Voir la note K
2. Ai-je besoin de dire que d’autres analyses de la substance du cerveau ont introduit dans la composition chimique de cet
M. Frémy, c’est cette idée de M. Couerbe, de l’existence du phosphore dans la substance cérébrale en proportion d’autant plus ou d’autant moins considérable que l’homme est plus ou moins intelligent; idée qu’au reste avaient déjà réduite à sa valeur les travaux de M. Lassaigne. Il faut donc que M. Couerbe se résigne à voir le phosphore dépossédé du magnifique rôle qu’il lui avait assigné dans la physiologie de la pensée, le rôle d une haute lanterne destinée sans doute, avec l’aide du soufre, à illuminer l’esprit par l’entremise du cerveau. Il faut qu’il se résigne, mais en même temps qu’il se console. Cette idée, dont le bon sens avait fait justice avant la chimie, un médecin un peu philosophe, ou un philosophe un peu médecin, Iluarte, l’avait déjà eue. Seulement, il l’avait eue il y a deux siècles : c’était plus pardonnable que maintenant.
On le voit donc, la chimie se montre tout aussi incapable que le microscope de donner le secret des actions cérébrales dans leur rapport avec l’exercice de l’entendement, incapable surtout de donner le secret des différences des esprits dans le cas de cerveaux égaux de volume et de masse. La chimie et le microscope aurontils toujours cette incapacité? Nous ne voulons pas ici encore répondre par l’affirmative. Nous savons trop, par notre propre expérience, qu’il faut laisser l’espoir à
organe des éléments et surtout des noms nouveaux, la lécithine, la cérébrinc, etc.? A. l’heure qu’il est, ces éléments et ces noms ont probablement fait place à d'autres. Mais, comme ou se l'imagine bien, la physiologie cérébrale n’en a pas avancé d'un pas.
la science, à ceux plutôt qui la cultivent, et qu’il n’y a pas que les études microscopiques et chimiques qui aient besoin d’illusions.
Arrivons aux rapports qu’on a tenté d’établir entre les formes, les différences, les degrés de l’entendement et les différences de conformation générale du cerveau, et par suite du crâne.
De prime abord on se demande, et l’on est fondé à se demander, ce que peut avoir à faire la forme générale du cerveau et du crâne avec la nature, le développement, les différences, les degrés de l’intelligence. Dans les fonctions de mouvement, dont le concept et la formule sont le mouvement, la forme des organes a une signification parce qu elle a une utilité , une nécessité essentielle, que ce mouvement soit le mouvement d’un liquide ou d’un solide, que cette forme soit celle d’un réservoir, d’un tube, d’un levier, d’une poulie; la forme du réservoir vésical, du tube digestif, des leviers osseux ou musculaires des membres, des poulies articulaires du coude ou du genou. La science de la mécanique animale a recherché, expliqué, démontré les rapports de toutes ces formes des organes du mouvement avec les mouv ements eux-memes. Il y a d’autres organes, le foie par exemple, dont la fonction et la formule sont encore le mouvement, mais un mouvement intime, moléculaire, non appréciable, seulement conclu, la masse organique n’ayant pour sa fonction à accomplir ou à subir aucun mouvement général percevable. Dans ces organes, organes de mouvement cependant, puisque
ce sont des organes de sécrétion, la forme générale est à peu près ou meme totalement indifférente à la fonction, et elle se moule indifféremment sur la place qui lui est faite dans l’économie par les nécessités de position des organes voisins. Or, ce qui a lieu pour ces organes de la vie surtout assimilatrice , dont la forme générale est indifférente à la fonction, pour des organes pourtant dont la fonction est en définitive le mouvement, a lieu, à bien plus forte raison et nécessairement, pour les organes, ou plutôt pour l’organe, dont la fonction, autant qu’on le sache et le conçoive, n’a rien à démêler avec le mouvement et dont la formule est essentiellement le sentiment et la pensée, le cerveau.
Concevrait-on, en effet, quels rapports il serait possible d’établir entre les hautes facultés intellectuelles (et il en serait de même des basses) et la forme générale du cerveau ; quels rapports entre la forme ronde ou carrée, ou ovale, ou pointue de cet organe, et la mémoire, l’imagination, la comparaison, le jugement, le raisonnement, leur nature, leurs différences, leurs degiés, leuis dégradations, soit qu’on considère ces facultés une à une, soit qu’on les considère dans l’ensemble de 1 entendement? Prenons le cerveau et son étui, le crâne, dans leurs trois formes principales et les plus caractérisées : très-allongés et très— aplatis sur les tempes , comme dans la race nègre; moins allongés et moin> aplatis, comme dans notre orgueilleuse race caucasique, qui croit que cette forme est de beaucoup la plus belle ; moins allongés encore de l’avant à 1 arrière, et très-larges
Dlï l’eNTENDEMEiNT proprement dit.
d’une oreille à l’autre, comme dans la race jaune ou mongolique; n’oublions pas que ces trois formes, ainsi atti ibuées à ces trois races, se retrouvent, et très-sou- ^ent toutes les trois, dans chacune d’elles; et demandons-nous s’il est possible de comprendre, soit a priori , soit a posteriori , quelle relation, quelle ombre de relation pourrait être établie entre ces formes et les formes ou degrés de l'intelligence, et si l’on ne doit pas donner raison à ce grand anatomiste, Yésale, qui disait, il y a trois ou quatre siècles, que ce n’est pas le crâne qui suit la forme du cerveau, mais bien le cerveau qui suit et indifféremment la forme du crâne?
Et c’est en effet dans cette assertion de Yésale, ou dans le fait qu’elle exprime, qu’est toute la question et la clef de sa solution.
Lorsqu’en regard de cette idée, prise si l’on veut d’abord pour une hypothèse, on étudie dans la série animale la forme du cerveau et du crâne dans ses relations avec les mœurs de chaque animal, les nécessités de sa vie et l’ensemble de ses mouvements, on ne tarde pas à voir cette hypothèse acquérir la clarté et les proportions de la plus palpable réalité. On ne tarde pas à voir que le cerveau ne fait pas autre chose, comme le dit Vésale, que suivre la forme du crâne, et que ce dernier, à son tour, reçoit la forme que nécessitait le genre de vie de l’animal et par suite le genre de ses mouvements: que le cerveau et le crâne sont étroits et pointus en avant, quand, par exemple, l’animal, fouisseur , doit se servir de son front et de son museau pour creuser la
terre; développés, larges dans le même sens, quand il lui faut, soit pour se nourrir, soit pour voir et entendre, une large bouche, dévastés yeux, de vastes oreilles, entraînant le reste du crâne dans le sens bilatéral; larges, développés en arrière, hérissés de crêtes osseuses, lorsque les nécessités de l’équilibre ou celles de mouvements puissants nécessitent elles-mêmes une telle forme. On doit àM. Laforgue, à M. Bouvier et à l’auteur de ce livre 1 , des recherches et des travaux de détail qui laissent , ce me semble , bien peu à désirer pour la démonstration de cette opinion, qu’il convient désormais d’appeler un fait.
Or, ce qui est vrai et incontestable des animaux 1 est aussi de l’homme, le premier, le roi des animaux. L’homme n’a à se servir de sa tête ni pour attaquer, ni pour se défendre. Sa bouche et ses sens, grâce à leur médiocre développement, ne pouvaient influer notablement sur le développement, soit de la face, soit du crâne. Mais Dieu avait fait de lui le seul animal (et ici il est plus qu’un animal, il est l’homme), Dieu avait fait de lui le seul animal qui dût et pût, de la même attitude, 1 attitude droite de la toute-puissance, abaisser ses regards sur ses vassaux de la création, les diriger sur ses semblables, les lever vers le ciel et vers Dieu. Or, tout cela, il devait le faire au moyen du noble et mystérieux organe qui, placé nécessairement à la partie supérieure de son
1. De l'organe phrcnologique de la destruction chez les animaux. in-8, 1838.
corps, au voisinage et en intime union avec les sens et particulièrement le sens de la vue, est, par excellence, 1 instrument de la pensée. Ce qu’il fallait, avant tout, poui de telles fonctions, à un tel organe, placé comme de lui-même en équilibre au haut de la colonne vertébrale, c était, dans son enveloppe osseuse, la forme générale la plus propre à le protéger contre les atteintes du monde extérieur. C’est à cette indispensable destination que répond excellemment la forme globuleuse et courbée en voûte du crâne, forme, pour rappeler une troisième fois Yésale, que n’a fait que suivre le cerveau.
A 1 idée, au fait plutôt, de cette grande destination qu’on joigne, si l’on veut, quelques idées esthétiques, tirées de cette opinion générale, qu’en fait de formes la plus pai faite est la forme arrondie ; qu’on en conclue que cette forme est bien celle que devait revêtir le premier des organes de la première et de la plus belle des créatures, nous ne nous y opposons pas. Mais nous sommes peu touché de ces idées ; nous dirons môme que nous croyons peu à leur vérité. Nous croyons bien moins encore que cette prétendue beauté d’une forme harmonieusement globuleuse, ou, comme on le dit dans les livres de physiologie, ovoïde, réponde à une plus grande perfection individuelle de l’intelligence, et puisse, pour cette perfection, s’ajouter ou suppléer au développement de la masse cérébrale. Le compas et le ruban métrique à la main, seulement même le compas dans l’œil, dans toutes les classes et à tous les degrés de la société, depuis les plus plus misérables asiles jusqu’aux
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réunions les plus brillantes, rétablissant par la pensée sur de pauvres têtes abandonnées ce qu’y eût mis la fortune, ou dépouillant de leurs oripeaux, de leur= menteuses chevelures, les têtes qui pouvaient se donner ce luxe et ce mensonge, nous avons trop souvent pu faire toutes les comparaisons possibles de la forme du cerveau et du crâne à la forme et au degré de l’intelligence, pour concevoir le moiudre doute sur la vérité de cette proposition terminale : qu’à part le cas de formes dues évidemment à la maladie ou à un développement insuffisant de la masse cérébrale, il n’y a, à peu près, aucune corrélation à établir entre la forme générale du crâne et la forme ou le développement des hautes facultés intellectuelles.