‹ Physiologie de la̕rtChapitre 18 sur 48 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Qui ne se rappelle avoir lu mot à moL des })lirases, des pages entières d'un livre sans y prêter attention ? Pendant la lecture, peut-ôtre par le fait de cette lecture môme, nos pensées se portent sur des images internes, et tandis que nous suivons les chemins de notre fantaisie, Tœil exeiré poursuit le travail mécanique de la lecture, jusqu'à ce qu'en- Qn, réveillés peut-être aussi par un mot ou un passage du livre, nous nous rendions compte de notre occupation sans but et reprenions à nouveau la lecture là où nous avions perdu le fil du récit. On ne peut douter que nous ayons perçu la partie lue mécaniquement, chaque mot, chaque lettre ; il n'y manquait, comme Ton dit, que l'attention. Cependant nous savons nous rappeler aussitôt l'endroit où nous avons perdu le fil ; bien plus : à la seconde lecture nous nous rappelons nettement avoir rencontré, un instant plus tôt, telle ou telle expression, tel ou tel mot, nous avons môme le souvenir de constructions isolées au début ou à la fin d'une ligne.

Plus typique encore est le phénomène suivant, éprouvé plus d'une fois par tout homme de lettres : en lisant une feuille d'imprimerie nous cessons de saisir d'après leur sens les lignes imprimées, nos pensées errent, peut-ôtre, tout à fait ailleurs ; nous continuons pourtant à remarquer non seulement les erreurs de lettres et les fautes grammaticales, mais à les noter à la marge très correctement. Une grande

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pratique permet de remarquer môme des fautes de construction de mots et de phrases : la conséquence générale de ce dernier fait est, il est vrai, que nous nous éveillons du milieu de nos réflexions, pour réfléchir à la correction nécessaire. Nous avons donc ici, sans le concours de ce qu'on nomme « Tattenlion », un travail à coup sur intellectuel avec des associations assez compliquées : les images actuelles des mots et constructions imprimés évoquent, par un mouvement tout automatique, les images mnémoniques correctes dans la sphère visuelle : faute de concordance entre les deux, une impulsion contraire sous la forme de l'image antérieure (image collective presque toujours) se transmet automatiquement comme ohstacle, au contre moteur, d'où proviennent les mouvements de la main occupée à écrire. Y a-t-il à cet effet concours du centre sensoriel ou moteur du langage, ou la réaction se produit-elle par la voie la plus courte (sphères visuelle, main)* : nous ne pouvons ici répondre à cette question. Mais ce qui est indubitable, c'est le fait qu'un courant continu dégage automatiquement toutes les images, impul sions et excitations réflexes, nécessaires au travail de correction. On peut nommer ce travail un travail mécanique, mais on ne doit pas oublier qu'il embrasse pourtant des branches étendues de notre savoir ; car nous corrigeons aussi automatiquement l'emploi incorrect de mots étrangers, des phrases entières écrites en langue étrangère, etc. Pour apprécier rimportance physiologique du phénomène , il suffit d'imposer la môme tache à un homme sans pratique, bien que d'une culture littéraire très vaste : cet homme se donnera la plus grande peine et devra éviter toute distraction, pour exécuter en un temps double avec la môme sûreté le travail que le correcteur exercé mène à bonne fui pour ainsi dire en dormant, sans aucun effort d'attention consciente ^

Chaque genre d'activité intellectuelle nous présente des phénomènes semblables. Je connais des peintres qui, pendant leur travail, non seulement écoutent avec plaisir de la musique et critiquent chaque fausse note, mais encore, tout en pei-

1. Ce (fuo j'en dis ici ne doit pas cependant contril)ucr le moins du monde à affermir dans leur inattention Messieurs les compositeurs et correcteurs.

gnant un portrait, par exemple, s'entretiennent avec leur modèle sur tous les sujets possibles, sans rapport aucun avec leur œuvre. Le système de souvenirs nécessaii'e à l'exécution de celle-ci est si bien organisé et fonctionne si sûrement chez eux, que le possesseur peut consacrer sans danger son esprit à traiter en môme temps les matières les plus étrangères. Personne, et lui moins qu'un autre, ne pense à la somme d'étude et d'attention qui a été jadis nécessaire pour organiser avec une telle perfection son intellect artistique. Il est aussi entièrement impossible de dire quand et où, dans le cours de la pratique, l'attention consciente est devenue superflue : il y a eu là progression insensible.

Plus d'une fois, en classe, nous avons cherché sans trouver et reçu pour cela des soufflets par dessus le marché : aussi l'attention a-t-elle pris dans notre imagination la forme d'une légère et malicieuse personne qui abandonne son logis sans notre permission, pour vagabonder de côté ou d'autre, ou encore se retire en boudant dans quelque coin, sans que ni les bonnes paroles ni la violence puissent la détermmer à remplir son office. Cette personnification d'une phase de notre vie nerveuse repose naturellement sur de pures idées enfantines, qui ne gagnent en importance que pour ôlre conservées par la plupart des hommes, leur vie durant, pour plus de commodité. En fait, l'attention n'est qu'un échelon nécessaire et inévitable dans le processus mnémonique dont le premier degré est le mouvement réflexe nerveux inné le plus simple, et le point culminant le choix à demi conscient entre les images collectives et les substitutions les plus compliquées de la mémoire.

L'impression nerveuse se transforme-t-elle en sensation, « la sensation » en perception, la perception en « attention » et l'attention en « conscience », et ensuite, dans un ordre de développement inverse, conscience et attention redeviennent-elles superflues pour laisser se dérouler d'ellemême une activité intellectuelle complexe :* ce processus dépend de circonstances difficiles à définir, dont l'apparition certaine se dérobe de plus presque toujours à notre entendement. Une perception déterminée vient-elle à refouler

toutes les autres sensations transmises simultanément et exclut-elle toutes les images mnémoniques sans relation avec elle-même, nous voyons là le plus haut degré de l'attention *. Mais y a-t-il môme aloi's exclusion réelle et constante do toutes les autres perceptions ? Un des éléments de l'attention la plus fructueuse n'est-il pas justement un certain sentiment positif de bien-ôtre en plusieurs domaines de la sensibilité? Rappelons la sensation de chaleur, le goût du cigare, les spirales que nous formons avec la fumée du tabac et que nous nous plaisons à suivre de l'œil, le son de la harpe t'olienne, le gazouillement des oiseaux, le travail sourd de la forôt, etc., toutes perceptions accessoires, qui, le cas échéant, peuvent accroître notre attention dirigée sur quelque objet ou la modifier en un sens utile. Mais les cas ne sont pas rares non plus, où l'attention paraît uniformément répartie entre perceptions de domaines sensibles différents ; c'est la règle, par exemple, dans des entretiens avec des personnes dont le jeu de physionomie nous intéresse, au théâtre, au bal, etc.

Une telle multiplicité et un tel morcellement de l'attention, comme l'exercice automatique d'activités intellectuelles complexes, ne deviennent possibles que dans un âge ultérieur, presque toujours seulement après Tapparition de la puberté : ce fait nous porte à supposer que l'attention, autant que nous entendons par ce mot la combinaison consciente d'images actuelles avec notre fonds de souvenirs, n'est en général qu'un stade préliminaire d'organisation incomplète. Mais l'homme ne cesse, durant toute sa vie, de travailler, tout au moins de pouvoir travailler au perfectionnement de son organisation mnémonique ; cet état ne lui devient donc

1. Rares sont les cas, où toutes les autres perceptions et sensations sont refoulées en faveur d'une représentation ou d'un souvenir unique. Il ne faut admettre qu'avec une grande réserve les récits de blessés qui ne remarquaient pas leurs lésions (par exemple, chez Taine, V intelligence^ 1). A Langensalza, je croyais aussi tout d'abord avoir simplement fait un faux pas, lorsqu'une halle ennemie m'avait étendu à terre. Mais ce peut être aussi une conséquence de la petite distance à laquelle le coup avait été tiré ; les blessures les plus graves ne sont pas toujours les plus douloureuses. Dans les seuls cas d'extase et d'hypnotisme il y a, sans aucun doute, attention parfaitement exclusive, et là môme il n'y a pas exclusion complète du souvenir lointain de perceptions négligées à l'origine.

jamais entièrement étranger et superflu : quelque nombreuses, quelque vastes branches ae savoir, quelques aptitudes qu'il apprenne peu à peu à dominer automatiquement, il rencontre toujours de nouveaux problèmes, dont il ne so rend tout d'abord maître qu'avec lenteur. Cette lenteur des actes de choix, ces fluctuations des images affirmatives ol négatives, lïnsuccès des premières associations et réactions, contribuent à provoquer en nous le sentiment de fatigue df Tattention. Selon toute vraisemblance, il se produit ainsi dans ce lent processus une réelle dépense de forces relativement plus grande, car toute obstruction des conduits électriques prolongée au-delà du temps de réaction le plus court, entraîne aussi une plus grande consommation d'éléments ; mais pour ce qui est de l'essence et des résultats, il n'y a aucune dissemblance entre ces états de tension lents o't prolongés et les actes automatiques rapides ; d'un côté comme de l'autre, nous trouvons associations très compliquées, dégagements d'images collectives les plus lointaines, nouvelles acquisitions de mémoire, etc., avec cette seule différence que, dans le travail automatique, nous ne pouvons poursuivre dans le détail la marche du phénomène : voulons-nous pourtant en faire l'essai, et réussissons-nous à ralentir le processus, à le décomposer en ses différentes parties, il cesse justement alors de présenter le caractère du parfait automatisme *.

Le travail de cette attention automatique, dont nous n'avons jamais pleine conscience, atteint chez l'adulte normalement organisé un degré incroyable en quantité et en ([ualité. Soldat dans les rangs, chasseur à l'affût, acteur el chanteur, chef de bureau, jeune homme bien élevé dans un bal, violoniste dans un orchestre, pianiste, chambellan, portier d'hôtel, simple palefrenier, tous ne peuvent se conduire avec une parfaite correction que dans le cas où ils disposent

1. C'est aussi la difficulté dont souffrent les mesures des phénomènes et temps de réaction. Voir pour plus de détails sur ce point Wundt, Psychologie pkyiiologiçue, II, page 261. (Trad. française. Paris, Félix Alcan, éditeur.) Des esprits faibles ne peuvent servir à ces mesures scientifiques, et d'autre part, l'homm»' pourvu d'une véritable vie intellectuelle, si naïf qu'il soit encore à la premioiv expérience, tombe si vite dans l'automatisme, qu'après quelques expériences déjà, il ne peut plus passer pour impartial. La preuve la plus évidente en est la fréciuencc des réactions anticipées dans le cas d'expériences souvent répétées.

ÉTATS DE TEiNSION — SOUVENIR ET OUBLI 4d

d'une grande masse de tensions automatiques, au fonctionnement sûr. L'un s'en tient à ce qu'il a péniblement acquis, l'autre sent en lui des aptitudes plus riches qui le poussent à élargir et à affiner son organisation par le moyen d'une nouvelle attention, intense et lente ; mais môme l'organisation, en apparence fermée, de l'homme indolent, travaille et se consolide, aussi longtemps et aussi souvent qu'il en fait usage.

Quant à la transformation graduelle de l'attention énergique en attention automatique, jusque dans les faits les plus insignifiants de la vie, je ne veux en choisir qu'un exemple entre cent. Le célibataire entre pour la première fois la nuit dans son nouveau domicile ; il n'a pas de briquet sur lui, il devra déployer de la prudence et l'attention la plus grande pour éviter tout faux pas sur l'escalier à lui inconnu, il tâtera partout avec les mains et la canne, pour trouver enfin son lit et la chaise, sur laquelle il dépose ses vêtements. Le second retour nocturne présente déjà moins de difficultés; à la dixième fois il marche et saisit chaque objet presque avec la môme assurance qu'en plein jour. Et cependant, demandezlui combien de marches comprend l'escalier de chaque étage^ combien de pas il a à faire jusqu'à la porte de sa chambre, il ne pourrait guère le dire : mémoire et attention automatiques sont là, sans qu'il s'en puisse rendre un compte exact ; il est aussi indubitable que la mémoire fonctionne toujours plus sûrement, malgré l'absence apparente de l'attention, et que par suite les images mnémoniques s'affermissent toujours davantage.

Je prie d'attacher une importance toute particulière à cette fécondation automatique de la mémoire, parce qu'elle éclaire d'une vive lumière les fonctions des éléments représentatifs (voir plus haut). C'est un faux orgueil de l'homme adulte de ne .vouloir avoir rien remarqué sans réflexion et sans attention. Môme en l'absence de ces états de conscience, la mémoire ne cesse de s'enrichir. Reportons-nous par la pensée à ce travail tout mécanique et vide de sens, de règles, de •poésies apprises par cœur, à l'automatisation graduelle du langage, du style usuel et épistolaire, de la lecture musicale, etc. D'autre part, il est hors de doute que les sou-

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\enirs acquis à l'état traltention énergique, possèdent en général une consistance plus grande que les souvenirs dus^ une simple action automatique. Pour le sens de la vue, la raison en est l'accroissement d'intensité des courants lumineux, dirigés sur les parties « attentives » des éléments perceptifs de la sphère visuelle. Ces parties correspondent-elles, comme c'est la règle, avec les deux cavités rétiniennes, il se produit alors, ainsi que nous l'avons vu plus haut, môme sans attention, une quadruple perception du champ visuel objectif, et cette perception s'augmente encore du renforcement du courant, qui constitue l'attention énergique. Nous trouvons là l'explication de l'influence funeste pour toute la vie des images fausses acquises au début des études artistiques à la faveur d'un redoublement d'attention.

Nous sommes ainsi dûment autorisés à regarder l'attention énergique comme un simple état primaire de tension, précurseur ou concomitant de l'activité mnémonique spontanée. Pendant que cet état règne en certains sens, les phénomènes automatiques déjà organisés subissent quelque perte : c'est une conséquence générale des limites naturelles de Tactivilé cérébrale. Faute d'un tel renforcement et d'un tel exclusivisme, suite de courants électriques concentrés, notre sentiment du moi serait le jouet d'une masse infinie d'influences et d'énergies déterminantes. Il suffit de penser aux milliers de perceptions auxquelles sont soumis à toute minute les organes périphériques d'un habitant des grandes villes : yeux, oreilles, nez, bout des doigts, langue, sont occupés presque incessamment de ce milieu ; ajoutons à cela les mouvements généraux de l'appétit, de la pitié, de l'envie, les mille impulsions aux jouissances de toutes sortes, etc., où irions-nous, si nous voulions toujours réagir énergiquement sur toutes ces choses ! L'homme sain et actif n'en a ni le temps, ni la force ; des surexcitations répétées le rendent nerveux. L'exemple du peintre qui s'entretient de politique avec son modèle et crée en môme temps une équation lumineuse parfaite, prouve combien le travail intellectuel principal peut ôtre fourni automatiquement et semble passer au rang d'accessoire, tandis que l'attention consciente se dirige

vers un intérôt éloigné ; personne ne viendra prétendre cependant que pour l'artiste, le travail de peinture soit devenu Faccessoire et l'entretien politique le principal ; le peintre môme conserve, à coup sûr, à tout moment la conscience de l'importance prééminente de son travail. Attention consciente et centre de la tension mnémonique dirigée vers un but, ne sont donc rien moins que des notions inséparables.

Wundt * use du langage figuré, qui nomme la conscience un « œil interne » et dit des images présentes à un moment donné qu'elles se trouvent « dans le champ visuel de la conscience » ; il appelle la partie de la conscience vers laquelle se tourne l'attention, « le point de vue interne », et il ajoute : <( L'entrée d'une image dans le champ visuel interne sera pour nous la perception, son entrée dans le point de vue l'aperception. » Abstraction faite de la hardie tentative de bâtir siu* des images poétiques Texplication de phénomènes psychologiques, nous pouvons cependant demander : <( L'attention est-elle toujours tournée vers le point de vue de la conscience ? » Il est vrai, pendant son entretien politique avec son modèle, le peintre semble exécuter avec une parfaite spontanéité tous les détails de son œuvre, grâce à la sûreté et à la supériorité de son organisation mnémonique artistique ; il n'en serait pas moins faux d'admettre que ce travail, en tant que processus complexe, n'est plus dans « le point de vue de sa conscience » ; il serait bien plus juste de dire qu'en ce cas l'attention consciente, dirigée sur des objets étrangers, se meut à la périphérie du champ visuel interne. Et peut-on contester que, dans son travail de détail, d'apparence automatique, le peintre ne soit sujet à des aperceptions réelles? Ou bien une perception automatique ne pénètre-t-elle pas dans la conscience, quand on l'emploie comme souvenir dans un travail conscient de sa fui ?

Dans le domaine du sens de la vue et, en particulier, dans l'observation artistique, l'attention dite indirecte, c'est-à-dii'c l'attention dirigée sur des parties non fixées du champ visuel objectif, nous fournit, d'ailleurs, la meilleure preuve de ce

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