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CHAPITRE III

La pliréiiologie de Gall une fois endormie du dernier sommeil — elle nïnspirait plus confiance, pour avoir voulu trop prouver — la prépondérance ai)partint durant un demisiècle à la théorie du Français Flourens (1823), qui rattachait uniformément à toutes les parties du cerveau toutes les perceptions avec tous les faits de jugement, de mémoire et d(^ volonté. L'insuccès des expériences électriques, la difficulté d'avoir prise sur un organe aussi compliqué et aussi délirai, eurent pour résultat de faire traiter de cruauté inulile toute section ou perforation du cerveau chez les animaux vivanls, et ainsi la doctrine de Flourens demeura un dogme presque incontesté. C'est bien là fun des phénomènes les plus curieux dans le domaine des sciences naturelles, et la preuve cpf un défaut de mémoire devenu général peut provoquer l'abandon pour un long temps du principe même de la libre recherche. Car ce fut chez les physiologistes, les anatomistes et les médecins, une sorte de défaut de mémoire épidémique, qui laissa éteints, durant cinquante années, les souvenirs d(^ mainte explication et hypothèse antérieure, ou du moins ne leur permit pas de ramener sur la bonne ])iste l'imagination prévenue des spécialistes. Il y avait, à coup siir, une grande [)art de réaction contre la doctrine de Gall, dans cette attitude hostile en principe envers tout ce qui pouvait parler pour la localisation des fonctions cérébrales. On s'était familiarisé à tel point avec les idées de Flourens qu'on croyait toute désor-

ganivsation partielle du cerveau capable de détruire en partie et. linalement d'anéantir en entier l'âme humaine. En outre, cette doctrine devait, être funeste aussi aux progrès de la psychologie et de la philosophie ; ne favorisait-elle pas la conception des phénomènes psychiques comme autant d'émanations de facultés de l'âme autonomes, qui, liées sans doute au cerveau dans leur ensemble, ne se pouvaient saisir en aucun endroit de ce cerveau. De là vient surtout qu'aujourd'hui encore les concepts d'image, de conscience, d'attention, de volonté, d'intelligence, de caractère, de tempérament, etc., n'ont pas dépassé de beaucoup les défmitions de mots.

p]n 1870 seulement, deux Allemands, Fritsch etHitzig\ tentèrent, avec un meilleur succès, des expériences électriques; ils en conclurent l'inexactitude des idées de Flourens et « qu'il fallait rapporter à des centres limités (circonscrits) de l'écorce cérébrale, l'entrée dans la matière ou la naissance du sein de cette matière, de quelques fonctions psychiques, de toutes probablement ». Les expériences de Fritsch et Hitzîg concernaient surtout certains points de la partie antérieure de la sphère cérébrale, dont l'excitation électrique provoquait certaines contractions de muscles combinées et définies de la moitié du corps correspondante. Cette môme écorce cérébrale qui prête au « front du penseur » sa convexité, et où l'on voyait jadis avec prédilection le siège principal de l'intelligence, apparut ainsi bien plutôt comme la base centrale des nerfs moteurs de l'organisme humain.

De ces recherches initiatrices, qui n'étaient pas seulemeni une « redécouverte » d'hypothèses antérieures*, date l'étude nouvelle du cerveau et de ses fonctions; elles devinrent la boussole des différentes méthodes (extirpation chez les animaux vivants, excitation électrique, observation chimique,

i . De VirritahilUé du cerveau par voie électrique, dans les Archives de Reichert et Du Bois-Reyrtiond^ 1871.

2. Une étude d'eiiseinl)le assez détaillée sur les débuts de la physioloprie rérébrale nouvelle (Bouillaud et Broea : Localisation du langage; Meynert : Système de projection des centres fï«r»«Ma?/ Nothnagel : Expériences d^ extirpation; Fritseh et Hitzig : Expériences d* excitation y et enfin, Munk : Recherches jusçu'en i88i), se trouve dans le Traité des maladies cérébrales (vol. T, pages 186- 237}, de C. Wernirke.

examen aiiatomique et microscopique). Mais entre tous les penseurs, qui depuis lors se sont fait un mérite cVécIaircir ces questions si difficiles et si complexes, c'est à Herm. Munk que revient sans contredit la première place ; au don prophétique*, si important dans les grands problèmes, il joignit l'énergie tenace, qui, en dépit de toutes les contradictions et des insuccès répétés, ne cesse de maintenir devant l'œil du savant le but idéal. Les seize communications parues de 1877 à 1889 forment par suite une véritable histoire de ces questions.

Il serait, d'autre part, très injuste de rabaisser les services rendus par la science médicale aux dernières études cérébrales. Depuis la première attaque heureuse contre la théorie de Flourens, les médecins, par leurs observations médicales et les résultats de leurs sections, ont fourni tout un arsenal de preuves des plus riches ; on en avait d'autant plus besohi que les extirpations et excitations électriques, si imi)ortantes, de Vécorce cérébrale vivante, ne se peuvent tenter que sur les seuls animaux, et, en dépit des ressemblances entre le cerveau du singe et celui de l'homme, il devait sembler dangereux d'édifier de vastes inductions sur de pures analogies. Abstraction faite de tentatives plus anciennes pour déterminer le centre du langage, et de quelques autres essais précurseurs, ce sont notamment Charcot et ses élèves, qui, depuis 1876, sur le fondement de leurs observations cliniques, ont défendu la localisation. Dès le début de l'année 1880, Sigmund Exner put, à l'aide d'un fonds de matériaux comprenant des milliers de cas de maladies, élaborer une topographie figurée des troubles fonctionnels de Vécorce cérébrale*. Il mit autant de pénétration que de soin à étudier et à contrôler tous les cas décrits dans de

1. 11 écrit lui-môme dans rintroductiou de son œuvre : « Malgré la grande impression produite en général par les dernières publications de Goltz (1876), je ne pouvais croire «pie là où l'ordre le plus parfait règne dans les centres inférieurs, tous les lils dussent être jetés en désordre les ups à travers les autres dans les centres supérieurs ; la localisation des fonctions dans l'écorce cérébrale était ainsi pour moi « un postulat physiologique ».

2. Sigm. Exner : Recherches sur la localisation des fonctions dans Vécorce cér^ôr aie do l'homme j avec 23 tableaux. Vienne, 1881.

nombreux livres et journaux de médecine, et représenta graphiquement les résultats de ses recherches, de façon à nous permettre d'embrasser d'un coup d'œil le rapport entre des symptômes de maladie et les champs divers de l'écorce. Toutefois, avant de résumer ici en quelques lignes la partie pour nous essentielle de ces résultats, je ne dois pas laisser ouldier à mes lecteurs que nous avons à faire avec une branche du savoir humain à peine née. C'est surtout le cas pour le sens de la vue. On rapproche certains troubles graves de la facidlé visuelle de graves lésions et atteintes, tumeurs ou atrophie, etc., constatées lors de la section dans la partie de l'écorce afférente au sens de la vue *. Mais quant aux fluctuations plus délicates des perceptions et souvenirs visuels, quant aux amnésies partielles, à l'impossibilité de distinguer les nuances et aux états de faiblesse de l'intellect ailislique, nous manquons de lumières anatomiques, faute (le maladies locales faciles à reconnaître. Et cependant il nous faut admettre qu'on pourrait aussi prouver, pour tous ces cas de perturbation, des modifications correspondantes <le la substance ou de la tension électrique des molécules cérébrales. Ce qui nous manque ici, c'est non seulement la iiiu^sse nécessaire dans les recherches microscopiques, mais •Micore la comparaison anatomique môme grossière entre cas de santé et de maladie. A ce que m'a dit le professeur Rndinger de Munich, il n'a pas réussi, en dépit de tous ses efforts, à se procurer des cerveaux de peintres et sculpteurs éminents = ; il semble pourtant d'une importance capitale

1. K\iit'r (riviv ritr, paj^e G2) éiiunnTe les trois types suivants de troubles visuels, ol)servés dans le eas de lésions de l'éeorce — a). Heniianopsie plus ou moins rumplète, s]il y a lésion d'un hémisphère — h]. Hallucinations de la vue — (•'. Troubles visuels tout partieuliers, dont le caraetère commun est que les impressions visuelles parviennent bien encore à la conscience, mais sans pouvoir être mises à i>rolit par l'esprit comme dans l'état de santé,

2, Parmi les 18 cerveau\ d'hommes d'intelligence supérieure, dont put l)arler le jirofesseur Kiidinger, dans ses « Études relatives à l'anatomie de la fente simienne et du sillon interpariétal chez l'homme selon la race, le sexe et l'individualité », parmi ces 18 cerveaux, il ne se trouve piis un seul cerveau d'artiste ! Les différences profondes dans la formation des circonvolutions cérébrales entre hommes d'esprit supérieur et inférieur, sur les((uelles ces recherches de Rudinger attirent encore une fois l'attention, différences plus fnippantes encore dans certains groupes de circonvolutions que dans la sur-

qu'on puisse éliulior l'exacte structure do tels cerveaux, siège antérieur de souvenirs visuels d'une force et d'une finesse toutes spéciales. En raison de la répulsion générale des survivants à livrer aux mains de l'anatomiste l'armoire aux jXMisées de leurs parents, j'adresse directement, à tous les artistes sans préjugés, la prière de venir en aide à la science par des dispositions testamentaires convenables.

Et tout d'ahord, l'accord le plus paifait régne sur ce point que, chez l'homme, les perceptions visuelles se produisent (tans les lobes occipitaux du cerveau*. Les impressions de la moitié droite des deux rétines sont perçues dans le lobe droit, celles de la moitié gauche des deux rétines dans le lobe gauche. Ce sont les sphères visuelles droite et gauche. Or, la moitié droite des deux rétines réfléchit la moitié gauche (lu champ visuel ; cette dernière disparaît donc si le c(')fé droit de la sphère visuelle devient incapable de fonctionner — d'où Hemianopsie '. Mais à l'état normal, les rayons toml)ant tant à droite qu'à gauche dans la macula littea, ou tache jaune, sont encore projetés sur les deux sphères visuelles; le champ commun de fixation parvient ainsi au ([uadruple à la perception interne, ciiTonstance qui suffirait déjà à expliquer la netteté incomparable de ce champ.

faco iri'iu'Tale di* TiTorco réivbnile, nous permettent d'espérer (fue le dévelopjKMnent des lobes oneipitaux, siège du sens de la vue, révélera aussi chez les artistes des partieularités surprenantes.

i. Les lobes oceipitaux se trouvent, dans le plan horiz(nital, juste à l'opposé dos deux prunelles, si nous tenons la tète droite dans la position primaire. (C'est done. proprement une erreur de dire que nous n'avons pas d'yeux par derrière î^i Bischof Guide des exereiecs jiratitpies — 3" édition, reviie par lo professeur D' N. Kiidinger) nous dit : « Les eireonvolutions et sillons du Lobus oeeipitalis i)résentent, abstraction faite du Cuneus et de la Fissura ealearina, des dispositions très variables, et on rencontre par suite, dans leur examen et leur désignation, des difficultés plus grandes ([ue dans l'étude des autres lobes cérébraux. »»

1. Appelée aussi hémianopie ou bémiople, c'est-à-dire demi-vision. La disparition passagère ou dural)le de la moitié gauche ou droite du champ visuel binoculaire, peut être la suite, soit d'une maladie locale (^tumeur, etc.) de l'un des deux lo])es occijdtaux, soit d'une perturbation semi-latérale de la faculté de sentir (demi-anesthésie"). La preuve que les lol)es occipitaux sont le siège réel, lion seulement dis perceptions, mais aussi des réminiscences visuelles, ouvrira rie nouveaux points de vue à l'étude clinique de ces phémmiènes singuliers et complexes. Voir Wernicke : Maladies cérébrales, I. Pages 2.')3, 33.'i. II, (>9, 78, 188-203. En particulier i)Our ce qu'on nomme les défectuosités hémiopiciucs, Nol. I, page 33").

Je reviendrai plus tard encore sur rimportance de cette circonstance pour les souvenirs visuels.

Il y a plus : Munk a Irouvé des rapports constamment lixes entre les diverses régions de la rétine d'une part (*t celles de Técorce de l'autre ; il faudrait donc admettre uiie projection formelle des rétines sur les sphères visuelles (ainsi une projection directement opposée à celle dont il a été question plus haut). « La première idée de l'état des choses m'était déjà venue dans l'un des premiers stades de mes recherches. Si j'extirpais de Técorce d'un lobe inférieur une ])artie quelconque, de moyenne grandeur, il se produisait des troubles visuels, explicables seulement par la présence actuelle dans l'une des rétines d'une sorte de second point aveugle. Si l'extirpation d'une partie cohérente de l'écorce provoque toujours une suspension de perception pour une partie cohérente des éléments rétiniens sensibles à la lumière, il ne peut y avoir, comme je le disais, qu'une cause à ce phénomène : les éléments situés au centre de la sphère visuelle, qui forment l'extrémité des filaments du 7iervus opticus et le siège de la perception visuelle, doivent offrir une disposition régulière et continue comme les éléments rétiniens sensibles à la lumière, d'où sortent les filaments du nervics opticits ] à des éléments voisins de la rétine correspondent toujours des éléments voisins de l'écorce chargés de la perception * . » '

Quant aux extrémités de filaments optiques coiTespondant aux taches jaunes des deux rétines, Munk les transporte à peu près, pour chaque lobe occipital, au milieu de la moitié postérieure de la convexité, à l'endroit nommé B. C'est de cet endroit* surtout, comme point de départ, que les perceptions actuelles doivent être déposées à l'état d'images mné-

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