DES SENS EXTERNES
Vient ensuite la réponse de Malebranche, son système dit des causes occasionnelles . Le corps agit en réalité sur l’âme et lame sur le corps; mais cette action n’est qu’une pure occasion du sentiment et de la pensée; la main de Dieu y est toujours et avant tout nécessaire.
Vient enfin et surtout la réponse peut-être plus originale de Leibnitz. Si le monde agit sur le corps, sur les sens, dit 1 auteur de la Monadologie , ce corps, ces sens n’agissent pas sur l’esprit. Les sens et l’esprit n’ont pas entre eux de communication. Ce sont, au vrai, deux bot loges, parfaitement isolées l’une de l’autre, mais qui, malgré cet isolement, s’entendent un peu mieux que celles de l’empereur Charles-Quint ; marquant, par une harmonie préétablie , au même instant la même heure, c’est-à-dire le même acte sensitif ou perceptif; matériel dans l’horloge du corps, spirituel dans celle de l’esprit. 11 va sans dire que le Charles-Quint de cette étonnante sonnerie, c est la Providence en personne. 11 n’y a pas deux horlogers comme celui-là.
Dans ce que nous venons de rappeler des trois systèmes de Descartes, de Malebranche et de Leibnitz, sur les relations de l’âme avec le corps et du rôle qui y est attribué à la Providence, nous n’inventons, nous n’avons pas besoin de le dire, pas plus que nous ne blasphémons. Nous continuons seulement à croire qu’on peut rire même des grands hommes et des grandes doctrines, quand les doctrines touchent au ridicule et que les hommes cessent d’être grands. Nous croyons surtout qu’on peut rire de ces admirateurs sur parole,
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qui proportionnent leur enthousiasme non à la vérité
des systèmes, mais au renom de leurs auteurs.
Arrivons enfin à notre sujet, notre vrai sujet. Le corps, les cinq sens sont admis, on veut bien leui faire cette grâce. On veut bien croire, en outre, qu ils ne sont pas sans quelque communication personnelle avec l’esprit. 11 s’agit maintenant de savoir ce qu’ils sont et font, de concert avec le monde extérieur, dans la sensation et la perception.
ARTICLE I
Le sens du tact.
Ce sens est plus particulièrement le sens du tact, lorsque, plus passif qu’actif, provoqué plutôt que volontaire, il a pour siège un point quelconque de la peau. 11 devient le sens du toucher lorsqu’au contraire, borné à la main, il s’exerce par le fait de la volonté. La peau, nous venons de le dire, voilà 1 organe externe du tact et du toucher ; les nerfs de la sensibilité et certains points déterminés du système nerveux central sont les deux autres instruments de l’exercice de ce sens. Nous aurons à revenir tout à l’heure sur tout cet appai cil.
La sensation du toucher, considérée en elle-même, dans l’affection qui la constitue, est, comme toutes les sensations, indéfinissable; on n en donnerait pas une idée à qui ne l’aurait pas éprouvée, ou serait, dès sa
SENS DD TACT
naissance, par l’effet d’un vice de sa constitution, hors d’état de l’éprouver. Chacun de nous la connaît parce qu’il l’a subie et la subit tous les jours, et il ne la connaît que comme cela.
Cette sensation nous fait connaître plus grossièrement, plus matériellement qu’aucune autre, plus tactilement comme son nom l’indique, l’existence des corps extérieurs, leur tangibilité, leur impénétrabilité, leur solidité, pour ne pas parler de quelques autres qualités qui sont de son ressort, les qualités ou les états de ces mêmes corps qui donnent lieu à l’impression du froid, de la chaleur, du sec, de l’humide. Et elle nous donne cette connaissance, parce que, comme toutes les sensations, elle a deux parties, deux faces, deux phases, une phase purement sensitive ou affective, qui semble se localiser, sans plus d’extension, dans la partie de la peau en contact avec le corps extérieur, une phase perceptive, plus particulière en quelque sorte à l’esprit, et où ce dernier conclut du choc qui l’a occasionnée à l’existence et à l’étendue extérieure.
On a voulu, dans la sensation du toucher et dans la notion ou perception de résistance qu’elle implique, distinguer de ce qui appartiendrait au toucher proprement dit ce qui devrait revenir à la faculté motrice et au mouvement musculaire. Sans doute, c’est là une sorte de distinction qu’on peut faire, mais cette distinction, à l’examiner d’un peu près, n’a presque aucune importance. La sensation de résistance, dans le cas même où l’on voudrait la rapporter aux tissus sous-
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jacents, à la peau, aux muscles, aux membranes, aux os, n’est, en définitive, qu’un toucher, et. ne saurait être autre chose ; et les nerfs qui en sont l’intermédiaire sont, comme les nerfs de la peau, avec lesquels ils se confondent, des nerfs de sensibilité. Cette distinction n’a donc ici, comme je le disais, presque aucune importance, parce qu’elle n’a presque aucune réalité ; et la philosophie se la serait épargnée si elle n’avait pas tant de répugnance à recourir aux plus simples lumières de la physiologie.
Ce n’est pas que les lumières de la physiologie soient ici, comme ailleurs, capables de tout éclairer. Nous avons déjà eu trop souvent la preuve du contraire; nous allons l’avoir de nouveau. Voici, sur les conditions organiques et en quelque sorte le mécanisme de ce qu’elle appelle la sensibilité générale, c’est-à-dire de 1^ sensation du toucher, ce que dit ou à peu près la physiologie, et peu s’en faut qu’après l’avoir dit elle ne croie avoir expliqué cet ordre de sensations.
La peau, siège ou point de rapport de la sensation du toucher ou du tact, est le lieu de terminaison ou d’épanouissement des nerfs de la sensibilité, de ces nerfs qui, comme nous l’avons vu, complètement distincts des nerfs du mouvement, proviennent exclusivement des colonnes postérieures de la moelle épinière. Ces extrémités périphériques des nerfs de la sensibilité générale sont répandues et comme fondues dans le tissu de la peau sous forme de houppes nerveuses, ou, comme on l’admet plus généralement maintenant, en attendant
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qu on admette autre chose 1 , sous forme d’ajnses dont la partie en retour s’en va rejoindre les colonnes postérieures de la moelle épinière, origine de leur partie émergente. Ces colonnes postérieures de la moelle épimère remontent elles-mêmes, sans discontinuité, dans la moelle allongée, où elles constituent des parties, les corps restiformes, qui elles-mêmes contribuent, pour une certaine part, à la formation des pédoncules du cerveau et vont a\ec eux se perdre dans ce dernier organe. On ne sait pas encore bien, ajoute la physiologie, où et comment a lieu dans le cerveau ce point d’arrivée ou de départ des colonnes sensibles de la moelle ; mais on ne peut manquer de le savoir un jour, et par suite on connaîtra dans l’encéphale le siège ou l’organe précis de la sensibilité générale, ou sensibilité tactile. Toutefois, et en attendant ce complément de connaissance, cette sensibilité tactile, on vient en réalité de la décrire ou d’en indiquer le trajet par ce qu’on a dit de ses diverses conditions nerveuses. Elle se fait sentir, en quelque sorte, elle se manifeste à la surface de la peau, à ces houppes ou anses nerveuses, dont on a parlé ; elle remonte, par la partie concentrique de ces anses, à la moelle épinière, à la moelle allongée , puis enfin au cerveau, organe central et suprême de la sensation ; et ainsi se trouvent
On admet en effet déjà autre chose, de nouvelles houppes ou pupilles nerveuses, pourvues de corpuscules du tuct, dans lesquels les tubes nerveux se terminent, dit-on, en droite ligne et semblent perdre leur cavité. Tel est, je crois, sur ce point d’anatomie, l’état le plus avancé de la science micrographique.
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expliquées toutes les phases et comme le mécanisme de cette dernière.
Voilà à peu près et en somme, sur ce sujet de la sensibilité tactile, ce que dit la physiologie. Nous avons à peine besoin d’ajouter que ses explications ne sont pas des explications. Ce sont tout au plus des descriptions, et ces descriptions, les faits anatomiques, ou physiologiques, ou expérimentaux sur lesquels elles s’appuient ou dont elles seraient la traduction, sont loin d être admis par tous les physiologistes.
Nous ne voulons pas rappeler, parce qu’on nous dirait que c’est quelque chose de très-ancien déjà et de trèsarriéré dans la science, l’opinion de Bellingeri, qui, loin de faire des colonnes postérieures de la moelle épinière le siège ou le foyer de la sensibilité générale, en fait l’organe central des mouvements d’extension du tronc ; celle de Rolando, qui, s’appuyant aussi sur ses propres expériences, regarde les colonnes postérieures et les colonnes antérieures de la moelle épinière comme à peu près également affectées au sentiment et au mouvement.
Mais il y a d’autres manières de voir ou d’expérimenter qu’il ne nous est pas possible de passer sous silence, parce que c’est tout ce qu’il y a de plus nouveau en physiologie, quelque chose de plus nouveau même que les déterminations les plus généralement acceptées *.
Il y a, comme nous l’avons déjà vu, l’opinion de