‹ Physiologie de la penséeChapitre 9 sur 51 · De anima, III, 7, 8, 9. — De memoria, I · texte numérisé non relu

De anima, III, 7, 8, 9. — De memoria, I

2. Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, p. 31 du tome IV des œuvres complètes, édition de Besançon, 1836.

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voix de ces deux grands hommes ne sont, à deux mille ans de distance l’une de l’autre, que l’écho de toutes les vraies philosophies. À peine une impression , un contact a-t-il eu lieu sur un organe de sens, et, à cet égard, toute partie du corps peut devenir un de ces organes, que se produit dans l’esprit un état tout aussi intellectuel que quelque état, quelque acte qui puisse s’y manifester. Cet état, c’est la sensation; et si elle est plus voisine du corps, en ce sens qu’elle ne se produit pour la première fois qu 'après une passion ou une action du corps, elle n’en est pas pour cela plus corporelle. La physiologie de la pensée peut donc et doit donc s’en occuper au même titre que de toutes les autres manifestations de la pensée.

La sensibiüté, l’entendement, la volonté, voilà donc les trois parties, les trois côtés, les trois facultés, en quelque sorte générales, de l’intelhgence humaine, trois facultés qui n’ont rien d’absolument distinct, ou plutôt qui ne sont point complètement séparées les unes des autres, se supposent l’une l’autre, se mêlent l’une à l’autre , et dont la triplicité une , ou la triple unité , est nécessaire à la conception, à l’existence, en quelque sorte, de l’esprit.

Ce serait déjà quelque chose, comme condition et difficulté d’une physiologie de la pensée et des déterminations organiques qu’elle implique, que cette solidarité, cette union des trois parties, ou des trois facultés générales de la pensée. Mais dans des considérations préliminaires de recherches intimement liées à la connais-

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sance la plus détaillée et la plus exacte des facultés de l’âme humaine, on doit aller plus loin que cette première division et cette première solidarité. On le doit et on le peut; car aucun système de psychologie ne s'est arrêté à cette première division.

En général, et en partant de cette trisection générale des facultés de l’âme, la sensibilité, l’entendement, la volonté, les philosophes ont d’abord admis, pour ce qui est de la sensibilité, cinq facultés particulières ou cinq sens. Et cette admission n’était pas difficile ; elle était plutôt forcée. C’était une admission de visu , faite, en quelque sorte, par les sens eux-mêmes, et il eût fallu une grande bonne volonté, ou plutôt une grande mauvaise volonté, pour confondre l’une de ces facultés sensitives avec l'autre. Passant à 1 entendement, les memes philosophes l’ont, à son tour , divisé en quatre ou cihq ou six facultés, dont la première est communément l’attention , et la dernière la raison ou le raisonnement. Enfin, sous le titre général de la volonté, ils ont rangé d’abord la volonté elle-meme, la volonté pio— prement dite, la volonté libre, puis, et à côté ou audessous d'elle, un certain cortège de désirs, d’affections, de passions, qu’ils en ont plus ou moins profondément distingués, tout en notant le caractère commun d’activité qui existe entre ces affections, ce& impulsions morales, et quelquefois immorales, et la volonté.

Si l’on n’allait pas plus loin, en fait de détermination des pouvoirs intellectuels, que ce que je viens de rap-

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peler, si surtout on supposait que, sur ces données générales, il y a, entre les philosophes, un accord à peu près unanime, on pourrait se dire que la science psychologique, sur ce point, n’a pas trop lieu d’être mécontente, et que ce sont là des bases sur lesquelles la science anthropologique, à son tour, peut, à la rigueur, asseoir ses tentatives de rapports entre les facultés intellectuelles et leurs conditions organiques.

Mais, dans ce que j’ai dit tout à l’heure de l’analyse détaillée de l’esprit ou de ses facultés, je n’ai encore donné qu’une sorte de résultante ou de moyenne générale ; c’est là ce que savent bien tous ceux qui sont, le moins du monde, versés dans ces sortes de matières. Quant aux divisions et classifications particulières qui ont été faites des facultés également particulières de l’âme, ce n’est pas par cinq, six, sept, huit, qu’on les compte, c’est, sans exagération, par centaines; et souvent le même philosophe, et qui plus est du même point de vue, en a fait plusieurs à lui seul. Il y a, en outre, un fait, ici capital, qui ne peut pas plus être mis en doute que cet immense nombre de classifications psychologiques, c’est que de toutes ces divisions des pouvoirs de l’esprit, il n’y en a, sans exceptions, pas une qui ne diffère de toutes les autres, soit qu’on la prenne dans ses rapports avec la première division générale, de la sensibilité, de la raison et de la volonté, soit qu’on l’envisage dans les facultés secondaires, ou plutôt définitives et réelles, qu’elle admet.

Je pourrais faire de ces variations et de ces diver-

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gences des systèmes de psychologie dans la détermination des facultés de l’âme le tableau lui-même le plus ■varié, et par suite le plus concluant. Mais j atteindrai mieux encore mon but, le but de ces considérations préliminaires sur les conditions et les difficultés du sujet, et en particulier sur la dernière de ces conditions, en allant directement au fond et à la cause de ces variations et de ces divergences, c’est-à-dire à la nature même de l’âme, ou plutôt de ses facultés.

Dans le chapitre où il traite, avec une si haute raison, des puissances ou des facultés de 1 âme, Locke s exprime ainsi : « On dit communément que l’entendement et la volonté sont deux facultés de l’âme. Ces mots sont assez commodes, si l’on s’en sert comme on devrait se servir de tous les mots, de telle manière qu’ils ne fassent naître aucune confusion dans l’esprit des hommes : précaution qu’on a ici un peu négligée, en supposant, comme je soupçonne qu on a fait, que ces mots signifient, quelques êtres réels dans l’âme, lesquels produisent les actes d’entendre et de vouloir; car lorsque nous disons que la volonté est cette faculté supérieure de 1 âme qui règle et ordonne toutes choses; qu elle est ou n est pas libre; qu’elle détermine les facultés inférieures, qu’elle suit le dictamen de l’entendement, etc., etc.; quoique ces expressions, et autres semblables, puissent être entendues en un sens clair et distinct par ceux qui examinent avec attention leurs propres idées, et qui règlent plutôt leurs pensées sur l’évidence des choses que sur le son des mots, je crains pourtant que cette

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manière de parler des facultés de l’âme n’ait fait venir à plusieurs personnes l’idée confuse d’autant d’agents qui existent distinctement en nous, qui ont différentes fonctions et différents pouvoirs, qui commandent, obéissent et exécutent diverses choses, comme autant d’êtres distincts : ce qui a produit quantité de vaines disputes, de discours obscurs et pleins d’incertitudes, sur les questions qui se rapportent à ces différents pouvoirs de l’âme l. »

La crainte qu’exprime ici Locke s’appliquait surtout, dans son esprit, aux facultés comprises sous les titres généraux de l’entendement et de la volonté. Mais cette crainte, ou l’opinion qu’elle implique sur l’indétermination naturelle des facultés, doit s’étendre à tous les actes de la pensée, c’est-à-dire à tous les actes qui, dans la personne humaine, entraînent, n’importe à quel degré, le sentiment du moi, et aux facultés qu’ils supposent.

Lorsqu’on s’arrête à la première division générale des faits et par conséquent des pouvoirs intellectuels , que j’ai dû déjà plusieurs fois rappeler, l’esprit, malgré encore la solidarité indispensable qui unit entre elles ces trois faces de la pensée, l’esprit conçoit et se représente assez convenablement leur distinction : d abord la sensibilité, c’est-à-dire la pensée dans la perception des choses extérieures à l’âme, soit que ces choses fassent

I . Essai philosophique concernant l’entendement humain, liv. II, eliap. xxi; De la puissance.

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partie du corps auquel elle est unie, soit surtout qu’elles appartiennent au monde extérieur; en second lieu, l’entendement, la conception de tout ce qui, dans l'âme, se produit en dehors de l’occasion immédiate des impressions et des impulsions de la sensibilité ; en troisième lieu, enfin, les actes de cette volonté dans laquelle réside surtout le moi humain et en quelque sorte l’àme humaine, qui s’abstrait presqueautant des modes de l’entendement que de ceux de la sensibilité, et qui ne se confond pas même avec ce qui est le plus voisin d’elle, le désir, et le désir le plus moral.

Mais à peine a-t-on dépassé ce péristyle du temple de la psychologie, qu’on voit, à cette première perspective, d’une simplicité et d’une clarté en apparence ou plutôt en réalité assez grandes, en succéder une autre trèsdifférente, où la diversité la plus complexe permet difficilement à l’œil de l’esprit de se reconnaître, et où il lui faut faire un certain effort pour ne pas confondre ce qu’il avait distingué à l’entrée du temple, c’est-à-dire la sensibilité, l’entendement et la volonté.

Dans l’étude des innombrables manifestations affectives, morales et intellectuelles qui constituent le vaste domaine de la pensée, il ne peut assurément venir à l’esprit de personne de mettre toutes ces manifestations sur la même ligne, d’assimiler, par exemple, aux actes même les moins réfléchis de l’entendement et de la volonté, ces émotions indéterminées qui n’ont pour manière d’être que le plaisir ou la douleur, et auxquelles on serait embarrassé de donner un autre nom.

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Toutefois, toutes ces manifestations et celles mêmes qui sont, comme je viens de le rappeler, aux deux extrêmes opposés de l’échelle psychologique, ont quelque chose d’essentiellement commun, sans lequel elles ne seraient pas, et qui constitue la nature même de la pensée. Cette condition commune à toutes les manifestations intellectuelles, c’est le fait de conscience, ou plus généralement, et ici plus exactement, le fait de l’existence sentie et perçue , le fait, le sentiment du moi. Le sentiment du moi est tout aussi essentiel aux manifestations les plus abaissées et les plus obscures de la pensée qu’à ses actes les plus clairs et les plus élevés. Ces manifestations n’existent que par ce fait; elles sont incompréhensibles sans lui, et là où il manque il n’y a pas plus de sensibilité que d’intelligence. Il y a de la vie, sans doute, mais une vie purement organique, la vie des plantes tout probablement, et celle qu’eût pu au moins attribuer Descartes à ces animaux, à ces bêles , dont il avait fait des machines, trouvant que c’était encore trop, pour son système, de les prendre pour ce qu’elles sonl .

Mais ce moi, irréductible expression de la personnalité humaine, ce moi a-t-il dans la réalité, présente-t-il à l’esprit, cette simplicité ou plutôt cette unité phénoménale qu’on est porté à lui attribuer? Le moi, pour le prendre dans ce qu’en ces derniers temps surtout on a considéré comme son essence, le moi est-il exclusivement la volonté, le sentiment de la volonté ou de l’effort spirituel qui en constitue la manifestation ? Oui, le moi est cela; mais il n’est pas rien que cela; il est encore et

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tout autant le sentiment personnel de nos perceptions et de nos idées. Il est encore et tout autant le sentiment de l’existence , sorte de résultante de toutes les émotions confuses dues aux actions organiques, ce quelque chose, dit Leibnitz, qui répond, dons F âme, à la circulation clu sang et à tous les mouvements internes des viscères 1 .

11 est ces trois choses à la fois ; plus ou moins 1 une ou l’autre, suivant les cas et l’occasion; tout cela à la fois dans une substance simple, qui est le siège de phénomènes multiples, qu’on peut distinguer, mais non séparer absolument.

Or, ce que nous disons là du moi et de sa complexité phénoménale, nous allons le voir et le dire, à plus forte raison, de toutes les manifestations dont il est le siège, et par lesquelles il se manifeste à lui-même : manifestations affectives, instinctives, morales, perceptives, intellectuelles, volontaires.

Lorsque, cherchant à se rendre compte de l'intelligence humaine et des faits si variés qui sont le résultat de son exercice, on s’applique, pour y porter plus de lumière, à les distinguer les uns des autres, plus meme qu’il n'est légitime de le faire, à les opposer entre eux, à en faire des classes, des catégories, on arrive, par ce procédé, à les rapporter à des facultés qu’on isole de plus en plus les unes des autres , que 1 on perfectionne, en quelque sorte, dans leur isolement , et 1 ou pourrait ainsi croire avoir divisé l’intelligence en parties

(. nouveaux essais sur l’entendement humain, livre II, cha|>. i.

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presque aussi distinctes que ces facultés, ces classes, ces catégories.

Mais si, employant un autre procédé, un procédé plus conforme à la vérité des choses, on étudie en euxmêmes et pour eux-mêmes les faits de l’intelligence dans leur nature, c’est-à-dire dans leur complexité instantanée, on arrive à voir, au contraire, qu’il n’est pas un seul de ces faits, qui soit simple, qui puisse même être conçu comme tel. Qu’on le remarque bien, en effet, ce ne sont pas des facultés, des forces, je n’en excepte pas môme la volonté, que nous observons , que nous percevons eu nous, ce Sont des phénomènes, des manifestations, des manières d’être. Or, il n’est pas un de ces phénomènes, une de ces manières d’être, qui, dans l’instant indivisible où on l’observe, ne présente plusieurs faces, sans lesquelles et sans la coexistence desquelles on ne la concevrait pas.

Prenez par exemple et naturellement, pour commencer par ce qu’il y a de moins élevé dans notre nature morale, ces manifestations surtout affectives, besoins, instincts, penchants, comme on voudra les appeler, dont les types les plus tranchés sont la faim, la soif, l’instinct sexuel et quelques autres affections ou impulsions de même ordre. Est-ce que, dans l’instant même le moins durable, leur caractère est seulement affectif ou même impulsif? Est-ce qu’à la manière d’être affective, soit plaisir, soit douleur, particulière à la faim, à la soif, à l’instinct sexuel, ne se joignent pas nécessairement et instantanément et le désir de la satisfaction

N AT fit K

de ce besoin, et l’idée, la conception de son but, de son moyen de satisfaction, et la volition, l’acte de volonté qui, se joignant au désir, ou, si 1 on veut, y cédant, provoque les mouvements nécessaires à la satisfaction

du besoin ou de l’instinct?

Montez plus haut dans l’échelle psychologique, mais encore dans sa partie affective et morale; prenez parmi les sentiments ou affections, un acte, une manifestation de la bienveillance, de l’amitié, de la justice; qu'est-ce que vous y trouverez encore? Un sentiment, une impulsion, de nature ici agréable, ou dans le mode du plaisir; mais, en outre et aussi nécessairement, d’abord une partie intellectuelle, idéale, qui se rapporte au but et au moyen de satisfaction de ce sentiment de bienveillance, d’amitié, de justice; puis une volition, un acte de volonté, qui, lors même qu il n est pas immédiatement exécutoire, ne saurait se séparer des deux autres éléments.

Passez de la partie affective et morale de 1 ensemble psychologique à sa partie proprement intellectuelle; prenez une manifestation, un acte de ce côté de la pensée, un acte d'attention, de comparaison, de jugement; vous y retrouverez invinciblement des adjonctions analogues. Un n est pas attentif pour le simple plaisir de l’être ; on ne compare pas, on ne juge pas, dans le simple but de comparer, de juger. On fait ces trois choses, on accomplit ces trois actes, ou 1 un de ces trois actes, par sentiment et avec volonté. L acte d attention même, le premier des trois, n’est déjà plus un

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