BESOIN PE L’ALIMENTATION
même de la faim et de la soif : chaque jour, et même plusieurs fois par jour, nous avons à compter, à philosopher avec ce besoin, et, quoi qu’en ait dit Reid, d’une façon qui ne nous est pas toujours désagréable. En quoi consistent donc ce besoin et son agrément?
Pour la faim, une sensation rapportée au creux de l’estomac, à l’épigastre, ou plus exactement, on peut l’affirmer, à l’estomac lui-même, à l’organe dont la fonction est de satisfaire la faim, par la réception et la digestion des aliments. A côté ou à la suite de cette sensation, qui en elle-même est indéfinissable, une autre sensation, plus vague encore, qui a son siège dans la bouche, se lie à la sensation du goût, et s’accompagne d’une production de sucs salivaires et autres. A côté de cette nouvelle sensation, quelque chose de plus élevé et de plus précis, le désir, l’imagination des aliments qu sont de nature à satisfaire tout à la fois le sens du goût et la faim. Enfin, et au-dessus de toute cette partie purement sensitive du besoin alimentaire, un acte de volonté, qui en est assurément très-distinct, mais qui commande les mouvements nécessaires à l’accomplissement de la fonction.
Pour ce qui est de la soif, du besoin et de la sensation qui la constituent, même impossibilité d’autre chose qu’une désignation et en quelque sorte une dénomination. La soif est la soif, comme la faim est la faim; une sensation, comme la faim, agréable d’abord, qui devient, il est vrai, rapidement douloureuse, ou au moins importune, et qui est rapportée plus particulièrement au fond
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de la gorge, comme la faim l’est à la région de l’estomac. A côté de cette sensation, indescriptible comme toutes les sensations, viennent se placer l’appétence du liquide qui doit l’apaiser, la représentation de ce liquide, de la rivière ou du tonneau d’où il sort, du vase qui le contient, l’acte de volonté qui détermine les mouvements destinés à la satisfaction du besoin, etc., etc...
J’ai presque honte, en vérité, de cette double analyse, si cela peut s’appeler de ce nom ! C’est de l’analyse à la façon du maître de philosophie du bourgeois gentilhomme, et elle n’exprime ou ne contient rien que ne sente, ne sache et ne puisse exprimer le mangeur et le buveur le plus ignorant et le moins philosophe.
J’éprouve presque le même sentiment à rappeler que les organes purement physiologiques du besoin de 1 alimentation ou de la faim et de la soif, ceux par conséquent qu’il ne s’agit pour nous que d’éliminer, sont la bouche, l’arrière-gorge, le pharynx, l’œsophage, enfin et surtout l’estomac, cette poche membranoso-musculaire, située dans l’abdomen au-dessous de la poitrine, et où s’accomplit le premier acte de la digestion.
Nous passons donc aux conditions intimes, immédiates, nerveuses de la sensation du besoin alimentaire ou de la faim et de la soif, à ces conditions en quelque sorte psychologico-physiologiques, les seules qui fassent l’objet de ces recherches.
Préliminairement à la détermination de ces conditions, les physiologistes se sont demandé quelle est la
DESOIN DE L’ALIMENTATION.
cause prochaine de la sensation de la faim, pour commencer par cette sensation, et de son retour après un certain temps d’abstinence. Quelques-uns l’ont attribuée au rapprochement et au froissement des houppes nerveuses de l’estomac qu’entraînerait l’état de vacuité de ce viscère. D’autres en ont fait honneur à une contraction en quelque sorte instinctive de l’estomac en quête de la nourriture. D’autres ont vu cette cause dans l’action, soit delà bile en son reflux, soit du suc gastrique, à la surface interne de cet organe, action d’autant plus irritante que 1 estomac est vide et qu’elle s’exerce ainsi sans obstacle et sans intermédiaire.
Les expériences et le raisonnement montrent que ces deux ou trois causes (et ce ne sont pas les seules qu’on ait alléguées) n’ont pas plus de part l’une que l’autre à la production de la sensation de la faim ; et il faut en dire autant des causes analogues par lesquelles on a cherché à expliquer celle de la soif.
Il est beaucoup plus rationnel, en effet, d’admettre que la sensation de la faim et de la soif est exclusivement produite par le besoin qu’a l’économie tout entière d’une nouvelle réfection soit solide, soit liquide, besoin qui est plus particulièrement rapporté aux organes chargés de le satisfaire, c’est-à-dire à l’estomac, à la bouche, au gosier. C’est un phénomène essentiellement et spontanément nerveux, qui doit par conséquent être rattaché à l’action des diverses parties du système nerveux, soit périphérique, soit central, que l’observation anatomique et physiologique donne pour agents excita-
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teurs à cette moitié supérieure de l’appareil alimentaire.
C’est une sensation très-vague, très-indéterminée, que cette sensation du premier et du principal des deux sens internes de Descartes, dont le siège, le lieu de rapport, a aussi une grande et vague étendue, de la bouche à l’estomac au moins. Aussi, jusqu à présent, sui ses conditions organiques, ni l’anatomie, ni la physiologie expérimentale n’ont-elles fourni de grandes lumières, et peut-être ne sont-elles pas capables d en fournir’. Quels sont les nerfs qui, dans les organes, siège apparent des sensations delà faim et de la soif, et particulièrement dans l’estomac, semblent être les conditions nerveuses de ces sensations? Ce serait là une première question à leur adresser.
Il y a un nerf dont nous avons déjà vu les relations avec le premier des besoins relatifs à l’entretien de la vie, le besoin respiratoire; c’est le nerf pneumogastrique. Or, ce nerf, comme son nom l’indique, se distribue aussi à l’organe, ou, si l’on aime mieux, au siège du besoin de l’alimentation, l’estomac. On en a conclu théoriquement qu’il est la condition nerveuse au moins locale de la sensation de la faim. On est allé plus loin ; on s’est cru autorisé à faire reposer cette conclusion sur des expériences. C’est la conclusion que M. Biachet, par exemple, a cru pouvoir tirer de celles qui lui ?on1 propres1. Mais cette manière de voir, et les expériences
I . Recherches sur les fonctions du système nerveux ganglionnaire, 2e édition, |i. 219 et suiv.
sur lesquelles elle se fonderait, ont été contredites par d’autres expérimentateurs plus autorisés, M. Longet 1 et M. Cl. Bernard2, ici d’accord, ce qui leur arrive rarement, et doit donner un grand poids à leur commune opinion.
Quant à la sensation de la soif, certains faits, soit physiologiques, soit pathologiques, et les inductions qui peuvent y être rattachées, eussent semblé désigner, comme sa condition périphérique spéciale, le nerf giossopharyngien, nerf de sensibilité gustative, qui se distribue aux parties du tube alimentaire auxquelles se rapporte plus particulièrement cette sensation. Les expériences de M. Longet paraîtraient toutefois infirmer plutôt qu’appuyer cette opinion3; ce qu’on pourrait au moins en conclure, c’est que le nerf glosso -pharyngien n’est pas le seul nerf qui ait à intervenir dans la sensation de la soif.
Il y a enfin un nerf, mais un nerf qui appartient à la vie tout à fait organique, à la sensibilité sans conscience, comme disent les physiologistes, qui a été mis en relation avec les sensations de la faim et. de la soif, ou plutôt avec la fonction de l’alimentation, c’est le nerf grand sympathique ; et les parties qu’on lui a, à cet égard,
1. Anatomie et physiologie du système nerveux, t. II, p. 327,
2. Leçons sur la physiologie et la pathologie du système nerveux, t. II, p. 413.
3. Anulomie et physiologie du système nerveux, t. II, p. 326, 327; Traité de physiologie, t. II, 2e partie, p. 31, 32.
empruntées, sont sa branche ou son grand nerf splanchnique, son ganglion semi-lunaire, son plexus épigastrique ou solaire.
Cette affectation, malgré l’autorité de M. Longet ', ne me semble guère moius douteuse • que les deux précédentes. Le nerf grand sympathique est, comme je viens de le rappeler d’après les physiologistes, un nerf de la \ie purement organique, la vie sans sentiment ou conscience, et par conséquent il ne paraîtrait pouvoir être la condition d’aucun acte de sensibilité. Aussi, faut-il en convenir, c’est plutôt comme excitateur de la sécrétion du suc gastrique, le suc digestif par excellence, que comme excitateur d’aucun phénomène de sensibilité que le nerf grand sympathique a été mis en rapport avec la fonction de l’alimentation. C’est au moins là l’opinion de Mayer1 2, Krimer, Arnold, M. Brachet3 4, et, jusqu’à un certain point, de M. Longet lui-même *.
Le nerf pneumo-gastrique et le nerf glosso-pbaryngien, ces deux nerfs sinon de la sensation au moins de la fonction de la faim et de la soif, naissent, le premier au-dessus du second, du même endroit de la moelle allongée, sur le sillon qui sépare le corps olivaire du corps restiforme. Il n’en a pas fallu davantage pour que quel-