CHAPITRE II
Quelle propoilion d'images héréditaires conlient noln^ fonds de souvenirs, c'est là une question à laquelle nous ne pouvons répondre. On a coutume d'admettre que, chez riiomme,les activités réflexes spontanées inférieures (d'après Hartley, j?m}2a/r^5), sont seules innées; telle la tendance du noQveau-né à pren(h*e le sein. L'homme, il est vrai, met bien plus de temps que la plupart des animaux à acquérir les souvenirs automatiques snpérieurs du toucher, de l'ouïe et de la vue, Torientalion générale dans l'espace, etc.; néanmoins, ces acquisitions prennent diez lui aussi un cours si rapide qu'on ne saurait guère douter d'une prédéterminalion. L'apprentissage semble n'être ici qu'une reconnaissance de souvenirs «lui, à certains âges, avec une alimentation, une lil)erté suffisante, apparaît en se jouant; telles la marche, la préhension, la parole. Si l'homme accjuiert relativement bien plus tard que l'animal de telles aptitudes nécessaires à la vie, la seule raison en est peut-être le dévcdoppement moins complet chez lui du cerveau et du svstème nerveux lors de la naissance; l'homme naît plus jeune que l'animal, qui vient au monde formé avant l'âge. La disposition innée conduit l'honime pas à pas à ce que YUistinct dicte à l'animal dès la naissance ; mais ces expressions sujettes à tant d'abus et de malentendus désignent pourtant une seule et môme chost» : le souvenir inné — la mémoire de l'espèce 1
La question de l'hérédité offre, pour le moment, l'image de
la confusion. D'une part, la théorie de la sélection naturelle (le Darwin et Wallace, pour laquelle « Tôtre convenable serait le simple amas de variations utiles triées par la lutle pour l'existence entre un nombre infini de variations accidentelles » ; d'autre part, la théorie plus ancienne du grand Français Lamarck, remise aujourd'hui de plus en plus on honneur, selon laquelle « des qualités acquises par un organisme durant son existence individuelle, grâce à la direction d'activité de ses organes, se transmettent plus ou moins à ses descendants *. » Pour tous les développements supérieurs di' la mémoire, pour le talent artistique surtout, cette dernière hypothèse est de la plus grande portée. Il reste seulement à connaître : i^ le rapport des qualités héritées par les derniers parents à celles ([u'avaient reçues les générations antérieures et enfin aux qualités primitives de l'espèce; celles-ci peuventelles se transformer à tel point sous l'influence des nouvelles, que nous ayons à parler d'une organisation essentiellement modifiée? — ^2^ les dernières acquisitions sont-elles réellement transmises à l'enfant par le seul organisme m«ternel? S'il en était ainsi, nous déviions supposer pour les ([ualilés du père qui se retrouvent chez l'enfant, une sorte de suggestion de la mère par le père. Cette opinion a trouvé beaucoup de partisans; il faut ranger, semble-t-il, parmi eux, ([uoiqu'il ne prononce pas le nit» suggestion, Ewald Hering, dont l'écrit ingénieux «La mémoire comme fonction générale de la matière organisée ® » a réussi, pour la première fois peut-être, à faire sortir ces problèmes des brouillards de la philosophie naturelle pour les soumettre à l'étude philosophique. Citons à l'appui quelques passages de l'écrit de Hering, dont la haute importance mérite de fixer l'attention de cercles plus étendus :
« Partout où l'activité s'élève et alterne avec des intervalles suffisants de repos, se montre aussi un accroissement d'énergie de la
1. J'emprunte, cette courte caractéristique des théories de Darwin et de Lamarck à une très Invve mais lumineuse dissertation de A. Pauly dans les cahiers académi(iues nu'usuels de Munich. N° 71 (février 1890).
2. Paru d'abord sous forme de conférence dans l'Académie impériale dos sciences. Vienne 1870, deuxième édition (tirage à part;, 1870, Vienne ;^Gcrold;.
fonction dévolue à Torgane dans l'économie animale, une assimilation plus grande et une augmentation de volume. Mais cet accroissement des dimensions repose, non seulement sur un agrandissement, mais encore sur une multiplication des cellules ♦'t fibres isolées qui composent l'organe. De la cellule, parvenue à une certaine grandeur, naissent des cellules-filles, qui héritent ])lus ou moins complètement des propriétés de la cellule-mère et non sont ainsi, pour ainsi dire, que des répétitions.... Les propriétés mômes dont un organisme n'a pas hérité lui-même, mais (|u'il s'est appropriées seulement dans les circonstances particulières de sa vie, peuvent se transmettre à ses descendants ; nombre de faits nous autorisent à le croire. Par suite, toute substance organique dote le germe (jui se sépare d'elle d'un petit bien, acquis durant l'existence individuelle de l'organisme maternel et ajouté au grand héritage de la race entière... Quant à cette réapparition dans l'organisme fille en voie de développement des qualités de l'organisme mère, est-ce autre chose que la reproduction ])ar la matière organisée des mêmes processus auxquels elle a pris déjà part une fois, comme simple germe contenu dans le blastènie ? Maintenant que le temps et l'occasion sont venus, elle semble s'en souvenir, puisqu'elle réagit contre des excitations identiques ou analogues comme cet organisme même dont elle était jadis un élément et dont les destinées la touchaient alors aussi
Nous nous livrons à de longues considérations sur ce fait, que (les particularités acquises et sans importance de l'organisme maternel puissent se retrouver dans celui de l'enfant, et cependant nous oublions que tout l'organisme de l'enfant est purement une seule grande reproduction de l'organisme de la mère jusque dans les moindres détails. Nous sommes si habitués à trouver toute naturelle la ressemblance des deux que nous nous étonnons souvent si l'enfant diifère de la mère en quelques qualités isolées ; il y aurait bien plus lieu de s'étonner qu'il lui ressemble à tant d'égards. Mais si la substance du germe peut reproduire les qualités spéciales acquises par l'organisme maternel durant son existence individuelle, ne devrait-elle pas pouvoir reproduire bien plus encore ce qui était déjà inné en cet organisme maternel, ce •lui s'était répété à travers d'innombrables générations dans cette même matière organisée, dont le germe est aujourd'hui encore un mince fragment ? Devrions-nous être surpris de voir plus profondément imprimé dans la mémoire de ce germe le souvenir d'états, subis un nombre infini de fois par la substance organique, que celui d'actes accomplis en elle et par elle dans le seul cours d'une vie unique?... Gomme au reste du corps, nous devons attribuer aussi au cerveau du nouveau-né une vaste faculté de réminiscence
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i't de reproduction de ee (jiii s'est déjà mille fois déNeloppé chez s(»s aïeux et lui rend, à cette heure, inconiparahleinent plus rapide et plus facile Taccpiisition des aptitudes nécessaires à la vie, en tant qu'elles ne sont pas déjà entièrement innées cliez lui. Seulement, ce que nous appelons instinct chez l'animal, apparaît ici sous une forme plus lihre comme disposition. Il est vrai, les notions ahstraites ne sont pas innées en lui, mais la faculté, hi sûreté avec lescjuelles elles se dégagent du mélange compliqué des sensations et se cristallisent, l'enfant les doit, non à son propre tra>ail, mais au travail séculaire de la substance cérébrale d'ancêtres sans nombre. La pratique l'a montré partout, les théories sur le développement de la conscience individuelle qui font pour ainsi dire recommencer à nouveau le développenu^nt de chaque àme humaine isolée et nient tout élément inné, comme si les milliers de générations antérieures à nous avaient vécu sans protit pour nous, ces théories se sont toujours trouvées en contradiction évidente avec les faits de l'expérience journalière. »
Voilà ce que Ewald Hciîng éif! rivait, il y a vingt ans. Peutotre mes lecteurs me sauronl-ils gré do leur présenter, avant mes propres considérations, un court exposé de Tétai srientifique actuel de la question (h^ l'hérédité, dû à la plume du zoologiste A. Pauly * :
't Les tra\aux sur la fécondation et la di>ision des cellules, dont se sont occupés dans les quinze dernières années nombre de savants distingués, ont donné une base solide à l'opinion déjà antérieurement existante que l'individualité du futur rejeton se trou>(' déterminée par le concours du sperme et de l'ovule. Ces recherches nous ont appris que le rôle principal dans l'acte de la fécondation revient aux noyaux cellulaires : chacun des deux parents fournit à cette fin dans l'ceuf et le spermatozoaire un noyau i^ellulaire; un surplus de spermatozoaires fait ménie échouer l'opération du dé\eloppement, et la fécondation consiste justement, au point de vue histologique, dans le rapprochement des noyaux cellulaires fournis par le père et la mère en un noyau dit de segmentation, dont la division continue donne naissance aux novaux de toutes les cellules corporelles. Chaque cellule d'un organisme parfait, en tant que cet organisme a été sexuellement engendré, possède donc un noyau issu moitié du père moitié de la mère, et chaque enfant représente ainsi corporellement un mélange intime de l'essence des deux parents. Avec quelle minutieuse sagesse
1. Tiré de la dissertation citée plus haut. La polémi(iuc contre Du Prel a trait à une dissertation de ce savant sur « l'éducation avant la naissance ».
CONSTRUCTION DES SOUVENIRS \o
s'opore alors la répartition é^ale entre toutes les cellules corporelles de l'apport matériel rassemblé par le père et la mère pour la formation du nouvel être, c'est un fait que seule l'étude microscopique la plus récente nous a révélé jusque dans ses complications les plus subtiles.
Dans tout noyau cellulaire au repos, l'histologie peut démontrer la présence d'un réseau d'une substance particulière qui, en raison de son pouvoir d'attraction sur les matières colorantes, a reçu le nom de chromatine. On ignore la signification de cette substance; mais d'une part, elle présente justement, lors de la fécondation et de la division des cellules, les changements les plus étranges et de nature très compliquée ; d'autre part, le développement embryonnaire semble avoir pour but une répartition aussi uniforme t[ue possible entre toutes les cellules du corps de la chromatine fournie ])ar les parents dans le noyau de l'œuf et du sperme ; on a été ainsi conduit par diverses voies à considérer cette substance comme le support des qualités héréditaires, sans pourtant que le microscope permette de le voir et sans qu'on en ait d'autre preuve que cette étrange manière de se comporter. Au début de la division des cellules, cette substance se contracte en grains, en filaments isolés, qui sont en nombre diffèrent chez les différentes espèces animales, mais apparaissent toujours, chez une seule et ménie espèce, dans les mômes proportions numériques dans les cellules.
Par exemple, Fœuf et le spermatozoaire de l'ascaride tant étudié du cheval ne contiennent que quelques-uns de ces nœuds filamenteux, deux chacun. L'ccuf fécondé en contient ainsi quatre, deux paternels et deux maternels, que l'on ne peut absolument distinguer, ni par la grandeur, ni par la forme, ni par la structure. Dans la division ultérieure de l'œuf, qui marque le premier stade du développement embryonnaire, on s'est assuré avec toute la certitude possible que chaque filament se sépare dans la longueur en deux moitiés parfaitement égales, dont chacune est transportée chez une autre cellule-fille ; il s'ensuit que les cellules-filles tiennent aussi à leur tour leur chromatine, moitié du père, moitié de la mère. Et ce qui s'applique à ces premières cellules de l'embryon peut s'admettre aussi pour des cellules suivantes, qui en naissent par les mêmes phénomènes de diNision. Le naturaliste ne risque guère de faire fausse route, en assignant comme fin k ce mécanisme com- ])liqué de servir la transmission héréditaire, et en regardant le moment où œuf et spermatozoaire se rencontrent comme celui où s'associent ces qualités de famille destinées à constituer le caractère physique et intellectuel de l'enfant. Tout se trou\e-t-il alors terminé, et une influence ultérieure de la mère sur son fruit, une influence suggestive, par exemple, comme l'admet Du Prel, n'estelle plus possible ? C'est une question que nous devons réserver.
Tout au plus, pourrait-on admettre comme certain que, dans la détermination des particularités de l'enfant, la suggestion ait à jouer un rôle secondaire, serve à imprimer en lui quelque idiosyncrasie, et rien de plus, si même on veut aller aussi loin. Car la nature n'a suivi qu'en bien peu de cas, dans tout le règne animal, la seule voie qui rende possible une influence suggestive de la mère sur l'enfant, à savoir de transporter le développement embryonnaire dans le corps de la mère. Le viviparisme n'est la règle ({lie dans la classe des mammifères, chez toutes les autres classes d'animaux il est au contraire l'exception.
Ne l'oublions pas d'ailleurs, les qualités paternelles se transmettent tout aussi bien que les qualités maternelles ; et en ce cas, le détour de la suggestion par la mère est d'autant moins admissible que, dans la transmission héréditaire, le retour à des ancêtres, dont la mère n'a presque jamais la moindre connaissance, est la règle; de plus, les particularités corporelles les plus intimes, telles que la disposition à des maladies déterminées, etc., du père, s'héritent aussi bien que de simples signes extérieurs, auxquels s'attache l'imagination d'une mère éprise d'amour.
Ce serait cependant faire tort à Du Prel que de lui attribuer l'intention d'expliquer l'hérédité par le seul secours de la suggestion des parents ; entraîné par sa pensée, il donne seulement à la suggestion plus d'importance qu'on ne lui en reconnaîtra. Il partage bien plutôt la manière de voir de ceux pour qui, selon la formule en usage, « des qualités acquises se transmettent », Cette simple phrase est aujourd'hui le centre d'un débat scientifique, provoqué par Aug. Weismann de Freiburg, où zoologistes et botanistes, embryologistes et pathologistes, luttent les uns contre les autres, et dont l'issue sera pour la science d'une portée bien plus grande que ne semblent le prévoir, pour le moment, plusieurs des adversaires et l'instigateur même de la lutte. Car au problème de l'hérédité ou de la non-hérédité des qualités acquises, se rattache l'une des plus importantes théories de la science naturelle présente, la théorie de la formation des espèces. Elle fournit la réponse à cette question : Comment naît l'organisme approprié à ses fins ? ainsi qu'aux questions suivantes : Que sommes-nous nousmêmes, comment entre dans la structure de nos membres et dans notre cerveau cette raison (jui, en dehors de nous, dans l'être inanimé, ne semble pas présente, qui pourtant ne paraît pas non plus pouvoir s'éveiller là où elle n'était pas déjà, et qui peut encore moins avoir été implantée du dehors dans la matière après son organisation ?
Au sujet de la théorie de l'origine des espèces, il ne règne pas dans le camp scientifique l'unanimité que se figurent peut-être les profanes ; d'une part, une majorité fidèle à l'école qui nous
offre avec toute assurance comme réponse à ces questions, la théorie de la sélection naturelle, de Darwin et Wallace ; d'autre part, une minorité sceptique qui, malgré les trente ans d'existence de cette théorie, ne s'avoue toujours pas convertie et vient de recevoir dans les derniers temps un puissant renfort, non pas en nombre, mais en qualité. Bref, ce point de la science est débattu avec ardeur, et des révolutions pleines de conséquences profondes nous attendent. Pour l'observateur superficiel, le débat semble de peu de portée. Au cas où il aurait pour résultat que les qualités acquises ne se transmettent point, nous aurions peu à changera nos idées scientifiques sur la finalité organique ; tout au plus aurions-nous à formuler la théorie de la sélection naturelle avec la conséquence plus grande que Weismann voudrait lui donner. Mais dans le cas d'une réponse affirmative, le bouleversement n'en serait que plus grand ; nous serions ramenés à la théorie de la formation des espèces, telle que l'a développée le grand génie Lamarck, à la fin du siècle précédent et au début du nôtre, et une insondable perspective de vérités nouvelles s'ouvrirait à nous. »
Les explications précédentes présentent en fait de quoi surprendre les personnes étrangères aux recherches spéciales, au nombre desquelles doit appartenir avec moi la majorité de mes lecteurs. Après avoir observé, durant des dizaines d'années, mes penchants, mes habitudes, mes gestes et mes façons de m'exprimer, je m'étais formé une image assez nette de la part respective que je croyais avoir héritée de mes père et mère ; je me tenais pour un alliage non pas on tous sens heureux, mais, pourtant, assez bien proportionné de ces deux êtres. Je m'étais accoutumé à chercher l'original de mes qualités bonnes et mauvaises chez mes parents, et à remercier mon Créateur d'avoir bien voulu ne pas tirer des deux un composé nouveau plus mal réussi. Jusque dans les moindres détails du langage, de la construction des phrases, de l'écriture même, des différents goûts artistiques, je croyais trouver en moi des traits individuels de mes parents. Mais j'avais surtout pris l'habitude d'expliquer par les apports différents de mes père et mère les contradictions d'apparence inconciliables de ma nature ; c'était là pour moi une consolation, sans laquelle j'aurais peutêtre fini par ne plus voir clair en moi-même. Il est de fait aussi que plus d'im de mes maîtres et amis ne m'a jamais