CHAPITRE NEUVIÈME
Les talents et les passions constituent en réalité le fond de notre double nature, le mouvement, la vie, la gloire et le danger de l’humanité : les talents, ces passions de l’esprit; les passions , ces talents du cœur.
Nous nous sommes beaucoup occupés des passions et nous le devions. Nous avons vu quelle place, quelle grande place elles tiennent dans la nature moi ale de l’homme, où elles sont à peu près la source de tout le bien et de tout le mal. Nous avons vu, en même temps, quelle place elles tiennent dans les livres de philosophie, de philosophie surtout morale, et même dans les livres de physiologie. Philosophes et physiologistes, amis ou ennemis, leur ont toujours fait et à toutes une large part, poui ne rien dire de celle qu ils leur ont laissé piendie dam leurs déterminations et leur conduite.
Il n’en est pas tout à fait de même des talents; non pas qu’ils n’aient été dans la philosophie, comme dans la littérature ordinaire, le texte de déclamations pompeuses sur la grandeur de l’homme et sur son génie,
plus vaste que ces cieux qu’il mesure, plus subtil que les subtilités de ces infiniment petits qu’il découvre, plus mélodieux (et ce n’est pas beaucoup dire) que toutes les mélodies de la nature, plus poétique que la poésie, plus savant que la science, puisque, sur l’idéal qu’il en porte en lui-même ou la recherche à laquelle il se livre au dehors, c’est lui qui les crée l’une et l’autre.
Les talents n’avaient donc pas été oubliés par l’amourpropre de l’homme, par l’amour-propre même de la philosophie ; mais ils l’avaient à peu près été dans les classifications de la psychologie. Il en faut venir à cet égard, et nous l’avons surabondamment dit ailleurs1, il en faut venir ou peu s’en faut à l’école écossaise et à ses deux chefs Hutcheson et Reid, pourvoir les talents, les aptitudes, les propensions intellectuelles , prendre rang dans les cadres de la psychologie et des facultés qu elle détermine, sous les noms toutefois encore bien vagues et bien généraux, de conception , d’ imagination, de goût pour la nouveauté , la grandeur et la beauté. Et depuis lors, excepté dans un système dont nous avons déjà plus d’une fois parlé, et dont nous aurons encore à parler tout à l’heure, cette place faite par la science psychologique aux talents et aux facultés qu’ils supposent, ne s’est ni agrandie, ni mieux dessinée. Il doit y avoir à cela une raison.
Les talents ou aptitudes intellectuelles embrassent
1. Qu’est-ce que la Phrénoloijie? ou Essai sur la valeur et la signification des systèmes de psychologie en général et de celui de Gall en particulier.
tout le champ des cod naissances ou des créations humaines, ou, si l’on veut, correspondent à ses diverses parties. La liste de ces connaissances et de ces créations est longue, et, envisagée de ce point de vue, elle est de nature à flatter l’amour-propre de notre espèce. Il n’y a qu’à voir, sur cette liste et sur ces flatteries, les discours et les tableaux exprès de Bacon, d’Alembert, Diderot, feu Ampère. Il n’y aurait presque qu’à consulter l’Annuaire de l’Institut de France, la liste de sescinq Académies, les titres de leurs diverses sections, les noms non moins significatifs de tous les illustres membres qui les composent. Tout ou presque tout se trouve implicitement et même explicitement représenté dans ces listes, ces titres, ces noms : sciences, belleslettres, beaux-arts.
• Les sciences, représentées par 1 Académie des sciences proprement dite et l’Académie des sciences morales et politiques, s’y divisent : en sciences mathématiques, géométrie, mécanique, astronomie; en sciences physiques : physique générale , géographie , navigation , chimie, minéralogie ; en sciences naturelles : botanique, anatomie et zoologie, médecine, chirurgie, économie rurale; en sciences morales : philosophie, morale, histoire générale et philosophique; en sciences du droit et de la politique : législation et jurisprudence, économie politique, administration, finances.
Les lettres, représentées par l’Académie française et l’Académie des inscriptions et belles-lettres , embrassent naturellement : les langues, la grammaire , 1 élo-
quenee, l’art oratoire, la poésie sous toutes ses formes, le drame et toutes ses espèces, la traduction, l’histoire, l’archéologie, l’érudition, l’ethnographie, suivies et cultivées dans toutes leurs branches et jusque dans leurs moindres rameaux.
Les beaux-arts, enfin, représentés, par l’Académie de ce nom, comprennent, il est à peine besoin de le dire, la peinture, la sculpture, l’architecture, la musique et même la gravure.
L’arbre figuré de Bacon, celui de d’Alembert et de Diderot, celui même de feu Ampère, n’offrent ni de plus nombreuses branches, ni de plus harmonieux rameaux, ni des feuilles plus drues et plus vertes. Quant aux fruits, si l’on songe aux noms de tous les académiciens inscrits dans le glorieux annuaire, on conviendra bien que nul arbre de la science et de l’art ne pourrait en porter de plus beaux.
Mais il ne s’agit ici ni des branches, ni des feuilles, ni même des fruits de l’arbre : tout cela est assez en évidence, n’est, en définitive, qu’une affaire de nomenclature, et ne peut soulever, au fond, que des querelles de mots. Ce sont les racines de cet arbre qu’il s’agit de découvrir et de déterminer, et c’est là, il faut l’avouer, ce à quoi ne pouvait penser l’almanach de l’Institut. Mais c’est ce à quoi ont pensé et devaient penser les inventeurs des autres arbres, Bacon, d’Alembert, Diderot, et ce à quoi nous avons ici à penser encore bien plus qu’eux.
Ces racines dont nous avons à parler, ce sont, nous
avons à peine besoin de le dire, les facultés, les aptitudes plus ou moins primitives ou fondamentales, et par conséquent réduites, en vertu desquelles l’esprit de l’homme procède à la recherche de ces connaissances, à ces créations des sciences, des arts, des lettres, dont il est si fier. Il n’y a pas moyen, en effet, de croire qu'il y ait à cet égard, dans l’esprit de l’homme, autant d’aptitudes radicales qu’il y a de rameaux et de ramuscules dans l’arbre de Bacon, de Diderot, de feu Ampère, et a plus forte raison dans l’almanach de l’Institut; il laut réduire, absolument réduire, c’est là qu’est la difficulté
et le nœud.
Bacon, d’Alembert et Diderot ont ramené à trois facultés, à trois des grandes facultés de l’esprit, la mémoire, la raison, l’imagination, toutes les connaissances et les créations qui composent son vaste domaine. Mais on sent et on voit très-bien, eux-mêmes le proclament , qu’ils n’ont entendu indiquer ainsi que trois grandes divisions principales des sciences, des lettres et des arts; plaçant sous la rubrique.de la mémoire tels points de vue des lettres où cette faculté est particulièrement en jeu; sous la rubrique de la raison, telles parties des sciences et presque de toutes les sciences où la raison, la réflexion a surtout à s’exercer ; sous la rubrique de l’imagination, telles formes des arts et des lettres, où la folle du logis en est particulièrement la maîtresse. Mais, à coup sûr, et ils le disent aussi, ils n’ont pas entendu, par la, que dans chacun des trois grands ordres de nos connaissances et de
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nos créations, représenté par une des grandes facultés de l’esprit, les deux autres facultés n’eussent rien à faire; qu’il n’y eut dans l’histoire, les sciences historiques nulle place pour la raison et l’imagination, dans les sciences plus exactes nulle place pour la mémoire et l’imagination, dans la poésie enfin et les beauxarts nulle place pour la mémoire et la raison. Cette absurdité n’eut pu être dite ni pensée par personne. Les trois grandes facultés au contraire agissent et doivent agir de concert dans les créations des lettres, des sciences, des arts, suivant des proportions diverses sans doute , mais de concert et indissolublement. Jusque-là donc on n’a réellement pas avancé d’un pas dans la découverte des racines de l’arbre dont Bacon a le premier dessiné la tige ; en d’autres termes, on n’a pas fait un pas dans la détermination des aptitudes primordiales, qui sont la source, le point de départ des talents.
L’école écossaise, ou ses deux chefs, Hutcheson et Reid, en inscrivant d’une manière générale les aptitudes intellectuelles parmi les facultés actives de leur système, Hutcheson et Reid ont-ils fait ce pas? sont-ils en réalité, quoique dans une autre voie, allés plus loin que Bacon, d’Àlembert et Diderot? Non; leurs facultés de conception , d’ imagination , leur goût pour la nouveauté, la grandeur et la beauté , ne sont que des points de vue généraux, des thèmes de discussions morales et esthétiques ; mais rien qui conduise à placer dans leur système même, à côté des facultés actives et morales qu’il reconnaît, analyse et classe, des facultés intellec-
tuelles actives qu’on puisse considérer comme la source plus ou moins claire et déterminée des aptitudes intellectuelles ou des talents.
Cette tentative, je l’ai dit ailleurs, cette tentative a été faite pour la première fois par Gall, puis, d’une manière en apparence plus exacte et plus philosophique , par son disciple et son collaborateur Spurzheim.
Gall, suivant son habitude, n’avait pas mis à cela beaucoup de façons. 11 s’était borné tout simplement à introduire dans l’intelligence, à titre de facultés primordiales, les diverses sortes d’aptitudes pour les sciences, les lettres, les arts, et à les représenter parles noms vulgaires qui leur ont de tout temps été affectés. C étaient la mémoire des choses pour les historiens, les chroniqueurs ■, celle des lieux pour les amateurs de voj âges, les peintres paysagistes; celle des personnes pour les peintres de portraits, les dessinateurs, les sculpteurs; celle des mots pour les philosophes, les érudits, les membres de l’Académie des inscriptions; le sens du langage et de la parole pour les grands parleurs, les diseurs de rien, les orateurs; celui des couleurs pour les peintres surtout coloristes , l’école vénitienne , M. Eugène Delacroix ; celui de la musique pour Orphée, Beethowen, Rossini; celui des nombres pour les mathématiciens surtout calculateurs , ceux qui devinent les planètes, mais ne les découvrent pas ; celui des mécaniques pour les hommes remarquables de toute façon par leur habileté en apparence manuelle, les architectes, les mécaniciens proprement dits, Archimède, aucanson.
Spurzheim, le philosophe du système, avait pris la chose de plus haut, d’un point de vue plus systématique. Il avait cherché à analyser les différents ordres réellement distincts d’idées ou de notions qui nous viennent par suite de l’impression que les qualités des corps font sur nos sens. Chacun de ces ordres , il l’avait rattaché à une faculté perceptive , également distincte des autres facultés de cette classe, et il avait considéré les aptitudes soit savantes, soit artistes, soit industrieuses, qui depuis longtemps ont un nom dans le langage usuel, comme le résultat de l’exercice d’une ou de plusieurs de ces facultés. Ainsi lesj notions de l’étendue, de la pesanteur et de la résistance, celle du calcul, avaient été considérées par lui comme formant trois classes séparées, et demandant chacune une faculté, dont le développement isolé devait produire ou des géomètres, ou des mécaniciens, ou des architectes, ou des calculateurs , tandis que leur développement simultané donnerait des mathématiciens ou des physiciens complets. D’après les mêmes principes, le sens de la musique de G ail s’était divisé pour former, d’une part le sens des tons que devaient surtout posséder les compositeurs mélodistes, Cimarosa, Rossini, d’autre part le sens du temps qui faisait les musiciens remarquables par le rhythme, les coryphées de la fugue, du contre-point et de l’ennui, et dans une autre direction, c’est-à-dire combinée avec d’autres facultés, produisait des astronomes, des chronologistes.
Sous une apparence plus philosophique et des formes
plus prétentieuses, la tentative de Spurzheim ne vaut pas mieux que celle de Gall, et dans le cas même où elle n’eût rien eu à démêler avec la cranioscopie, elle eût dû subir le même destin ; destin qui attend du reste toute tentative analogue, et voici pour quelle raison.
Je ne veux et ne dois pas revenir sur ce que j’ai dit et montré dans d’antres ouvrages et dans celui-ci même sur l’indétermination naturelle et nécessaire des facultés de l’intelligence, de celles mêmes qui semblent le plus distinctes. Cette indétermination, je l’ai aussi montré, s’applique bien davantage encore aux facultés qu'à l’exemple de Gall et de Spurzheim on serait tenté d’établir pour l’explication des faits de l’intelligence qui se lient le plus directement aux sensations et aux perceptions et qui sont du domaine de ce qu’on a appelé les aptitudes ou les talents naturels. Toutes ces facultés dites perceptives, ou quelque autre nom qu’on leur donne , rentreraient les unes dans les autres, rentreraient même plus ou moins dans les facultés d un ou de plusieurs autres ordres. De plus, pour l’explication qu’on leur demande, l’explication des talents naturels, elles ne suffiraient jamais, non plus, à elles seules et seraient tenues de demander secours à d’autres nouvelles facultés. Mais laissons là ces puérilités psychologiques ou plutôt phrénologiques, et allons au fond des choses, qui est le fond de la question.
On a fait beaucoup de bruit des talents ou des génies naturels, et eux-mêmes ont toujours fait et feront toujours beaucoup de bruit dans le monde. Nous n’y trou-
vous pas à redire, mais au moins ne pouvons-nous accepter tout ce bruit que sous bénéfice d’inventaire.
Pour quelques grands exemples exceptionnels qu’on compte, dans la suite des siècles, de talents ou de génies qui ont semblé tenir à une propension, j’allais dire à une propulsion déterminée, nette, isolée, invincible, comme le serait l’impulsion née de la sensation externe la plus vive, on a voulu voir dans tous les talents quelque chose d’aussi accusé, d’aussi particulier, le résultat de l’action d’une faculté, d’une disposition de l’esprit également particulière, procédant de la naissance, souvent par hérédité, et suivant imperturbablement son cours à travers les années et les difficultés de la vie. Or c’est là une vue exagérée et fausse ; ce sont faits qui ont besoin d’être expliqués.
11 y a toujours eu, nous venons de le dire, et pour la gloire de l’humanité il y aura toujours de ces natures favorisées qui, sous le nom de talents ou de génies, se sont élevées et s’élèveront à travers toutes sortes d’obstacles, et d’un élan invincible, au plus haut point des connaissances, et plus encore des créations dont notre espèce a le privilège. C’est là particulièrement ce qui a lieu, pour les lettres, dans la poésie, l’éloquence, l’art oratoire, l’art dramatique; pour les arts, dans la musique, la peinture, la statuaire, l’architecture; pour les sciences, dans le calcul, les mécaniques. Il y a même, il faut en convenir, dans ces diverses formes que peut revêtir le génie et dans deux ou trois d’entre elles, le calcul, le dessin, la musique, quelque chose de plus
saillant, de plus déterminé, qui peut faire penser à une faculté, à un instrument également déterminé.
Mais, pour peu qu’on se donne la peine d’analyser ces talents, ces génies même, pour peu, quand cela est possible, qu’on les prenne à leur naissance, qu’on les suive dans leurs développements, qu’on les envisage dans leurs rapports avec les sensations, avec les autres actes, les autres facultés de l’esprit et du cœur, avec les influences cachées du reste de l’économie, on verra, pour presque tous, disparaître les trois quarts, et souvent plus, de cette détermination spontanée, de cette innéité absolue, qu’on avait cru pouvoir leur attribuer.
Sans vouloir, à l’exemple de Hobbes, d’Helvétius et de toute l’école philosophique ici bien nommée sensualiste, attribuer, d’une .manière générale, au plus ou moins de perfection des sens, le plus ou moins de perfection de l’esprit, croit-on, en thèse particulière, que la perfection de tel ou tel sens ne soit pas au moins pour quelque chose dans le développement de tel talent, de telle aptitude naturelle; que, par exemple, une grande netteté de la vision n’entre pas, pour une certaine part, dans le talent du dessinateur, qu’une vue surtout qui saisisse dans tout son éclat la lumière, ses décompositions, ses nuances, les couleurs en un mot, ne soit pas la faculté au moins principale qui fasse les grands peintres coloristes, les grands artistes en ce genre d'art, que Kant appelait, avec la musique, un beau jeu de sensations ?
D’autres talents n’ont-ils pas les rapports les plus
étroits, je dirais même les plus exclusifs, avec les facultés les plus connues et les plus fondamentales de l’intelligence ? La poésie, l’éloquence, la peinture, ne sont-ce pas trois genres de poésie, ayant presque pour seule base cette grande faculté des figures, l’imagination ? Que feraient les talents ou le génie de l’histoire, de l’érudition, de la philologie, des voyages, des classifications, sans cette même imagination, sans le jugement, mais surtout sans la sœur aînée de l’imagination, la mémoire?
Il y a une dernière remarque à faire sur les aptitudes intellectuelles, les talents; elle est relative à leur apparition et à leur développement. Je l’ai déjà dit tout à l’heure, j’en conviens, et on ne peut pas ne pas en convenir; il s’est montré, et il se montre encore de temps en temps, — cela a lieu dans les arts surtout, — de ces talents innés qui se sont produits en quelque sorte dès la naissance et que rien, ce semble, n'eût pu détourner de leur voie. Mais il faut convenir aussi que, dans un bien plus grand nombre de cas, des cas d’autant plus nombreux que l’observation en a été possible ou bien faite, des talents, des talents réels se sont produits, pour ainsi dire, inopinément, à un âge ou dans des conditions où on ne les attendait guère, ou par suite de circonstances qu’on ne pouvait prévoir davantage. Par contre, et dans des circonstances opposées, tel talent qui s’était annoncé comme inné et de force, ce semblait, à fournir seul sa carrière, a avorté de manière à ne pas laisser de trace, et l’évêque est devenu meunier. Dira-
t-on que, dans un cas comme dans l’autre, la faculté existait ; que dans le premier elle n'attendait que le moment et l’occasion de se montrer ; que dans l’autre elle s’est éteinte faute d’aliments ou d’une force suffisante pour s’entretenir d’ elle-même? Ne voit-on pas qu on se paye de mots et qu’on résout, comme on le dit en logique, la question par la question? Une aptitude, un talent de nature complexe, — je viens de le rappeler et je l’ai fait voir surabondamment ailleurs, — un talent s est montré comme à l’improviste, aune certaine époque de la vie, ou à l’improviste s’en est allé. Dans 1 un comme dans l’autre cas, cela a eu lieu par le jeu général de notre double nature, corps et esprit, sensation, passion, idée, quelquefois (et l’on a de cela de nombreux exemples) par l’effet d’accidents physiologiques et psychologiques. Rien dans tout cela, à coup sûr, qui se rapporte à la doctrine de l’innéité et de la particularisation absolue des aptitudes intellectuelles ou des talents ; rien, pai conséquent, et c’est à cette conclusion que nous voulions arriver, puisqu’elle est 1 objet de ce chapitie, rien qui permette de leur chercher dans l’organisme, et particulièrement dans le système nerveux central, des sièges distincts, ou seulement même un siège général ou commun plus ou moins déterminé.
Las ! nous pensons, le bon Dieu sait comment ! Connaissons-nous quel ressort invisible Rend la cervelle ou plus ou moins sensible: Connaissons-nous quels atomes divers Font l’esprit juste ou l’esprit de travers?
Dans quels recoins du tissu cellulaire Sont les talents de Virgile et d’Homère?
La connaissance de ces recoins, il n’y a pas moyen que nous ne le disions ou ne le rappelions pas, telle a été pourtant la prétention de la phrénologie. Elle avait groupé au nombre de dix à douze , à'ia pointe des lobes antérieurs du cerveau et au voisinage de quelques-uns au moins des organes des sens extérieurs, les organes intérieurs ou encéphaliques des aptitudes intellectuelles, ou, comme elle les appelait, des facultés perceptives. Abstraction faite de l’impossibilité psychologique d’une pareille détermination , rien de plus pauvre et de plus ridicule, du point de vue même organologique et cranioscopique, que les prétendues preuves de fait sur lesquelles s’appuyaient ces localisations. Nous renvoyons, à cet égard, à ce que nous avons dit dans deux ou trois de nos ouvrages. On devra d’autant plus nous le permettre, qu’un de ces ouvrages1, nous le répéterons, a été écrit tout exprès pour que nous n’ayons pas à interrompre celui-ci par la discussion et la réfutation de ces erreurs ou de ces mensonges.
Poùr les talents ou aptitudes intellectuelles, comme pour tout le reste des facultés de notre intelligence, et en particulier pour l’imagination et la mémoire, il n’y a qu’un seul et même organe, le cerveau, le cerveau tout entier, et non pas même, comme on le conclurait
I . La Phrénologie , son histoire , ses systèmes et sa condamnation.
à tort des expériences de M. Flourens, ses hémisphères seulement. C’est le cerveau, pour employer une expression et une idée de Reimarus, c’est le cerveau qui est cet organe industrieux général, c’est-à-dire artiste, savant, qui, dans l’homme, remplace ces organes isolés d’instincts industrieux également isolés, constitutifs de la nature impulsive des animaux. Chez ces derniers, isolement, éparpillement des facultés et des instruments; chez l’homme, au contraire, réunion, mélange, solidarité de ces mêmes facultés, en corrélation nécessaire avec l’unité de l’instrument : voilà un des points de vue de la différence et de la distance qui sépare notre espèce de toutes les autres espèces animales.