CHAPITRE PREMIER
L'HOMME, SES DEUX NATURES ET LEURS RAPPORTS. — POINTS DE VUE ET DIFFICULTÉS DE LA DÉTERMINATION DE CES RAPPORTS OU DE LA PHYSIOLOGIE DE LA PENSÉE.
ARTICLE I
Triple manière d’être de l’homme. — Sa pensée a, comme sa vie, des organes qui sont aussi ou renferment ceux de la vie. — Premier point de vue et première difficulté du sujet.
L'homme fait partie de la création à trois titres. Il existe, il vit, il pense, et dans son corps, portion de matière qu’anime le principe de sa pensée, il porte les conditions totales ou partielles de ces trois manières d’étre.
En tant que portion de matière, assujettie aux lois générales de la matière, aux forces qui la pénètrent et la façonnent, l’homme, ou plus exactement son corps, a l’étendue, l’impénétrabilité, et d’autres propriétés encore, plus secrètes, mais non moins certaines. Il résiste, pèse, tombe, s’échauffe, s’électrise, comme tons
NATURE
les corps qui composent le grand ensemble, et, >ous ces divers rapports, n’a rien qui le distingue d’eux.
Comme corps organisé et vivant, l’homme, ou son corps encore, au lieu d’obéir à ces forces et à ces lois de la pure matière, lutte, au contraire, la plupart du temps, contre elles, conformément à des lois nouvelles, dérivées d’un nouveau principe. Il se meut par des mouvements propres. En vertu d’autres mouvements, mouvements intérieurs et intimes, il se nourrit et s'entretient de substances qu’il s’assimile, jusqu au terme fatal assigné à ce côté de sa triple existence, c’est-à-dire jusqu’à la dissolution de ses organes.
Enfin, comme être sentant et pensant, l’homme n'est plus une chose, ni même un être seulement vivant : il est une personne, un homme, que caractérise, dans le sentiment du moi , le privilège de la raison et de la volonté.
Nous laissons de côté maintenant toute la partie purement physique ou plutôt inorganique de la nature et de l’existence de l’homme. Nous aurons à nous en occuper plus tard. Nous aurons à rechercher quels rapports peuvent exister entre quelques-unes au moins des forces de la matière et lés forces de la vie, peut-être même les conditions organiques de la sensibilité. L’homme n’est en ce moment pour nous que cet être organisé, qui vit, qui sent et qui pense, ou plus brièvement qui vit et qui pense. C’est, si l’on veut, dans ce corps qui vit, l’esprit qui sent et qui pense, mais, dans l’ordre de choses actuel, ne sent et ne pense que par le
ET DIFFICULTÉS DU SUJET
corps et ses organes. Dans cette circonscription corporelle qui renferme et constitue une personne, il y a tout à la fois une vie et une pensée, plus voisines, si non plus mêlées, qu’il ne serait désirable pour l’étude de l’une et de V autre et la connaissance à en acquérir, pour l’étude et le connaissance surtout de leurs conditions organiques.
Je viens de placer sur la même .ligne, quant à leurs conditions corporelles ou à leurs organes, cette vie et cette pensée, coexistantes dans le même corps. Je viens de dire que cette pensée, apanage particulier de l’homme, a, comme la vie, des organes, dans ce corps qui est le sien et où elle réside. Ce fait, exprimé ainsi et d’une manière générale, a-t-il désormais besoin de preuves, et n’a-t-il pas toujours été reconnu , et pouvait-il ne pas l’être? Était-il besoin, pour son admission, des démonstrations de la science moderne, des données de l’anatomie et de la physiologie ordinaires, des mutilations de la physiologie expérimentale, des expériences naturelles opérées parles maladies? Ne suffisait-il pas, à cet égard, du regard de la vue la plus bornée, des lumières du plus simple bon sens?
Sans doute on touche et l’on suit du scalpel les centres et les filets nerveux, foyers et messagers de cette sensibilité, sans laquelle il n’y a pas d’intelligence, c’està-dire de raison et de volonté. Sans doute, en les détruisant, on détruit à l’instant même et la sensibilité et la sensation, et tout ce qui vient à sa suite. Sans doute, on rattache, par la vue et la main, au centre de tous ces
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centres nerveux , le cerveau , les cinq modes de la sensibilité extérieure. Sans doute, en attaquant le cerveau, on atteint, par cela même, cette pensée dont il est plus particulièrement l’organe. Sans doute, il y a tel autre point du centre nerveux encéphalique dont la lésion tue du même coup, et avec la rapidité de la foudre, et la pensée et la vie, la pensée même avant la vie. Tout cela, sans compter d’autres résultats analogues, se démontre et par l’anatomie et la physiologie ordinaires, et par l’anatomie comparée, et par la physiologie expérimentale, et enfin par les effets des maladies.
Mais enfin, sans toute cette science, n’avait-on pas. sur le point en question, la même et une aussi grande . certitude ? A-t-on idée d’une âme, d’une pensée humaine, sans corps, sans conditions organiques, et cette âme, cette pensée humaine ne se sent-elle pas comme incorporée, ou, comme ditle Descartes, substantiellement unie1 à ce corps, à ces organes? Est-ce que, daus toutes les hypothèses, dans celle même de la préexistence , le corps et l’âme ne se manifestent pas ensemble, le corps même, on peut le dire, avant l’âme ? Est-ce qu ils ne se développent pas, ne s'affaiblissent pas, ne déclinent pas ensemble, partageant, presque toujours, la même bonne ou mauvaise fortune? Tout cela n est-il pas vulgairement connu, vulgairement certain ? Puis, pour en venir à des particularités de plus en plus particulières, aussi vulgairement et aussi certainement aperçues, et corré-