âme ou qui sont les conditions del action ou de la passion de l’âme dans la satisfaction de ce besoin.
Ces conditions, c’est le système nerveux qui les renferme, comme toutes les conditions de ce qui, dans la vie de l’homme, a le moindre caractère de sensation ; c’est donc là qu’il nous faut les chercher, et, si faire se peut, les déterminer.
Ce tuyau respiratoire par lequel l’air s’introduit dans le poumon et en sort, cette cage respiratoire dont le jeu alternatif permet ou provoque cette entrée et cette sortie du fluide respiratoire, l’aliment essentiel de la vie, pabulum vitce , ce poumon, qui aspire l’air, en vit et en fait vivre, et dont les mouvements suivent ceux de la boîte osseuse et musculaire qui le renferme, tous ces organes doivent leurs mouvements, leur excitation, leur vie, à des nerfs dont la détermination est désormais à peu près aussi complète que cela est nécessaire et presque désirable :
Pour l’ouverture buccale et le larynx ou tuyau respiratoire, les nerfs dits facial, grand hypoglosse, pneumogastrique et spinal, c’est-à-dire certaines parties de leurs rameaux et ramuscules ;
Pour le thorax, ou la cage respiratoire, y compris le diaphragme, cloison musculaire qui la sépare de l’abdomen, le nerf dit spinal, ceux qui tirent leur origine des parties cervicale et dorsale de la moelle épinière, ou les plexus auxquels ils donnent naissance ;
Pour le poumon, les nerfs pneumo-gastrique, spinal, grand sympathique.
Et ces nerfs, on sait d’une façon assez passable, nonseulement de quels endroits, mais même, pour quelquesuns au moins , de quels faisceaux du système nerveux central, c’est-à-dire de la moelle allongée et épinière, ils naissent. On a cru même pendant quelque temps en savoir a cet égard plus long qu’on n’en savait en réalité. On a cru que tous les nerfs qui se rendent et portent leur
excitation aux diverses parties de l’appareil de la respiration naissaient d’un même faisceau de la moelle épinière, qu’on avait, pour cette raison, appelé le faisceau respiratoire. C’est le physiologiste anglais Ch. Bell qui avait émis cette idée, sorte de corollaire de sa découverte de la distinction des nerfs en nerfs du mouvement et en nerfs du sentiment. Mais c’est une idée qui n’a pas eu la même bonne fortune que l’autre. Les anatomistes et les expérimentateurs se sont en général accordés pour la repousser. Ceux mêmes qui, comme M. Longet, eussent pu lui être le moins défavorables, l’ont regardée, pour le moment au moins, comme dénuée de preuves1.
Les différents nerfs ( pneumo-gastrique , grand sympathique) dont l’excitation contribue à l’accomplissement de la fonction respiratoire, les parties ou les points de la moelle épinière d’où ils naissent et qui fournissent à cette excitation, tels sont les deux premiers points de la recherche et de la détermination des conditions nerveuses de cette fonction. Mais les physiologistes ne se sont pas arrêtés là. Guidés par les indications de 1 anatomie et de la physiologie, les résultats de l’observation des maladies, les données de l’expérimentation, ils ont vu que l’acte respiratoire paraissait persister et persiste en effet souvent à l’altération ou à la destruction soit des nerfs respiratoires , soit des faisceaux de la moelle épinière qui leur donnent naissance. Ils en ont conclu
1. Anatomie et physiologie du système nerveux, (842 , t. I, p. 284. — Traité de physiologie, (859, 1. 1, p. C62.
qu’il y a, ou au moins qu’il peut y avoir ailleurs ou plus haut, dans le système nerveux central, une condition nerveuse plus étroitement ou plutôt essentiellement liée à la fonction respiratoire. Quatre ou cinq noms de physiologistes illustres se rattachent à cette induction, les noms de Galien, de Lorry, de Legallois, de M. Flourens, de M. Longet.
« Il est manifeste, dit Galien, que si on divise la moelle épinière à son commencement, c’est-à-dire à peu près au niveau de la première ou de la deuxième vertèbre, l’animal est sur le champ frappé de mort 1 . »
Lorry, à quinze cents ans de là, constatait non sans étonnement, disait-il, des résultats identiques. Coupant transversalement la moelle épinière en plusieurs endroits, il produisait successivement différents degrés de paralysie; parvenu au cou, et plongeant un stylet ou la pointe d’un scalpel sous l’occiput, il excitait des convulsions; enfin attaquait-il la moelle entre la deuxième et la troisième vertèbre, le pouls et la respiration cessaient absolument ; il y avait paralysie parfaite des fonctions vitales, c’est-à-dire, ajoute Lorry, mort complète 2.
« Ce n’est pas du cerveau tout entier, dit Legallois, que dépend la respiration, mais bien d’on endroit assez circonscrit de la moelle allongée, lequel est situé à une petite distance du trou occipital et vers l’origine des nerfs
1. TLxçy.'/ dTacçÔEipÊTCCi ; De anatom. adin\n»} lib. VIII, cap. IX.
2. Académie des sciences, Mémoires des savants étrangers , t. III, 1760, p. 366 et 367.
de la huitième paire (ou pneumo-gastriques);carsi Ton ouvre le crâne d’un jeune lapin et que l’on fasse l’extraction du cerveau par portions successives d’avant en arrière, en le coupant par tranches, on peut enlever, de cette manière, tout le cerveau proprement dit, et ensuite tout le cervelet et une portion de la moelle allongée ; mais la respiration cesse subitement lorsqu’on arrive à comprendre dans une tranche l’origine des nerfs de la huitième paire 1 . »
Ce qu’avait fait et dit là Legallois pouvait passer pour fort précis. D’habiles expérimentateurs, nos contemporains, ont cru devoir préciser davantage. Ce centre respiratoire, point central du système nerveux et premier moteur de la vie, a paru à M. Flourens, en vertu d’expériences bien connues, avoir, dans la moelle allongée, pour limite supérieure, l’origine même (cette origine y comprise) des nerfs de la huitième paire, et pour limite inférieure un point distant de trois lignes de cette origine, en tout trois à quatre lignes d’étendue 2.
M. Longet est allé plus loin encore. Ce n’est plus dans toute l’épaisseur de ce point déjà si limité de la moelle allongée que réside , suivant lui , ce centre respiratoire et vital ; c’est dans une partie seulement de cette épaisseur, le faisceau intermédiaire du bulbe rachidien 3.
1. Expériences sur le principe de vie, œuvres de Legallois, 1824, t. I, p. 05.
2. Recherches expérimentales sur les propriétés et les fonctions du système nerveux, 2e édit. , 1842, p. 201-204.