CHAPITRE XII
La soirée chez la Portière.
e venez pas déranger la portière! ne lui demandez rien !
Elle a , .nia foi , bien le temps de vous écouter ! Elle remue tout dans sa loge, elle essuie, nettoie, époussète, change lesmeu-
)Ies de place afin d'agrandir, s il est possible, e local... Encore une fois, ne la dérangez pas, ,:;ar, ainsi qu'elle le dit , elle donne une soi- •ce (i c'soir.
Toutes les bonnes de la maison sont invitées ; elles seront neuf. Deux litres de marrons , voilà pour le substantiel ; quatre bouteilles de cidre , voilà pour les rafraîchissements. La prudente commère ne s'est pas mise en frais : elle a compté sur ses convives , qui ont l'habitude de fournir un petit supplément à la consommation.
Il est huit heures, tout est prêt. Sur la table unique de la portière, qui lui sert à la fois de table à manger , de table à ouvrage et de table de jeu , est placé un jeu de loto flanqué de deux bouteilles ; neuf verres sont symétriquement disposés; un vieux bout de chandelle achève de se consumer , fiché sur un brûle-tout.
— « Le cordon , s'il vous plaît ! » crie une voix.
— « Bon ! dit la portière, voilà les Giraudeau qui s'en vont. "Mademoiselle Victoire va descendre. »
A peine elle a dit ces mots , que mademoi-
selle Victoire arrive. La portière s'empresse d lui offrir une chaise, d'éteindre ce qui reste di (làbout de chandelle et de le remplacer par lô bougie que la bonne vient de descendre poun ses maîtres. — « Vous êtes la première, mam'zelle Victoire... Gomme ces demoiselles sont en retard aujourd'hui. — Ne m'en parlez pas! les maîtres de Justine ont du monde à dîner , et la maîtresse de Sophie va au bal. — C'tet scie ! j' vous d'mande un peu que qu'elle a besoin d'aller au bal... à son âge... si elle nei ferait pas mieux de se coucher. — Ne m'en parlez pas!.... — Mais que qu' nous allons faire en les attendant? — Ma fine, j'en sais rien. Nous jouererions bien au loto, mais, à deux, c'est trop cnnuUiiant. — Ma foi oui... Dites donc, madame Benoît , si vous me faisiez un peu les cartes , pour voir. — C'est ça ; pendant ce temps-là, elles arriveront peut-être. — Ah! j'oubliais... J'ai laissé une bouteille de vin de Bordeaux en dehors de la cave. — Bon, j'irai la chercher quand ces dames arriveront. Coupez!... delà main gauche, donc! Comment voulez-vous que les cartes parlent, si vous coupez de la main droite.... Là, nous \ voilà... Oh! les belles caries (pie vous avez...
Elles sont pleines d'argent.... en v'ià-t-y ! en iv'là-t-y !... v'ià on petit brun qui vous pour-
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>uit. .. Prenez garde, y a auprès de lui Due nécbante femme qui vous jouera des tours , )ien sur... Ah! v'ià le facteur... vous recevrez me lettre d'un homme de campagne... vous ipprendrez une mort... — Ah! si ça pouvait tre ma tante ! — Est-ce qu'elle doit vous laiser que qu' chose? — Cent écus de rente... 'est elle qui m'a élevée. Elle a eu tout plein
tic bontés pour moi, elle m'aime comme & fille. . . Dieu , que je serais contente !. . . — BieH sûr que c'est votre tante . . une femme d'âge. — Je crois bien, soixante-neuf ans! — Ah! voici ces dames.
Toutes les bonnes arrivent à la file : l'une apporte une bouteille de liqueur, une autre un gros morceau de sucre ; Mlle Justine , dont* les maîtres ont eu du monde à dîner, a ses poches bourrées de massepains , de quatre-men-t diants, de gâteaux de toute espèce. La portière range tout cela sur la planche, qu'elle appelk! son buffet : tout le monde prend place , et lai partie de loto commence.
C'est le portier qui tire les numéros; i n'oublie jamais de faire suivre l'appel de cha cun d'eux de quelque signification burlesque. « — 77, les deux potences ; 33 , les deux bos sus ; 22 , les deux cocottes; 1 1 , les jambes t Thomas. — On pourrait bien dire aussi les jambes à Madame, s'écrie mademoiselle Ursule.— Bah ! j'aurais cru qu'elle était grosse , vot maîtresse ! — Laissez donc ! tout ça coton !... en haut, en bas, par-devant, par-derrière, coton ! coton !... Je le sais bien peut-être mo. qui l'habille. Elle n'a pas assez de ce que Mon
sieur a de trop. Lui, il se met un corset pour soutenir son ventre , qu'a toujours envie d'aller embrasser la pointe de ses pieds. Voyez-vous ce papillon de quarante-cinq ans , qui veut faire fine taille. » Une explosion de rires sur tous les tons accueille ces charitables confidences, et le portier continue le tirage de ses numéros.
— « 3.1, jour sans pain . misère en Prnssi
sa
— Alors c'est tous les jours 31 à la maison, dit mademoiselle Thérèse. . . C'est vrai , ça... on meurt de faim dans c'te baraque-là. Croiriez* vous que madame a la chose de fermer le pain à clef... » Toutes les bonnes se récrient d'indignation ; la portière est plus enflammée que les autres... « Fermer le pain ! clame-t-elle , quelle petitesse !... Moi, quand j'avais des domestiques, ils mangeaient comme moi, absolument la même chose. — Comment , vous avez eu des domestiques? s'écrie étourdiment mademoiselle Sophie. — Eh bien ! pourquoi donc pas? Certainement que j'en ai èvus ?. .. Est-ce que vous croyez que j'étais née pour être portière, par hasard?. .. » Toutes les bonnes se regardent en dessous en échangeant un petit sourire.
« Je ne joue plus ! s'écrie mademoiselle Justine... C'est embêtant, n'y a qu'Ursule qui gagne... J'ai déjà perdu neuf sous. — Non! non ! ne jouons plus , disent quelques autres.
— Alors, dit la portière, nous allons passer aux rafraîchissements. Elle met sur la table des marrons et le cidre dont elle offre à ses invitées ; pour elle, elle se jette sur les gâteaux et les massepains et se verse à plein verre de la
bouteille de vin de Bordeaux... le cidre lui donne des coliques. Puis, quand elle s'est bien bourrée , elle avale la moitié de la bouteille de cassis... pour se rincer la bouche, dit-elle. Enfin onze heures sonnent ; après avoir convenablement bu , mangé et cancané , ces demoiselles prennent congé , et la portière , qui est fatiguée de sa réception , et dont les paupières s'appesantissent , se couche , et ne tarde pas à s'endormir de ce sommeil tenace que procure une bonne conscience accompagnée d'une demi-ivresse.
Malheur aux locataires qui ne sont pas rentrés! ils feront , cette nuit-là , une longue station devant le marteau de la porte- cochère.