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notre pensée occupe ma pensée particulière. Je pourrais presque dire quelle l'a toujours occupée. C’était jusqu’à un certain point une conséquence de ma position et des études qui y étaient nécessaires. C’était beaucoup plus le résultat du choix libre de ces études et de l’espèce de curiosité de mon esprit.

A l’époque où j’en vins à me faire, pour mon propre compte, cette question que la science s’est toujours faite, et bien avant Pythagore et Hippocrate : comment et à quelles conditions corporelles sentons-nous et pensons-nous? on y faisait, pour ne parler que de la France, et c’était, du reste, un peu comme cela partout, on y faisait deux réponses générales, hors desquelles on semblait croire qu’il ne peut y en avoir d’autres.

Nous sentons et nous pensons, disaient Cabanis et Bichat, tout autant par le corps que par la tête, par le système nerveux du tronc que par celui que protège le crâne.

Nous ne pensons, criait Gall, et même nous ne sentons que par la tête, par certaines formes de la tête. Et sa voix était bien plus retentissante et alors bien plus écoutée. C’était, d’ailleurs la voix d’un vivant. Cabanis au contraire et Bichat n’étaient plus; et ce n’est pas chose indifférente pour la vie ou la

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mort d’une doctrine, que la vie ou la mort de l’auteur.

Tout naturellement donc j’étudiai ces réponses du vivant et des deux morts. Je dois le dire à mon honneur, je ne fus pas longtemps à reconnaître que, si les deux morts dans la leur n’avaient pas complètement raison, le vivant était dans la sienne au moins aussi loin de la vérité. Mais ce que je ne tardai pas non plus à voir, c’est que ces réponses de Gall et de Cabanis n’étaient qu’une faible partie des nombreuses réponses faites à la question, depuis des siècles, par la philosophie et la physiologie.

On pourrait, en effet, sous ces deux rubriques de la philosophie et de la physiologie, classer en deux catégories les opinions qui ont été émises, sous une forme ou sous une autre, sous une désignation ou sous une autre, de tel point de vue ou de tel autre,, sur les conditions générales ou particulières de l’exercice de la pensée : point de vue de la nature de lame ou, plus généralement, du sujet pensant et de sa communication avec le corps ; rapports du physique et du moral ; physiologie du cerveau ; physiologie intellectuelle, et vingt autres points de vue ou désignations analogues.

La philosophie n’a pas toujours distingué aussi

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absolument qu’elle le fait aujourd’hui et depuis deux siècles, lame du corps, et fait de la nature de l’une l’antipode de la nature de l’autre. Une âme tout à fait spirituelle, sans rien de commun avec la matière, sans parties, cela remonte jusqu’à un certain point sans doute au grand disciple de Platon, saint Augustin ; mais c’est Descaries qui a mis la dernière main à cette grande épuration. Aussi n’est-ce guère que depuis Descartes que la philosophie , se renfermant dans son domaine , se pose cette question générale, qui est pour elle, à proprement parler, toute la physiologie de la pensée : comment, dans l'accomplissement des actes intellectuels, lame peutelle agir sur le corps, et réciproquement? Comment ce qui n’a pas de parties peut-il entrer en communication d’action ou de passion avec ce qui en a, avec la matière? Comment une telle communication peutelle donner lieu aux phénomènes de l’intelligence, seulement même de la sensibilité?

Cela n'a lieu, dit Descaries, qu’en vertu d’un acte perpétuel et de tous les instants de la volonté de Dieu; c’est le fait de l 'assistance divine. 11 n’y a pas un seul de ces phénomènes qui se produise en dehors de cette assistance et de cette volonté. Dans tous, ajoutent, par une sorte de surérogation, Geulincx et

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Malebranche, l’action du corps sur l’esprit et celle de l’esprit sur le corps ne sont que des causes occasionnelles de l’action véritable à laquelle ils sont dus, l’action divine. Il n’y a dans les connexions réciproques de l’esprit et des organes que des ressorts que Dieu lui-même fait mouvoir.

Que parlez-vous d’action, reprend Leibnitz, d’action mutuelle du corps sur l’àme, d’organes, de ressorts, dont la détente appelle, à tous les instants, l’action d’en haut? Comment osez-vous faire de Dieu un méchant ouvrier, obligé d’avoir, sans relâche, le doigt sur les rouages de sa machine et d’en déterminer tous les mouvements? Oui, sans doute, Dieu est un ouvrier, mais un ouvrier auquel vous ne sauriez sans blasphème en comparer aucun autre. Oui, le corps est une machine, et l’esprit lui-même en est une. Mais ce sont deux machines qui ne ressemblent guère à celles que vous avez imaginées. Ce sont, au vrai, deux horloges, que le divin horloger a réglées et mises d’accord de toute éternité sur son chronomètre, dans un parallélisme indéfectible, une harmonie à jamais préétablie. Aussi marchent-elles du même pas avec une imperturbable exactitude, marquant en même temps la même heure, la même minute, la même seconde, sans que la main dont elles sont l’ou-

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vrage ait jamais à y toucher. Il lui a suffi, après les avoir établies, de leur donner, au commencement des siècles, dans les germes de l’humanité, cette première chiquenaude qui, n’en déplaise à Pascal, n’avait que faire d'être renouvelée.

Vous vous donnez bien du mal, et un mal inutile, ont dit d’autres grands philosophes, .plus modernes et encore plus subtils, par la manière dont vous posez et définissez les deux termes de la question. Est-ce que la matière et l’esprit sont ce que vous les faites? Est-ce qu’il y a entre ces deux substances la différence de nature par laquelle il vous a plu de les séparer? La matière, en dépit du témoignage de vos sens, la matière au fond n’est pas la matière, la solidité, l’étendue. La matière, de même que l’esprit, n’est qu’une force, une force dont les corps sont les apparences. 11 n’y a donc pas, en réalité, entre elle et l’esprit de différence, et, à plus forte raison, d’opposition ; et rien de plus facile que de comprendre leurs communications réciproques, rien de plus facile même que de rendre ces communications inutiles. Deux forces dans la même personne, c’est beaucoup, c’est peut-être trop. Une seule y suffira bien, et il importera peu qu’avec La Mettrie ou d’Holbach on l’appelle matière, avec Berkeley et Spinosa, esprit,

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et même esprit universel. L’important, c’est qu’en vertu de cette réduction, il n’y ait plus ni difficulté ni mystère dans les relations des actes dits corporels aux actes dits intellectuels de l’économie humaine, deux sortes d’actes qui n’en font qu’une.

Cette réduction de la personne humaine à deux forces et même à une seule, indifféremment appelée esprit ou matière ; cette double horloge de Leibnitz qui, une fois montée, va toute seule, marquant sur ses deux cadrans la même heure; cette montre de Descartes, qui ne peut marcher qu’au pouce, n’ont pas, il faut le dire, satisfait tout le monde. La plupart des philosophes, au contraire, n’ont pas pu renoncer à la distinction et à l’opposition des deux substances. Ils n’ont pas pu renoncer, dans l’explication des actes du sentiment et de la pensée, à une réelle et mutuelle action du corps sur l’âme et de la matière sur l’esprit. Pour lever la difficulté d’une telle communication entre des substances de nature à leurs yeux tellement opposée, les plus avisés d’entre eux ont admis que cette communication devait avoir lieu par l’intermédiaire d’une troisième substance qui ne fût tout à fait ni âme, ni corps, ni esprit, ni matière, mais qui tînt à la fois de l’un et de l’autre, afin de pouvoir s’adapter à la fois à l’un et à l’autre, être le moyen d’ac-

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tion de l’un sur l’autre. Tel est, dans Cudworth par exemple, le rôle du médiateur plastique, dans Stahl même celui du mouvement. On a trouvé ce moyen terme ingénieux, et il occupe une assez belle place dans l’histoire de la philosophie. 11 est loin d’en occuper dans notre esprit une pareille; nous n’aimons pas les idées creuses, il ne saurait, dans tous les cas, jouer un tel rôle dans la détermination des conditions physiologiques de l’exercice de la pensée; et nous en dirons tout autant, et bien plus encore, des systèmes qu’il était destiné à remplacer, les systèmes de Y assistance divine , des causes occasionnelles , de la prémotion physique de Y harmonie préétablie. Nous ne dirons pas, car cela est trop facile à voir, et cela a été vu depuis longtemps, que de tels systèmes, de telles hypothèses, loin de témoigner, comme on n’a pas craint de le dire, de la grandeur de notre esprit, témoignent de son infatuation de lui-même et de sa disposition à se contenter de mots, quand il ne peut pas atteindre aux choses. Mais nous dirons que de telles hypothèses, dans le cas même où elles auraient quelque caractère de raison et de vérité, ne dispenseraient en aucune façon de la recherche des conditions organiques des actes de l’intelligence. Les systèmes de Yassistance divine et des causes occa-

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sionnelles n’ont dispensé ni Descartes, ni Malebranche de se livrer à cette recherche. Personne, au contraire, ne s’y est livré avec plus d’ardeur qu’eux. Malheureusement ils y ont porté le même esprit d*hypothèse et d’aventure que dans les systèmes où ils ont prétendu expliquer les relations générales du corps et de l’âme, et ils y sont arrivés à d’aussi stériles résultats.

Lorsqu’on cherche à se rendre compte des tentatives qui ont été faites pour mettre en rapport, en rapport de cause à effet , ou plutôt de principe à organe, les actes de l’esprit avec les actes ou les dispositions du corps, pour établir, en d’autres termes, les conditions organiques des manifestations de l’intelligence, on éprouve un certain embarras. Le nombre de ces tentatives, la diversité, la contradiction de leurs points de vue, la variété et l'opposition des observations physiologiques qui leur servent de base, enfin, il faut le dire, l’insuffisance même de ces observations, et, dans beaucoup de cas, des observateurs : telles sont au moins les causes principales de ce sentiment.

De ces essais de détermination des conditions physiologiques des actes de la pensée, les unes ne sont encore que de pures hypothèses qui, pour être d’un autre ordre que les hypothèses des causes occasion-

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nelles ou de Y harmonie préétablie , n’en sont pas moins de simples exercices de la fantaisie, bons tout au plus à mettre à côté des rêveries de Y influx physique ou du •médiateur plastique.

Au premier rang de ces hypothèses, par ordre de date, de durée et de renommée, se présente incontestablement l’hypothèse des esprits animaux, hypothèse dont ont si largement usé les deux grands philosophes dont nous parlions tout à l’heure, Descartes et Malebranche, dans leurs incroyables romans de physiologie psychologique.

Rien de plus ancien que ces esprits, qui, du reste, n’ont d’esprit que le nom et l’insaisissable existence. Ils ont fait leur entrée dans le monde philosophicophysiologique avec la philosophie ionienne au moins, au temps où Pâme elle-même n’était qu’un esprit animal, l’esprit de la respiration, partie de lame du grand tout, l’air atmosphérique, introduit par la respiration dans la poitrine1. Admise dès lors et tout à la fois par la philosophie et par la médecine, par Platon et Aristote comme par Hippocrate et Galien, par Descartes comme par Willis, ils ont fait jusqu’à

1. Voir, dans le second volume, le mémoire sur le Siège de l’âme suivant les anciens.

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nos jours le chemin qu’on connaît, un chemin qui semble ne pas avoir atteint son dernier terme.

Je ne veux pas même résumer ici la théorie des esprits animaux considérée dans ses rapports avec l’exercice du sentiment et de la pensée. Elle est en général suffisamment connue, et du reste il m’a bien fallu en parler plus d’une fois dans le cours de ce livre. Tout ce que je veux faire remarquer, c’est qu’elle ne fait pas autre chose que représenter hypothétiquement le mécanisme prétendu des actions cérébrales dans les actes sensitifs et intellectuels. Ce n’est pas de la métaphysique, sans doute, mais jusqu’à plus ample informé (et il y a longtemps que sur ce sujet on informe), ce n’est pas non plus de la physiologie; et, comme je le disais il n’y a qu’un instant, en fait de physiologie de la pensée, les esprits animaux et le médiateur plastique doivent, à l’heure qu’il est, être placés sur la même ligne.

J’en dirai tout autant d'une ou deux autres hypothèses analogues dont j’ai aussi occasion de parler dans plusieurs parties de cet ouvrage : l’hypothèse de l’éther animal, qui, d’après Newton, dans les actes de la vie et de l’intelligence, se meut le long des fibres pleines de l’arbre nerveux; l’hypothèse même des vibrations de la fibre nerveuse, vibrations

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qui, suivant Hartley, sont la condition des actes sensitifs, intellectuels et volontaires. Qui ne voit qu’il n’y a là dedans, comme dans la théorie de l’esprit animal, que de pures suppositions, de pures paroles, qui, dans le cas même où elles auraient quelque côté réel, n’expliqueraient rien ou à peu près rien de ce qu’on prétend leur faire expliquer?

Ces hypothèses, et d’autres de même caractère, ces déterminations chimériques des conditions physiologiques des actes de l’intelligence, la physiologie de notre temps, il faut le dire à son honneur, les a en général abandonnées, ou, si elle a essayé ou essaye de les reprendre, c’est pour tâcher d’y saisir la part de faits qui pourrait s’y trouver renfermée. La physiologie contemporaine, dans la recherche des conditions organiques de l’activité de l’esprit, s’est, à peu près bornée à mettre empiriquement en rapport les actes du sentiment, delà raison et du mouvement volontaire, ou telle ou telle espèce de ces actes, avec l’existence, la proportion, l’intégrité de telle ou telle partie corporelle, de telle ou telle partie surtout nerveuse ou cérébrale; et elle a eu recours, pour ces déterminations, pour l’établissement de ces rapports, à l’anatomie et à la physiologie ordinaire, à la physiologie

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expérimentale, enfin à l’observation des maladies.

C’est ainsi, par exemple, que d’une manière générale elle a dit, avec Bérard de Montpellier, que le système nerveux, en quelque sorte tout entier, est entrepris ou entreprenant dans les actes de la pensée et surtout dans ceux de la sensibilité, et que le cerveau n’y joue pas un rôle exclusif; avec Bichat et Cabanis, qu’il y a, dans le système nerveux, dans l’instrument général de l’exercice de la sensibilité et de l’intelligence, un instrument plus particulièrement sensitif, instinctif, passionné, Je système nerveux du tronc et des viscères, un instrument plus particulièrement intellectuel, le cerveau; avec un certain nombre de philosophes et physiologistes, avec Maine de Biran, Hartmann, Rolando, que le système nerveux encéphalique, le cerveau en particulier, ne sert d’organe qu’à la sensibilité, à la mémoire, à l’imagination, aux facultés, en un mot, semi-corporelles, et que c’est seulement et tout au plus par l’intermédiaire de ces facultés qu’il sert d’instrument aux facultés véritables, les facultés de l’entendement et de la raison ; enfin avec certains physiologistes plus modernes, en tête desquels il faut, comme on sait, placer Gall, que le cerveau est, ou peu s’en faut, l’organe exclusif de nos facultés, soit sensitives, soit intellectuelles;

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que le développement de ces facultés est généralement en proportion de son volume ou de sa masse ; que sa forme générale, plus ou moins régulièrement ovalaire, n’est pas indifférente à leur perfection; que ces facultés et des facultés de plus en plus particulières ont surtout pour conditions organiques les parties, les formes particulières, soit intérieures, soit extérieures du cerveau, et que c’est dans la détermination de rapports, du reste tout empiriques, entre ces parties cérébrales et ces facultés, que consiste la physiologie de la pensée.

A ces opinions, à ces déterminations principales, qu’on joigne quelques déterminations secondaires, relatives à ce qu'a pu montrer le microscope de la texture prétendue intime du tissu nerveux, à ce que la chimie a pu signaler de particulier dans sa composition : les fibres nerveuses redevenues des canalicùles pour la circulation du nouvel esprit animal ; l’existence de substances phosphorées destinées à illuminer l’intelligence; et l’on aura, à peu de chose près, l’indication de tous les points principaux sur lesquels a porté la recherche des rapports à établir entre les organes surtout nerveux et les actes du sentiment et de la pensée.

En parcourant, ainsi que je viens de le faire, les

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différents points de vue desquels peut être tentée la recherche de ces rapports, je viens en quelque sorte de faire connaître comment j’avais d’abord conçu et en partie exécuté l’ouvrage que je livre aujourd’hui à la publicité, ou plutôt un tout autre ouvrage.

J’avais mis en relation, autant que cela était praticable, les principaux côtés de l’intelligence, ses grandes divisions ou facultés, avec le corps humain tout entier, considéré, par exemple, dans son développement, sa taille, ses tempéraments; avec le système nerveux, considéré dans ses deux ou trois principales parties, ses deux ou trois principaux appareils; enfin et surtout avec le système nerveux central, le cerveau, considéré : dans sa masse, son volume, son poids ; dans sa forme générale et dans ses formes particulières; dans sa structure à la vue simple ; dans sa texture intime et microscopique; dans sa composition chimique; dans ses rapports enfin avec les fluides impondérables. Et toutes ces corrélations, je les avais établies, ou j’avais commencé à les établir, en regard de certaines grandes conditions, les conditions du sexe, de l’âge, de la race, du degré d’intelligence, ne négligeant pas, loin de là, les confrontations , les contrôles , que peut fournir l’étude des animaux.

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C’étaient là, je n’ai pas besoin de le faire remarquer au lecteur, mais je fus assez longtemps à le remarquer moi-même, c’étaient là des recherches tellement vastes, un plan tellement excessif, que plus d’une fois le courage fut sur le point de me manquer. 11 ne me manqua pas pourtant, et ces difficultés, ces impossibilités ne furent pas ce qui m’arrêta. Ce qui m’arrêta, ce fut le résultat de tout ce travail, la fin de toutes ces études, telle que déjà je pouvais l’entrevoir ou plutôt la voir.

Sans doute, et ces études mêmes m’ont donné autant qu’à personne le droit de le dire, il y a une foule de faits de détail curieux et importants à recueillir de l’étude de l’organisme surtout nerveux et cérébral, ainsi considéré dans sa masse, ses formes, sa texture , sa composition chez les diverses races humaines, les deux sexes, la série des âges, et mis, de ces divers points de vue , en rapport avec les formes et les degrés de l’intelligence. On ne saurait nier même que ces faits ne puissent, sur les conditions physiologiques de l’exercice de la pensée, conduire à quelques conclusions générales. Mais combien sont peu nombreuses ces conclusions! combien la plupart du temps elles sont insuffisantes, approximatives et trop souvent négatives! combien, par cela même.

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elles répondent peu à la grandeur des efforts et à l’ambition des espérances et des promesses!

En présence d’un tel résultat, en regard de telles conclusions et avant même d’avoir acquis complètement le droit de les formuler, mon découragement était , à coup sûr, fort concevable. Peu s’en fallut donc que je ne renonçasse complètement à une tâche ingrate, et que je n’abandonnasse les recherches qui s’y rapportaient. Durant quelque temps au moins, je renonçai à leur donner la forme d’un livre et à donner à ce livre la publicité. Je trouvais que c’était un trop gros volume pour un trop mince résultat.

Peu à peu, par suite de cette obstination aux difficultés qui peut seule faire reconnaître si un travail difficile est possible, par suite du regret d’abandonner des études depuis si longtemps poursuivies,

Puis, pour faire une part à la nature humaine,

Je ne sais quelle pente au combat me ramène;

la lumière se fit dans mon découragement, dans mes doutes et sur les matériaux déjà en grande partie mis en œuvre. Je repris mon travail, mon livre; mais je le repris pour le restreindre, et surtout pour lui donner une forme nouvelle, une forme mieux en harmonie avec la nature du sujet, ses difficultés, ses

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incertitudes, enfin avec des conclusions qui malheureusement ne pouvaient plus changer.

Dans cette sorte de mise en corrélation et en quelque sorte en équation de la pensée et de ses détails avec le corps et ses organes, au lieu de mettre ceuxci sur le premier plan, d’en faire le pivot de ces recherches, je donnai, comme l’exigeait, il faut le dire, le sujet lui-même, je donnai cette première place à l’esprit et aux divers groupes de ses facultés. J’opérai cette sorte de substitution suivant des idées et un plan dont je n’ai, en ce moment, rien de plus à dire, puisque j’ai nécessairement à en parler longuement dans le corps de l’ouvrage même et dès ses premiers chapitres.

Ainsi s’est trouvé mené à fin un travail qui a au moins ce caractère, je suis loin de dire ce mérite, d’avoir été la préoccupation d’une bonne partie de ma vie ; dont l’achèvement avait fini par être pour moi comme une sorte de devoir personnel, sans que je m’abusasse en rien sur la valeur à lui attribuer et sur les résultats que la science peut en tirer.

En lui-même et à lui seul, cet ouvrage, cet essai, — c’est le titre que j’eusse voulu lui donner, — constitue sur le sujet qu’il traite, la physiologie de la pensée, un ensemble non complet, à coup sûr, mais gé-

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néral, je veux dire aussi général qu’il m’appartenait de le concevoir et de l’exécuter. Il ne forme pourtant qu’une partie, la première, la principale sans doute, mais enfin une partie de la présente publication. Voici quelle en est la seconde.

En me livrant à l’exécution de mon premier travail, d’après le plan exorbitant que je m’étais tracé, j’avais achevé dans ces proportions , quelquefois même en les dépassant, un grand nombre de ses parties ; de là un certain nombre de mémoires, objets de lectures publiques et de publications subséquentes, dont chacune avait pour but d’approfondir un des points principaux du livre. Aussi la réunion de ces mémoires représente-t-elle réellement tout l’ancien ouvrage. J’ajoute qu’elle viendra en aide, avec avantage et peut-être avec intérêt, au nouveau. Ce dont je suis au moins convaincu, c’est que pour nul lecteur elle ne sera inutile et ne fera double emploi. Elle n’a pas ce caractère-là pour moi -même. Cet ensemble de recherches sur les points les plus saillants de la physiologie de la pensée, sur quelques sujets mêmes qui ne s’y rattachent que de loin, a été et est encore pour moi un point de départ, une base nécessaire à des assertions qui plus tard ont pu ainsi devenir de plus en plus arrêtées et brèves. Pour le lecteur, pour

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certains lecteurs au moins, il pourra avoir une utili'é analogue, il les fera pénétrer dans des détails de discussions et de preuves dont s’accroîtra leur conviction. Il sera, en un mot, pour beaucoup de points du principal livre, un recueil, le dirai-je, essentie l de pièces justificatives. C’est au moins ainsi que j’en ai jugé, et c’est ce qui m’a conduit à donner à ce livre une seconde partie , un second volume , composé des divers mémoires dont je vais maintenant indiquer et commenter les titres.

Celui de ces mémoires auquel j’ai donné la première place, bien qu’il n’ait pas été composé le [remuer, a pour titre : Cadre de la philosophie de l'homme , et pour objet l’exposé des principaux points qu’embrasse cette philosophie : la science générale de la personne humaine, considérée dans ses deux natures, corporelle et intellectuelle; cette même science envisagée dans les âges de l’homme, dans les âges de l’humanité, où elle constitue la psychologie de l'histoire; dans les races humaines, où elle touche à la fois à l’histoire de l’homme et à l’histoire du globe; enfin, et pour en venir à l’objet et au titre particulier de cette publication, la science des relations réciproques de l’esprit et de ses organes, ou la physiologie de la pensée.

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Le second mémoire est intitulé : Du siège de l'âme suivant les anciens, ou Exposé historique des rapports établis par la philosophie ancienne entre l'organisation de l'homme et les actes de la pensée. Ce titre n’a pas besoin de commentaire, et le mémoire se place naturellement après celui dont je viens de parler. La connaissance de ce qui a déjà été fait ou pensé sur le sujet dont on s’occupe, est à la fois un des premiers devoirs et une des premières conditions de tout travail de l’esprit sérieux et honnête. Aussi, ai-je à peine besoin de dire que ce mémoire constituait la majeure partie de l’introduction qui précédait ces études dans la première forme que je leur avais donnée.

Un des premiers points encore, une des premières nécessités qui se présentent dans la recherche générale des conditions organiques de l’exercice de la pensée, est la recherche particulière des rapports de la vie à la pensée dans un être animé, une personne (la personne humaine, et il n’y en a pas d’autre), où ces deux côtés de notre nature sont perpétuellement et nécessairement emmêlés. C’est à cette nécessité que répondait le mémoire sur les phénomènes et le principe de la vie , sur les relations, les connexions de ce principe avec celui de la pensée , les

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relations , l’identité même des conditions physiologiques de l’un et de l’autre ; points de fait et pour ainsi dire de droit que je n’ai fait que développer plus tard dans les premiers chapitres de cet ouvrage.

A côté ou au moins immédiatement à la suite de ce premier point de l’étude des relations qui existent entre l’esprit et le corps de l’homme, il y a une ou deux autres questions qui se posent : celle des relations générales de ce corps tout entier avec cet esprit ; celle des relations de la totalité du corps avec celle de ses parties, l’encéphale, qui est plus particulièrement l’organe des facultés intellectuelles ; la question de la proportion comparative, par exemple, du développement de tout le corps et de celui du cerveau ou du crâne. A ces questions ou aux idées qui s’y rapportent répondait, comme un des moyens de les aborder ou de les résoudre, le mémoire sur la détermination de la taille moyenne de l'homme en France. Une seconde forme, un développement nouveau donné à ce travail, sous le titre de Détermination ethnologique de la taille moyenne de l'homme en France , vint adjoindre à la question physiologique générale, la question particulière des rapports de la race à la stature ou au développement du corps. C’est

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sous cette forme que ce travail a pris place dans le second volume.

Pour rechercher les rapports à établir entre les faits et les pouvoirs de l’intelligence et leurs organes corporels les plus avérés, le système nerveux et l’encéphale, il était bon, avant tout, de déterminer quelle est, à l’état normal, l’apparence, ou plutôt la réalité de ce système et de cet organe, quelles altérations y peuvent déterminer les maladies, et en même temps (c’est déjà de la physiologie de la pensée) quelles modifications peuvent apporter dans les faits intellectuels ces altérations et ces maladies. C’est dans cet ordre d’idées et de recherches qu’ont été conçus et composés les divers mémoires ayant pour titres : Examen anatomique de l'encéphale des suppliciés ; Proces-verbal d'autopsie de la tête de Fieschi; Note sur la disposition de la substance blanche à la surface du lobule de l' hippocampe ; Observation de ramollissement cérébral avec perte de la parole ; Observations d’apoplexie suivie de mort, sans altération appréciable de l'encéphale ; Ramollissement cérébral sans paralysie corrélative , chez un épileptique bronzé par l'usage intérieur du nitrate d’argent; Observations de maladies du nerf optique ; Mémoire sur les fausses-membranes de l' arachnoïde cérébrale ; Observations de

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phlébite chez un épileptique et chez un aliéné paralytique ; Inductions sur la valeur des altérations de l'encéphale dans le délire aigu et dans la folie1.

A la lecture de ces titres., je vois d’ici le lecteur, certains lecteurs au moins, sourire, de ce sourire qui exprime tout autre chose que l’approbation. Ce sont là, en effet, je ne me le dissimule pas, des titres ou des sujets de recherches peu attrayants, peu aimables, et qui sentent leur charnier d’une lieue. Les délicats, pour me servir d’une expression actuellement à la mode, les délicats, comme l’ours de la fable, pourront bien s’en boucher la narine. Force m’est pourtant de leur rappeler que dans la science de l’homme entre pour moitié la science de sa guenille , c’est-à-dire de son corps, de ses organes, et que pour moitié au moins on ne saurait l’aborder autrement que je ne l’ai abordée, et que ne l’abordait , il y a plus de deux siècles, un de ses premiers et de ses plus illustres maîtres. Dans sa petite maison de Hollande, dans son petit laboratoire anatomique, pour faire non-seulement le traité de l’homme et celui du fœtus , mais le traité des passions et une

1. Ces Inductions forment une publication à part; in-8, Paris, 1836. Elles ne fout donc pas partie de cet ouvrage, et je n’ai voulu ici qu'en donner l’indication.

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partie des principes de la philosophie, ce n’était pas des livres que Descartes pratiquait et dont il retournait les pages, c’était, pour dire le terrible mot, des cadavres, sinon d’hommes, au moins d’animaux. Il n’a pas toujours, il est vrai, tiré de ses recherches anatomiques des conclusions légitimes. Mais il les a faites, ces recherches, comme une des plus grandes choses dont il se soit vanté ; et la même main qui écrivait le Discours de la méthode , les Méditations , les applications de Y algèbre à la géométrie , s’honorait de manier le scalpel avec autant de bravoure qu’anatomiste de son temps.

De tous ces mémoires à l’abord rude, dont je viens de donner les titres, de ceux mêmes dont le fond et la forme sont le plus anatomiques et même le plus pathologiques, il n’y en a pas un qui ne puisse servir à l’établissement de ces rapports physiologicopsvchologiques qui constituent la physiologie de la pensée; pas un seul, par conséquent, qui ne puisse témoigner du soin que j’ai mis à suivre dans toutes les voies, et avec tous les moyens dont dispose la science, la détermination de ers rapports. C’est ainsi, c’est grâce à ces longues et laborieuses poursuites, que plus tard et à mesure que le temps se faisait plus rapide et devenait plus précieux , je me

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suis cru le droit d’être plus bref en restant aussi affirmatif.

Après la recherche des rapports des actes de la pensée avec la structure du cerveau , vient celle des rapports de ces mêmes actes d’abord avec le volume ou le développement général de ce centre nerveux, puis avec ses formes, soit générales, soit particulières. Je puis ou plutôt je dois, sur ce double sujet, m’abstenir d’entrer ici dans aucun détail, et même dans aucune indication. Je ne pourrais le faire qu’en redisant à l’avance ce qu’on lira dans les mémoires mêmes , et plus encore dans la partie principale du livre. Je ne ferai donc que rappeler les titres de ces mémoires.

Aux relations à établir entre les facultés de l’intelligence et le- développement du cerveau se rapportent les deux mémoires intitulés : Du poids du cerveau dans ses rapports avec le développement de l'inlelli-

gence; Du développement du crâne dans ses rapports avec le même développement.

Les relations à établir entre ces mêmes facultés intellectuelles et les formes du cerveau, et par suite du crâne, sont représentées par celui des deux mémoires précédents qui a pour objet le développement du crâne, considéré dans ses rapports avec

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celui de V intelligence; par le mémoire sur Vexamen comparatif de la largeur et de la longueur du crâne chez les voleurs homicides ; par V observation de manie chez un auteur de mélodrames ; par le proces-verbal d’autopsie de la tête de Fieschi ; enfin par le travail ayant pour titre : De l’organe phrénologique de la destruction chez les animaux *.

Un dernier, ou plutôt un avant-dernier mémoire, le mémoire intitulé Formule des rapports du cerveau à la pensée , couronne en quelque sorte tous ces opuscules. Il en est comme la conclusion, ou au moins une des conclusions. J’ajoute qu’il constitue une sorte de transition de l’ouvrage abandonné à 1 ouvrage définitif. Il annonce ou annonçait ce dernier et ses résultats, ce qu’on sait, ce qu’on peut et surtout ce qu’on ne peut pas savoir, du rôle que joue le cerveau dans les actes de l’intelligence.

Les travaux de détail dont je viens d’indiquer le sujet se rapportent tous à la science de 1 homme, étudié dans l’état où il est réellement l’homme, l’état de veille. Mais l’homme ne veille pas toujours , il dort; sa pensée se repose dans le sommeil, pour

1. Ce travail a été aussi l’objet d’une publication isolée, de cent et quelques pages, avec figures dessinées par 1 auteur, in-8, 1838. Il ne fait point partie du présent ouvrage.

PREFACE

reprendre, au réveil, l’activité de sa véritable nature. Le sommeil constituait donc un dernier point de recherche de la physiologie de la pensée. Sur les traces d’illustres devanciers, mais peut-être avec des ressources nouvelles , ce point de recherche , je l’ai abordé. De là un dernier travail ayant pour sujet le sommeil , les songes et le somnambulisme, lu, sous forme de mémoire, à l’Académie des sciences morales et politiques, et publié dans le compte rendu de ses travaux. C’est ce travail que je donne ici, et auquel je n’ai pas cru avoir rien à changer ' .

On le voit donc, et j’avais raison de le dire, dans les quinze ou vingt mémoires dont j’ai rappelé dans cette préface la nature et l’origine, tout le champ de la physiologie de la pensée est non-seulement embrassé,

1. L’Académie mit plus tard au concours cette question même du sommeil envisagé au point de vue psychologique, et j’eus l’honneur d’être, en cette circonstance, rapporteur de sa section de philosophie. J'eus ainsi l’occasion de comparer à mes idées propres les idées des philosophes et des physiologistes qui prirent part à ce concours, de ceux surtout dont les travaux y furent couronnés ou honorablement mentionnés *.

4 Rapport fait à l'Académie des sciences morales et politiques, au nom de sa section de philosophie, sur le concours relatif à la question du sommeil, envisage au point de vue psychologique. ( Compte rendu des séances et travaux de l’Académie, pag. 375 etsuiv. du t. XXIX, 1854.)

PRÉFACE

mais parcouru, et les points principaux en sont traités avec tout le soin et tout le développement que j’étais capable d’y mettre. Ce développement, ce soin venaient de ceci que, comprenant alors moins bien que je ne les ai comprises plus tard, la nature, les difcultés et les impossibilités du sujet, ayant plus de confiance dans les forces et l’avenir de la science, je creusais, parce qu’en creusant j’espérais trouver. Ce sont ces investigations, ces fouilles, qui m’ont mis, je le crois, à même et en droit de me prononcer enfin comme je le fais dans la première partie de cet ouvrage.

Ce prononcé, je l’avoue, me semble être, saut des points et des faits de détail, le prononcé de la vérité. Je l’ai trop dit dans le cours de cette première partie, et antérieurement dans quelques-uns des mémoires qui constituent la seconde, pour le répéter longuement ici. Sur ces relations du corps à l’esprit, des organes en particulier aux facultés diverses de 1 intelligence, sur les conditions physiologiques, en un mot, de l’exercice de ces dernières, non-seulement nous n’en saurons jamais beaucoup plus long que nous n’en savons maintenant , mais nous ne pouvons, nous ne devons guère plus en savoir. La science de ces conditions est étroitement liée à des problèmes

PRÉFACE

d’un autre ordre, où la philosophie a pu apprendre qu’à elle, pas plus qu’à la physiologie, il n’appartient de tout savoir et de tout démontrer.

Gy, 30 septembre 1S61.

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