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CHAPITRE SIXIÈME

« Les passions, a dit Chamfort, font vivre l’homme. » Et Nicole, un esprit bien différent, avait dit avant lui, mais en réalité comme lui : « Ce n’est pas la raison qui se sert des passions, mais les passions qui se servent de la raison pour arriver à leur fin. »

Et Chamfort et Nicole ont dit vrai. Oui, les passions font vivre l’homme, c’est-à-dire le font vivre, sentir et penser, et sans elles, la raison qui n’aurait, rien à réprimer, n’aurait rien non plus à accomplir. Dieu luiméme, la raison ne lui suffit pas. Il a aussi sa colère et ses vengeances, et n’est-il pas le Dieu des armées?

Rien donc de plus naturel et de plus puissant que les passions; rien en même temps de plus varié, de plus multiplié, de plus complexe, de plus difficile à saisir sous la multitude et la diversité des désignations.

Qu’on se reporte à cet égard à la liste suivante, dont les éléments, nous n’avons pas besoin de le dire, sont empruntés aux meilleures sources, à Platon, Aristote, Cicéron, Descartes, Hobbes, etc.; liste qui eût pu être

encore plus longue, et que nous avons laissée tout d’abord dans le pêle-mêle de l’ordre purement alphabétique.

Admiration (la première des passions d’après Descartes).

Amour-propre.

Estime.

Lâcheté.

Amour.

Espérance.

Luxure.

Avidité. , Angoisse.

Émulation.

Lamentation.

Enthousiasme.

Mépris.

Avarice.

Épouvante.

Moquerie.

Allégresse.

Envie.

Malignité.

Audace.

Émulation.

Orgueil.

Abjection.

Emportement.

Pitié.

Bassesse.

Effroi.

Pleurs.

Colère.

Ennui.

Pusillanimité.

Cupidité.

Faveur.

Remords.

Chagrin.

Fureur.

Repentir.

Crainte.

Générosité.

Reconnaissance.

Courage.

Gloire.

Regret.

Curiosité.

Grandeur d’âme.

Rire.

Charité.

Gourmandise.

Sécurité.

Confiance.

Gloutonnerie.

Satisfaction de soi-

Désespoir.

Humilité.

même.

Deuil.

Haine.

Saisissement.

Défiance.

Hardiesse.

Souci.

Dureté.

Honte.

Sensualité.

Discorde.

Jalousie.

Témérité.

Douleur.

Joie.

Tristesse.

Désir.

Indignation.

Timidité.

Dédain.

Irrésolution.

Vénération.

Désolation.

Inimitié.

Vanité.

Dégoût.

Ivrognerie.

Vengeance.

La liste, ainsi que nous l’annoncions, est longue; et si, d’un certain point de vue, et comme on l’a dit avec raison, les passions font le plus grand tourment de

l’homme, voilà certes une pauvre créature bien tourmentée. Essayons de nous démêler dans la cause de ces tourments.

Une première remarque à faire sur la liste qu’on vient de lire, et le lecteur l’a probablement déjà faite, c’est que, parmi les désignations dont elle se compose, il y en a un certain nombre qui évidemment se tiennent de bien près, et pourraient presque, dans une liste réduite d’affections et de passions, être substituées les unes aux autres. Telles sont, pour prendre quelques exemples, les désignations de la vanité, de l’amour-propre, de la présomption, de l’orgueil ; telles sont celles du courage, de la hardiesse, de la témérité, de l’audace ; celles de la générosité, de la grandeur d ame. D’où il faut conclure et c’est une conclusion dont nous avons à peine besoin de signaler ici l’importance, que, comme tous les états ou les actes de la pensée, ou les pouvoirs qu’ils supposent, les affections et les passions sont des états ou des actes moraux d’une délimitation purement approximative, s enchevêtrant les uns dans les autres, par groupes au moins ou par séries; ce qui, pour le dire à l’avance, peut rendre la détermination de leurs conditions organiques plus difficile encore que la détermination psychologique des facultés ou pouvoirs auxquels ils peuvent être rattachés.

Ceci dit et entendu, arrivons aux distinctions ou divisions qu’on peut faire dans cette liste des affections et des passions.

La première qui se présente, division aussi vieille que

la philosophie et presque que le monde, signée des noms de Pythagore, de Platon, d’Aristote et de presque tous les philosophes qui les ont suivis, c’est la division des passions en passions corporelles et passions spirituelles; passions qui intéressent surtout le corps, et passions qui intéressent surtout l’esprit; passions de 1 àme concupiscible et irascible, et passions de lame morale et intellectuelle, etc., etc. Pour les premières, la gourmandise, la gloutonnerie, l’ivrognerie, la vanité du corps et de la toilette, la luxure. Pour les secondes, à peu près tout le reste de la liste.

On a divisé en second lieu les passions en passions heureuses en quelque sorte, au moins lorsqu elles ne vont pas trop loin, et que représenteraient l’amour, le plaisir, le désir, et en passions d’un caractère contraire, passions malheureuses ou douloureuses, ayant pour types la tristesse ou la douleur. Dans la première catégorie se rangeraient l’admiration, la curiosité, la charité, la confiance, l’estime, l’espérance, l'enthousiasme, la générosité, la joie, la reconnaissance , la vénération. Dans la seconde, les passions contraires, l’envie, l’avidité, la cupidité, la colère, le désespoir, l’épouvante, la honte, le repentir, le remords, la vengeance, la haine.

Une division voisine de celle-ci, mais qui ne lui est pas identique, est celle qui distingue les passions en passions presque calmes, qui ne sont guère que des affections et des émotions, telles que 1 admiration, la curiosité, la confiance, l’estime, l’ennui, la timidité; et

en passions violentes, vraies passions, vraies explosions de la passion, passions par excellence, dont les exemples seiaientla colère, le désespoir, la joie, l’enthousiasme, la haine, la gloire, la honte, l’indignation, l’orgueil, la vengeance.

Une dernière division des passions ou au moins de la liste que nous en avons donnée, un dernier point de vue duquel elles peuvent être envisagées serait celui qu’on pourrait appeler de leur permanence ou de leur état transitoire. Ainsi, la cupidité, l’envie, la vanité, l’orgueil sont des passions, des états affectifs permanents, se trahissant a tous les instants du jour et dans les moindies actes de la vie. La joie, au contraire, la tristesse, le ^ remords, la honte, la vengeance, bien qu’on puisse y être plus ou moins disposé, sont des états transitoires, que rien souvent ne trahit à l’avance, et qui ont besoin d’être provoqués.

Sur toutes ces divisions des passions, sur les remarques qui s’y rapportent, sur le point de départ de ces divisions et de ces remarques, c est-à-dire le très-grand nombre de passions dont se compose la liste que j’en ai dressée, je sais bien ce qu’on peut m’objecter. On peut me dire que dans cette liste ont été placés pêle-mêle, soit par moi, soit par les philosophes auxquels j’en ai emprunté la matière , les états affectifs sinon les plus contraires, au moins les plus différents; qu’on y trouve confondu ce qui peut et doit être distingué sous les noms d’inclinations, de désirs, de penchants, de dispositions, d’affections enfin et de passions; ces

dernières n’occupant, en realite, dans ce catalogue, qu’une place restreinte et qui pourrait par conséquent être mieux déterminée.

Sans doute cela peut se dire, se soutenir; cela a une certaine apparence, si l’on veut même un certain degré de vérité. Reid avait déjà cherché à restreindre le nombre et le nom des passions. Il avait déjà considéré les passions (et il n’avait été en cela ni le seul ni le premier) comme le dernier, le plus haut degré des facultés affectives, les affections, les désirs, les penchants, les appétits, les besoins. Gall et Spurzheim dirent plus tard la même chose, avec cette différence qu’ils crurent pouvoir ramener ces penchants, ces désirs, ces appétits, à des facultés affectives, non plus approximatives et indéterminées comme celles de l’école écossaise, mais tout à fait sûres et déterminées.

Je n’ai plus besoin de dire ce que je pense de ces prétentions de Gall et de Spurzheim à déterminer ce qui est de sa nature indéterminable, les facultés de l’esprit et du cœur. Toutefois on pourrait rechercher, et moimême je l’ai fait jadis, ce que peuvent donner et ce qu’ont donné des tentatives de cette nature pour une réduction approchée des affections et des passions à un certain nombre d’états fondamentaux, de puissances fondamentales, qui puissent tant bien que mal prendie le titre de facultés affectives, susceptibles de se passionner. On est arrivé sur ce point à des déterminations approximatives que la psychologie aurait tort de dédaigner, d’autant plus que dans ces dernières années, elle

se les est appropriées, sans se croire tenue de dire où elle les avait prises.

Toutefois, il faut immédiatement ajouter qu’en dehors de ces affections et de ces passions primordiales, de ces facultés affectives et passionnées, il n’y a réellement pas moyen de négliger une seule des nuances qui s’y rattachent, ou des désignations qui les représentent. Malgré leurs rapports et leurs connexions, soit entre elles, soit avec les passions dites fondamentales, ces nuances et ces désignations ont leur valeur propre; elles constituent ou expriment des états ou des actes véritablement distincts de l’esprit, et corrélatifs d’états ou d’actes également distincts du corps. Et cette remarque s’applique non-seulement aux affections ou aux passions qui ont un caractère de permanence, de calme et comme de faculté, mais à celles qui, par l’instantanéité et la fougue de leur explosion, méritent mieux, à certains égards, le nom de passions.

Ce n’est pas seulement entre elles que les affections et les passions ont de ces rapports, de ces affinités de nature qui rendent, à tous les points de vue, leur étude et leur détermination si difficiles. Elles ont, et nous en avons déjà dit quelque chose, les mêmes rapports ou des rapports analogues d’une part avec les besoins et surtout les appétits, qui sont, si l’on veut, au-dessous d’elles, d’autre part avec les penchants ou plutôt les aptitudes intellectuelles qui sont à côté, sont à l’esprit ce qu’elles sont au cœur, et dans beaucoup de circonstances deviennent ou entraînent de véritables passions.

Nicole, Hume, Chamfort, chacun de son point de vue, avaient donc raison. Mot et chose, rien de plus étendu que la passion ; elle est le fond de notre nature morale, le vaste et puissant mobile de nos pensées et de nos actes. Depuis la passion de l’amour chez les plus vulgaires créatures, jusqu’à la passion de la gloire dans un Leibnitz ou un Yoltaire, elle embrasse toute la personne humaine.

Comment donc l’embrasse-t-elle, ou en est-elle embrassée? Au moyen ou en vertu de quels liens, de quelles conditions physiologiques ?

Si l’on voulait s’en rapporter à Descartes,' cette question serait résolue, elle le serait il y a deux siècles. Le Traité des passions serait l’évangile de ce point capital de la physiologie de la pensée. On n’imagine pas, si l’on n’a pas lu cet ouvrage, avec quelle prodigieuse assurance l’auteur du doute philosophique met en avant sur les rapports des passions avec le corps , les principaux viscères et plus particulièrement avec le coeur et le cerveau, les affirmations les moins soutenables. On a dit, ou quelque chose d’approchant, que Descartes, qui avait fait du doute la clef des sciences, à commencer par celle de l’esprit, avait trop souvent, pour ce qui le concerne, laissé cette clef dans sa poche. Aucun de ses ouvrages ne le prouve mieux que le Traité des passions.

Il nous expose dans ce traité tous les mouvements organiques auxquels donne lieu chaque passion ; mouvements des viscères autres que le cœur et le cerveau,

mouvements des nerfs, mouvements du sang, mouvements du cœur et du cerveau, mouvements enfin de la petite glande qui dans cet organe est plus particulièrement l’instrument de l’âme, lorsque, pour obéir aux impressions du corps, ou aux ordres de la volonté, elle se penche à droite ou à gauche , par suite de l’action des esprits animaux, ou de l’impulsion qu’elle-même leur imprime. C’est une véritable scène mimique, mais toute, cela va sans dire, de l’invention de Descaries ; la vérité en ces matières est un peu plus difficile à découvrir et même à imaginer que cela.

Il y a pourtant quelque chose à prendre dans ces égarements de Descartes, car il y a toujours à prendre dans Descartes, même en ses égarements ; il y a à y prendre ceci, que, dans l’exercice de toute passion, tout le corps, comme tout l’esprit, est entrepris, les viscères, le cœur, le cerveau, le sang etles nerfs; et c’estlà ce qu’ont trop oublié les autres philosophes et physiologistes qui se sont occupés des passions et de leur siège ou de leurs conditions organiques.

Gall, comme on sait, a donné pour siège exclusif aux passions ou plutôt aux facultés affectives et mondes dont l’action les détermine, le cerveau, et à chacune d’elles une partie déterminée de cet organe. J’ai trop combattu cette doctrine, pour y revenir ici autrement que par cette simple assertion, qu’il n’est pas possible d’attribuer, soit dans le cerveau, soit ailleurs, des organes déterminés à des facultés , des états essentiellement indéterminables.

D’un point de vue opposé à celui de Gall, Bichat et Cabanis, pour ne citer que des noms qui en vaillent la peine, ont donné pour siège aux passions les viscères en quelque sorte antagonistes du cerveau , les viscères de la vie organique, ou plus exactement les plexus et les cordons nerveux qui les animent. On ne ferait guère que compléter ce siège, ou plutôt cette opinion, en rattachant à ces cordons et plexus les parties correspondantes de la moelle épinière, et, ce faisant, on n’aurait presque que copié Platon. Platon, en effet, comme on le sait, des trois âmes ou parties, côtés d’âme, qu’il distinguait, en plaçait deux, de véritables âmes passionnées, dans la moelle épinière ; une âme concupiscible ou tout à fait brutale, dans le bas, une âme irascible, un peu plus distinguée , dans le haut ou plutôt dans le milieu ; tout cela, bien entendu, sous des formes un peu aventurées, avec des comparaisons, des images qui nous paraissent maintenant un peu singulières, un peu jeunes, mais qui ont bien leur équivalent dans certaines opinions du temps actuel.

La théorie de Bichat a eu et conserve encore une certaine autorité. On l’oppose d’ordinaire à celle de Gall, comme on oppose au cerveau les viscères purement corporels; de cette opposition même sont nés, dans le langage de la médecine, des noms pour Tune et pour l’autre de ces théories.

Prise d’une manière absolue, la théorie de Bichat est encore moins vraie, beaucoup moins vraie que celle de Gall, et elle repose sur une perpétuelle logomachie. Bi-

chat a bien raison de dire que dans ce qu’il va soutenir des passions, il ne fera pas de métaphysique, ou plus exactement de psychologie; il n’y sort pas même du domaine de la pathologie dans le sens le plus étroit du mot. Il a pris pour les passions les effets pathologiques plutôt encore que physiologiques qu’elles produisent sur le corps et ses organes ; pour leur siège , leur lieu de retentissement dans les viscères de la vie nutritive, le cœur, le poumon, le foie, le tube digestif ; il n’a vu dans les passions que leurs émotions surtout corporelles; mais toute leur partie intellectuelle , leur partie sensitive, idéale, volontaire, et par conséquent plus particulièrement cérébrale, il en a fait à peu près abstraction. Leur essence en un mot et leur mécanisme lui ont complètement échappé.

S’il est une des manières d’être ou d’agir ou de pâtir de notre nature morale à laquelle on puisse appliquer cette image de la lyre humaine frappée dans son entier par le souffle de l’âme, que nous avons déjà appliquée aux besoins, ce sont, à coup sûr et bien plus encore, les affections et les passions, ou les dispositions, les facultés, si l’on veut, qu’elles supposent. Encore une fois tout est pris dans la passion, le corps et l’esprit, et tout le corps et tout l’esprit! Et tout est pris et doit l’être; cela ne peut pas faire l’objet d’un doute, lorsqu’on se représente ce que c’est que la passion.

Sauf des différences de proportion, différences souvent même plutôt nominales que réelles et qui dans tous les cas se rattachent au caractère particulier de la pas-

sion, toute passion offre les éléments suivants, qui sont à peu de chose près ceux que lui attribuait Malebranche1 :

1° Une émotion, un état affectif, d’une nature spé-

ciale, indéfinissable, qui diffère dans les passions même les plus voisines; état d’amour, d’admiration, d’orgueil, de désespoir, etc...; que trahissent ou traduisent, de façons appropriées, les actes ou les impressions du corps ;

2° Un but à atteindre, un effet à produire : un homme, une femme à aimer , un homme, une œuvre à admirer , à admirer avec enthousiasme , Y orgueilleuse opinion de soi-même à satisfaire, à imposer; un ennemi, quelquefois un ami à haïr; un danger à craindre ou à braver; une douleur , un malheur dont il y a lieu de se désespérer , toutes affections ou entraînements dont l’objet est hors de nous, et nous est connu par le fait de sensations extérieures ;

3° L’idée, la connaissance, le plus souvent sous la forme d’images, ou au moins de signes très-caractérisés, du but à atteindre, de l’effet à produire, en un mot de l’objet de la passion, et autour de cette idée ou de cette image principale, des idées , des images accessoires, dont la puissance, l’attraction s’ajoute à la sienne ;

4° Un entraînement plus ou moins violent et quelquefois irrésistible vers ce but, cet effet; entraînement qui a souvent été confondu avec l’action de la volonté, et qui pouvait l’être ; car cette action de la volonté , si elle n’est pas le couronnement de la passion, en est la suite

1 Recherche de la vérité, livre Y, ch. m.

et la fin, une fin où il n’est pas toujours facile de faire la part de l’une et de l’autre.

Voilà, sauf erreur ou omission, sauf des détails dans lesquels nous croyons inutile d’entrer, et où nous laisserons le lecteur nous suppléer, voilà ce dont se compose une passion; voilà la pluralité, mais en même temps la connexité intime des éléments qui la constituent.

Cela dit, comprendrait-on que les passions, considérées en général, eussent dans l’organisme un siège commun, et, considérées en particulier, dans ce siège commun un siège spécial à chacune d’elles? Ne voit-on pas, au contraire, combien serait grossière, sans raison comme sans clarté, telle ou telle prétendue doctrine qui les rattacherait toutes ensemble ou une à une , soit au cerveau, soit aux viscères de la vie organique, ou, les divisant en deux catégories, placerait les unes, les plus calmes, dans la tête, les autres, les plus violentes, dans les centres nerveux du tronc ? Que, signifient d’ailleurs de pareilles déterminations, et les expressions qui les représentent. A-t-on idée de ce que ce serait que l’amour, l’admiration, la haine ( c’est-à-dire l’esprit, le cœur, le moi, aimant, admirant, haïssant), s’exerçant, s’accomplissant ( on ne sait de quelle expression se servir) dans ou par telle ou telle partie, tel ou tel ensemble des centres nerveux encéphaliques ou viscéraux ? Hélas ! le mystère de notre double nature est ici, plus encore qu’ailleurs, incompréhensible et inimaginable. « Tout ce que je sais, disait abusivement Voltaire, à propos du

principe de la pensée, c’est que je suis corps et que je pense. » Tout ce que nous savons, pourrait-on dire, c’est que nous sommes corps et esprit et que nous nous passionnons par tout notre être. Sans doute , et nous l’avons déjà dit, il serait bien plus satisfaisant de pouvoir faire la physiologie et en quelque sorte l’anatomie de la passion à la manière de Descartes ; de voir, par exemple, dans l’admiration, le cerveau seul intéressé, « parce que, dans sa quiétude relative, cette passion, ri ayant pas le bien ni le mal pour objet , mais seulement la connaissance de la chose qu’on admire , n’a point de rapport avec le cœur et le sang , desquels dépend tout le bien du corps ; tandis que dans les cinq autres passions primitives, l’amour, la haine, le désir, la joie, la tristesse, le cœur, la rate, le foie, et toutes les autres parties du corps sont aussi intéressées que le cerveau ; parce que dans ces cinq passions il se fait dans toutes les parties du corps un mouvement violent du sang et des esprits animaux. » Mais c’est là une sorte de contentement auquel nous ne devons pas prétendre. La connaissance de pareils mystères , la solution de pareilles questions , de questions que nous sommes à peine capables de poser, fait partie de ces desiderata , de cette terre promise de la science, semblable à la terre promise aux Hébreux, et bien plus difficile à aborder qu’elle , car nul peut-être n’y entrera jamais.

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