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Psychologie physiologique, II, pajje

fait, qu'à côté de l'aperception centrale, due à la furca centralis de la rétine, ou encore aux conduits optiques qui en sortent, il peut se produire des inductions périphériques, séparées dans notre conscience. (Le rôle privilégié, mis plus haut en relief, de la moitié interne du champ visuel dans chaque œil, semble tenir à la disposition hémiopîque des sphères visuelles.) La pratique (l'artiste l'acquiert presque toujours sans y prendre garde) peut permettre, en dehors du point fixé par les deux yeux, d'accorder encore une attention spéciale à deux, trois ou quatre autres points bien déterminés (séries de points, traits, ligures) du champ visuel, et la présence, en chaque œil, de places (parties de la rétine) toutes réservées à une telle attention indirecte, nous porte à assigner comme base à l'ensemble du phénomène le renforcement intermittent du courant lumineux dans des éléments isolés des sphères visuelles. Tous les observateurs sont d'accord sur ce point, que l'attention énergique dirigée suides parties vues indirectement entraîne à sa suite une netteté croissante * ; mais la seule explication physiologique possible est l'hypothèse d'une sensation plus intense dans ces éléments des centres qui coiTespondent avec les parties rétiniennes en question. Or, il ne peut être ici question que de sensation lumineuse; dans le domaine du sens visuel, ainsi que des souvenirs visuels, l'attention énergique se laisse donc définir comme une — sensation lumineuse subjective plus intense.

Par suite, pour arriver à apprécier nettement les différents états de tension de l'aperception, il serait plus sage d'en rechercher l'enchaînement et le passage de l'un à l'autre que de vouloir opérer une dissolution artificielle. Nous avons moins de peine à y parvenir, si nous nous représentons que toute image repose sur le souvenir, et doit sa naissance à un seul et môme processus.' On croit entendre un paradoxe, mais c'est pour moi une vérité hors de doute : la

1. Wundt (H, page 86) dit i)ar cxcinplo : « Eu gùnî'i'Jil le méridien horizontal de la rétine est de beaucoup plus capable que le méridien vertical d'une certaine finesse de distinction. En outre, on remarque dans la vision indirecte, à un bien plus haut degré que dans la vision directe, que la finesse de distinction se perfectionne par la pratique.

première aperception môme est déjà fait de mémoire ! Pour ce qui est du sens de la vue, nous avons été conduits forcément à la conclusion suivante : la première perception se produit grâce à une image postérieure, qui dure quelque temps après que l'organe périphérique, la rétine, a rempli son office. A cette première image postérieure complète succèdent directement différentes phases d'images postérieures positives et négatives, puis, en des circonstance données, le retour de l'image mnémonique. Plus la durée de ces premières images est longue, plus leur action se répète dans le môme sens, et plus la reproduction des images mnémoniques est fréquente, plus intime aussi la combinaison des images avec la substance nerveuse. L'aperception actuelle ellc-môme, qu'elle excite aussitôt notre attention ou se borne tout d'abord à enrichir automatiquement notre fonds de souvenirs, ne se produit jamais qu'après la perception par les organes périphériques. Au point de vue physiologique, il n'y a donc pas de présent objectif, mais un simple passé. Ce que nous nommons présent est ime notion des plus monstrueuses et a bien plutôt pour limites le début et la fin de certains actes de pensée et processus vitaux que des déterminations de temps objectives. Ce que nous nommons «avenir» est aussi une pure combinaison de souvenirs mnémoniques, auxquels notre impatience de vivre prête des ailes.

Il s'ensuit que le phénomène nommé généralement par nous attention est, à vrai dire, un état imparfait du souvenir; le souvenir parfait apparaît spontanément, n'a plus besoin de l'état d'attention qui exige une dépense de force; et c'est seulement sous cette forme, exempte de fatigue, qu'il devient le serviteur passif de nos instincts et sensations, de nos actes volontaires, de notre travail : il nous permet de marcher à de nouvelles conquêtes ou, libres de tout effort inférieur, de nous vouer aux associations les plus sublimes. Nous trouvons la confirmation de cette manière de voir dans ce que poètes, artistes, savants et inventeurs nous disent de leur façon de penser : ils nous décrivent les associations les plus étonnantes comme le produit d'une sorte de rôve, c'est-à-dire de l'automatisme. Il est môme mauvais, tout homme qui

T'crit ou s'occupe d'art le sait, de vouloir serrer de près par une attention trop énergique ces images et actes de volonté, produits apparents d'un entier automatisme : la raison en est dans la délicatesse des combinaisons électriques, quim courant trop fort, brutalement induit, détruit à Vétat naissant. Nos souvenirs latents ne s'entretiennent, pour ainsi dire, entre eux qu'à mi-voix, et apportent encore dans leurs relations une grande l'éserve pour ne pas troubler la mystérieuse conférence et n'en pas compromettre Theureux résultat.

Il est vrai, cette explication paraît ne pas suffire pour l'attention expectante. Mais cberclions-nous à comprendre cet état d'attente d'une perception nouvelle, nous trouvons qu'il (*onsiste cependant, avant tout, en une simple liésitation indécise entre des images mnémoniques ou images collectives plus ou moins claires. Il faut concevoir toujours l'attention expectante comme un état de tension en des centres do mémoire parfaitement déterminés, parfois en deux ou plusieurs de ces centres; c'est un état très fatigant, parce que les souvenirs qui y prennent part s'efforcent sans cesse d'amener à sa conclusion, par la production d'images mnémoniques, un acte de volonté imparfait, et la fatigue croît avec l'incertitude sur le cours probable de cet acte du vouloir. C'est au fond le môme état que celui désigné par nous à l'aide du mot «penser », à une seule différence près : dans le dernier cas, l'acte de choix peut s'achever vite à l'aide des images mnémoniques antérieures déjà à notre disposition; l'attention expectante, au contraire, n'atteint jamais son dernier terme qu'avec l'entrée en scène d'une nouvelle aperception.

Mais ce processus lui-même devient automatique après répétition fréquente, si, par exemple, les impressions lumineuses, auditives, etc., facteurs de l'aperception finale, re" viennent à des intervalles à peu près réguliers et avec une force une fois connue. Soit, par exemple, le travail du pointeur au tir. Au début, notre homme est entièrement soumis à l'état d'attention expectante consciente; mais, peu à peu, il devient sûr de lui et tranquille ; après chaque balle tirée, il

apparaît mécaniquement et montre l'endroit atteint. Il peut laisser errer à l'aventure son attention; il ne la rappelle à son service que si la balle suivante se fait plus longtemps attendre qu'elle ne le devrait, d'après son sentiment automatique du rythme. Il en est de môme des recrues à l'exercice; tout le débat sur la durée du service actif a pour véritable point culminant cette question : Combien de temps faut-il, étant donné un homme de vingt ans, de capacité moyenne, pour automatiser à tel point son organisation mnémonique (morale et technique), que l'appareil ne vienne pas à faire défaut dans un cas sérieux et que la force de tension (attention) nécessaire à tout moment, en paix et en guerre, ne soit pas absorbée par le travail inférieur •* ?

Toutes nos analyses souffrent du manque de désignations sûres pour ces états psychiques que noos ressentons comme tensions plus ou moins énergiques, ou dont la présence certaine se peut du moins conclure d'autres faits psychiques. Nous avons, heureusement, aujourd'hui la mémoire « consciente » et « inconsciente » , l'attention « volontaire » et « spontanée » et môme « automato-expectante », etc. Mais (le quelle utilité nous sont toutes les désignations de ce j^enre, si nous ne possédons du fait lui-môme que des idées incertaines et flottantes? Pour nous mettre d'accord sur ces états diiférents, il nous faudrait donner des descriptions et comparaisons circonstanciées d'un cas avec l'autre, et alors encore nous arriverions, à vrai dire, presque toujours à ce résultat : lorsque deux hommes croient observer le môme phénomène, ce n'est, pas tout à fait le môme î Mais c'est pourtant un progrès de s'élever à cette idée que les notions vagues d' « attention » et de conscience ne doivent pas ôtre attribuées à des facultés spéciales de l'Ame, mais sont bien plutôt inséparables du contenu des sensations et sentiments

1. Si ruii MO peut rien ral)attre dos oxig-oncos niilitairos, une réduction importante n'est possible qu<^ si on eonmienee déjà à automatiser la mémoire du soldat avant le début du service, à l'école, dans des Sociétés de gymnastique, dans des corps spéciaux de cadets, etc. Au. point de vue physiologique, ce résultat ne semble pas hors de notre portée, puisqu'il s'agit surtout de sou- ^enirs moteurs et sensoriels, sur les<iuels on peut [leser assez fortement sans ilanger pour la santé, chez des jeunes gens Agés de dix à vingt ans.

et inconcevables sans ce contenu. Ils ne nous fournissent qu'une certaine échelle pour mesurer la force et le rang des tensions éprouvées par nous. Mais essayons-nous de suivre les limites extrêmes des tensions éprouvées jusqu'aux points de nullité, nous ne tardons pas à acquérir cette conviction que, par delà ces points de nullité, s'étend encore une vaste région de phénomènes et de faits psycho-physiques, la région de Yinconscieni : c'est ainsi qu'on la nomme, mais sans une justesse absolue ; car le caractère vague du concept « conscient » — les philosophes et les esthéticiens se plaisent à l'employer là môme où ils marchent sans aucun doute en pleines ténèbres physiologiques — rend difficile de faire la part exacte de tout ce que nous ne savons pas. Ce domaine est bien plus grand que la plupart des hommes ne s'en doutent.

Si nous partons du principe inattaquable, semble-t-il, que l'ensemble de nos pensées et de nos actes repose sur des souvenirs, il ne peut y avoir tout d'abord le moindre doute sur la nature du mouvement dont ce sombre atelier est le théâtre : c'est le mouvement intime, incontrôlable, d'images impulsives et admonitives qui préparent ces autres phénomènes plus bruyants, nommés « conscients » par nous. C'est toujours ce mouvement qui a eu lieu, lorsqu'il nous faut dire : « Je ne sais pas comment j'en suis venu là. » Il nous est alors entièrement impossible d'embrasser d'un coup d'œil le processus préliminaire et de désigner les images qui y ont participé. En règle générale, nous appelons « latentes » toutes les images qui ne se montrent pas au grand jour dans des actes de volonté conscients; et nous associons à cette dénomination l'idée qu'elles reposent inactives dans leur retraite, comme la Belle au Bols dormant. Mais le dernier point est pour le moins très douteux; en effet, nous ne savons pas lesquelles d'entre elles ont concouru au processus préliminaire, et nous parvenons aussi peu à démêler si, aux images révélées dans le phénomène visible (état de conscience, d'attention active), il ne s'en joint pas d'autres qui ne paraissent pas au jour et semblent par suite n'être pas reproduites.

Il arrive souvent, je crois l'avoir démontre, que nos souvenirs se peuplent d'images nouvelles, même sans le concours de la conscience et de l'attention; de là, pour nous, l'impossibilité d'embrasser d'une vue claire l'état de notre fonds de souvenirs effectifs. La seule preuve de la présence actuelle d'un souvenir est son apparition dans le phénomène visible. Quelles luttes avec d'autres souvenirs moins énergiques peuvent avoir précédé sa victoire définitive de contenu déterminé et enfin déterminant? A-t-il dans cette lutte conservé la forme de l'aperception primitive ou subi quelques modifications? Nous ne pouvons le dire. Nous acceptons purement le contenu, tel qu'il est, comme souvenir vrai; souvent nous reconnaissons nous-mêmes noire erreur, souvent aussi nous apprenons seulement par d'autres, à nos dépens, que « notre souvenir nous a trompés ».

Des milliers de souvenirs peuvent flotter de ci de là, toute notre vie durant, entre les frontières des processus latents et visibles, sans posséder jamais la force de franchir cette limite. Qu'une nouvelle image actuelle leur tende une main secourable, ils s'empressent d'apparaître. L'un des cas les plus fréquents est, par suite, celui de la simple reconnaissance. Il est une masse infinie d'images visuelles, auditives, gustatives et tactiles que, sans pouvoir nous les représenter à part, nous reconnaissons pourtant avec la plus grande sûreté entre des milliers de perceptions actuelles. Bien plus, nous les localisons aussitôt à une place déterminée dans le temps et dans l'espace. La richesse de ce fonds de souvenirs purement reconnaissables, et la durée de sa conservation, échappe à toute mesure de notre part. Depuis vingt ans au plus, par exemple, nous n'avons pas mis le pied dans notre ville natale; à peine tel ou tel événement dont nous y avons été acteur ou témoin, a-t-il parfois effleuré notre pensée, et cependant nous reconnaissons, après un aussi long temps, les détails les plus insignifiants, nous reconnaissons cent personnes, bien qu'elles aient vieilli comme nous dans l'intervalle — nous nous rappelons leur voix, leur façon de s'exprimer, leurs gestes en parlant, leur destinée. Rien de plus curieux alors que l'illumination gra-

(luelle et Toveil do souvenirs d'abord tout obscurs : après mainte erreur et confusion, les plans les plus lointains s'éclairent; des physionomies, que nous ne pouvions jamais nous représenter par le libre souvenir, se dressent maintenant, tout d'un coup, vivantes à nos yeux, en un lieu déterminé, dans le concours d'autres circonstances accessoires. Et cette reconnaissance multiple et surprenante de circoiislances qui nous semblaient complètement oubliées, sert à nous remettre en mémoire mainte autre particularité que nous ne percevons pas : le métayer ou le maire que nous croyions oublié avait, nous nous le rappelons, en Amérique, un oncle 'que nous n'avons jamais connu, mais dont nous avons entendu parler il y a vingt ans.

Dans ces cas d'éclairement d'un lointain crépusculaire, nous nous rendons un compte parfait de Fimportance el de l'étendue de la reconnaissance. S'agit-il, au contraire, de gens et de choses que nous avons rencontrés rarement, sans doute, mais pourtant à plusieurs reprises, dans le cours de l'année, le fait de la reconnaissance en tant que tel ne nous frappe déjà plus, nous le trouvons tout naturel, tout au plus la renconti'e elle-même nous "cause-t-elle joie ou ennui. Et quant à ces phénomènes dont nous avons la perception actuelle répétée, chaque jour, à chaque heure, jamais l'idée ne nous vient que nous devons toujours les reconnaître de nouveau, pour les considérer comme « connus ». Bien plus, les phénomènes connus que nous ignorons par pure négligence voulue ou apparente, doivent être d'abord reconnus. Sinon, et à défaut des mille processus cachés (actes de choix de la mémoire) qui établissent à toute heure l'identité ou la ressemblance des ])erceptions actuelles avec les souvenirs antérieurs, apparaît tout spontanément quelque chose de l'état nommé par nous « attention ». Sommes-nous dominés par un processus continu, qui nous détourne de tous les accidents actuels, les phénomènes spontanés de reconnaissance subissent aussi une réduction; nous nous rangeons dans la rue devant « l'image collective homme », mais notre distrarlion (ou plutôt notre concentration d'esprit) nous empoche (le reconnaître en elle sur le moment notre ami intime.

Souvent alors l'image aclmonitive n'apparaît qu'à Taide d'une image secondaire postérieure : « Tu n'as pas remarqué une chose que tu avais coutume de remarquer. » Mais sommesnous libres de tels processus antérieurs absorbants, par exemple, dans des promenades, dans des voyages d'agrément, nos divers centres sensoriels et leurs associations travaillent alors avec la précision la plus merveilleuse, leurs actes de choix automatiques s'élèvent à plusieurs milliers par heure.

Il suit de là que nous ne devons pas prendre pour mesure (le notre fonds de souvenirs la conscience donnée en chaque cas. Le fait que la partie de beaucoup la plus grande des souvenirs non seulement actuellement acquis, mais encore Imaginatifs, du sens visuel, demeure presque toujours cachée, s'explique déjà par la masse énorme de matériaux portés presque sans interruption (dans le rêve môme, bien qu'alors de seconde main) vers ce sens occupé entre tous ; il y aurait impossibilité absolue à reproduire eh des souvenirs fréquents, pleins et entiers, toutes les acquisitions physiques et sensibles de la vue. Il n'y a donc pour nous rien d'étonnant à ce que la plupart des souvenirs ne se montrent que rarement et surgissent alors en règle générale sans appel, c'est-à-dire d'eux-mêmes,' de leur cachette apparente, à la suite de combinaisons électriques plus ou moins fixes.

Le nombre des souvenirs évoqués avec le secours de la mnémotechnie, devenue aussi automatisme par l'exercice, est déjà bien moindre. Ici ce n'est pas au souvenir isolé que nous nous adressons directement, il y a simple dégagement conscient du courant mnémotechnique qui nous présente de luimême les images de môme nature, presque toujours dans un certain ordre de succession déterminé. Plus d'un phénomène isolé ne se montre que dans ces chahies de combinaisons automatiques ; il se produit souvent môme, par voie toute spontanée, une sorte d'assistance mutuelle entre les autres domaines sensibles et le sens de la vue. Nous savons déjà (le nos années d'école que le meilleur moyen pour nous rappeler un vers isolé, ou une forme grammaticale qui ne voulait pas nous revenir, consistait à débiter d'un bout à

Taulre toute la poésie ou toute la règle. Inversement maint écrivain qui n'a pas fait une étude grammaticale de sa propre langue, devra, pour énoncer les règles de la déclinaison, composer en esprit des phrases où il trouve alors les formes cherchées à l'état d'anneaux d'une chaîne automatiquement forgée. Autre exemple, on joue devant nous deux mesures d'un air d'opéra ; elles ne nous semblent guère connues, mais en apprenons-nous la provenance, nous sifflons de mémoire l'air tout entier et découvrons alors que nous avons fidèlement retenu aussi les deux mesures en question. A un bal masqué nous ne reconnaissons pas nos meilleurs amis, quoique nous puissions voir le nez de l'un, les yeux de l'autre ; et pourtant, un autre jour, nous ne manquerions pas d'être frappés de trouver chez A un autre nez, chez B d'autres yeux que de coutume. On ne peut donc en douter, il est bien des images que nous ne pouvons reproduire, et par suite reconnaître, que dans leur enchaînement avec d'autres. La part la ])lus petite, mais une part indispensable à l'élargissement de notre conception de la vie et à notre travail intellectuel, revient à ces états reproducteurs où nous évoquons les images mnémoniques sans perceptions actuelles du môme nom, et en dehors d'un ensemble devenu spontané par l'usage, par l'unique moyen d'une substitution D'après leur talent pour ce genre de reproduction nous atlribuons à nos semblables une imagination plus ou moins grande. Cependant cette forme de « la libre association » elle-même passe, à la faveur d'une longue pratique, de l'état lent et conscient à l'élat rapide et spontané. A la première lecture de Robinson, l'enfant le mieux doué s'arrêtera iuvolontairement à chaque notion nouvelle, pour tirer de son souvenir les éléments de l'image symbolique requise, il demande comment il a à se représenter ceci ou cela, etc. Par contre, l'adulte exercé lit couramment un roman de Tolstoï ou une tragédie de Shakespeare, sans penser que dans la durée de cette lecture des milliers d'images, si fugitives qu'elles puissent ôtre, se présentent à lui avec une apparente spontanéité parfaite. Et pourtant cette aptitude à faire revivre en soi par un symbolisme rapide les sensations d'autrui, n'est

en quelque mesure qu'une capacité passive, puisque les impulsions viennent toujours du dehors ; l'imagination active crée le « fil rouge » sans aucune aide étrangère et ordonne de son propre pouvoir ses images en séries nouvelles.

De même que les souvenirs isolés de la mémoire inférieure, les images collectives du goût artistique deviennent aussi automatiques par un emploi répété : une pratique, fréquente supprime le passage par Tétat lent de conscience, et l'association, que nous le voulions ou non, jaillit avec la rapidité d'un mouvement réflexe nerveux abrégé. Mais déjà le souvenir isolé apparaît souvent par fragments et par saccades : de môme il arrive plus d'une fois, dans le cas d'une image collective très compliquée, que nous n'arrivons à en reproduire tout d'abord qu'une partie automatiquement; nous ne nous rappelons le reste que peu h peu et avec le secours (le moyens mnémoniques tout particuliers. Tout amateur d'art en aura fait l'expérience sur lui-môme. Il est des cas où le connaisseur pourra dire aussitôt, au premier coup d'oeil et sans réflexions : cela est bon, beau, authentique — la forme ou la couleur est bonne, mais la technique est misérable et des additions postérieures ont gAté une partie de l'œuvre, etc. D'autres fois, au contraire, l'image collective sans aucun doute existante t}t souvent constatée tarde à entrer en scène ; il en résulte aussi que notre jugement oscille, jusqu'à ce que les connexions soient partout établies. La mémoire inférieure du langage nous ofl*re des cas analogues dans l'allitération : nous entendons un nom ; un écho mnémonique attire notre attention sur une image semblable présente dans notre mémoire, mais que nous ne pouvons reproduire ; nous ne reconnaissons sûrement dans le nouveau nom qu'un seul son unique, une seule syllabe, le reste demeure encore latent. Souvent alors ce reste apparaît à son tour de luimôme, si nous nous occupons de toute autre chose et laissons notre mémoire en repos; mais souvent aussi nous réussissons à évoquer en entier le souvenir rebelle par des combinaisons mnémotechniques. (Voir page 5o.)

Comme l'écrivain et l'orateur , l'artiste et le critique d'art ont aussi leurs heures et jours de faiblesse, où pour

quelque raison (nutrilion du cerveau, circulation du sang, épuisement, distraction due à des émotions perturbatrices) l'orgamsation d'ordinaire sûre refuse en partie ses services. Il n'est pas encore nécessaire de parler à ce sujet d'états pathologiques ; ce sont des fluctuations des plus normales, telles que l'esprit ordinaire le plus sain en éprouve à chaque^ instant dans ses souvenirs. Les plus grands artistes, qui ont joui jusqu'à l'extrême limite de leur vie d'une santé» coiT)orelle et intellectuelle parfaite, nous ont, dans certaines œuvres, laissé des témoignages de semblables fluctuations ; les quelques-uns qui ne l'ont pas fait le doivent peut-ôtre seulement à une sage connaissance et épargne d'eux-mêmes : ils ont su prendre du repos, lorsqu'ils sentaient tarir on eux le flux du souvenir fécondant.

Chacun de mes honorés lecteurs peut, je crois, donner luimôme des renseignements détaillés sur des observations de ce genre. Pour nous, nous pouvons tirer de là cette conclusion, qu'en général le fonds de souvenirs latents dépasse infiniment en richesse le fonds de souvenirs présents à chaque moment, c'est-à-dire disponibles. Une existence pleine d'événements, par exemple, et riche en variété, apporte avec elle une somme incommensurable de souvenirs, qui, en tant que contenus séparés, ne sortent jamais plus de leur sommeil ou ne sont reconnus et évoqués que par des associations toutes gratuites. Mais ce n'est là qu'un sommeil apparent, car, à notre insu, notre jugement sur des phénomènes nouveaux qui reviennent toujours les mômes subit des modifications constantes ; la seule raison en peut ôtre une transformation graduelle — affinement, restitution complémentaire — de nos souvenirs typiques. Les milliers de physionomies, formes, plantes, bâtiments, objets d'art, parafes, etc., que nous j^ercevons dans le cours des années, sans jamais les rappeler à part dans notre mémoire, laissent partout derrière eux un savoir toujours plus grand et un discernement toujours plus sûr. Les impressions môme que nous ne pouvons évoquer ni sous leur forme spéciale (couleur, son, etc.) ni selon le temps et le lieu de leur actualité, ont laissé des traces, ont fourni des fils plus ou moins forts au tissu plein d'art de nos

ÉTATS DE TîiNSION — SOUVENIR ET OUBLI 63

" images collectives ». De la perfection du tissu dépend pour ces fils la possibilité d'ôtre toujours perçus séparément. A Torigine ils se détachent un à un ; chaque nouveau lil impose à l'image collective une modification sensible ; au contraire, l'image collective une fois solidement organisée montre une tendance des plus marquées à s'assimiler dt* nouvelles images semblables, ou plutôt en possède la force. Nous avons ici toute une catégorie de souvenirs, lesquels, oubliés en apparence, sont encore présents en fait comme éléments d'images collectives. Ils ont subi une modification en ce sens que nous ne les évoquons et reconnaissons plus isolés d'autres souvenirs analogues, que nous ne pouvons plus les localiser un à un dans l'espace ou le temps. Ils sont notre propriété incontestable, mais nous ne savons plus comment, où et quand nous les avons acquis ; ils sont à ce point passés dans notre chair et notre sang, et devenus <* attributs de notre être », que nous ne songeons plus à les regarder comme « souvenirs ». Nous disons, pai* exemple, non pas : « Monsieur X. a de bons souvenirs dans sa façon de vivre et dans ses manières », mais : « Monsieur X. a de bonnes manières. » Nous ne disons pas non plus : « Je me souviens avoir remarqué le môme sourire chez différentes personnes railleuses », mais : « Monsieur Z. a un visage railleur. »

Il arrive aussi que la négligence apportée à la localisation en détail commence par être volontaire et conduise seulement peu à peu à l'absence possibb^ de réflexion. A ce propos, la localisation (orientation) dans l'espace, faculté fondamentale, primaire et innée du « sens du moi », offre une plus longue résistance que la localisation dans le temps La dernière est pour moi, toujours, un pur produit de la réflexion (choix de souvenirs) : nous combinons par la pensée différents indices empruntés à l'espace et nous en concluons le degré du passé auquel répond le phénomène. Le retour des heures et des saisons, nos habitudes et celles des autres, nos mouvements et états corporels, la périodicité de maint phénomène terrestre et céleste, nous a permis de donner une structure plus solide à notre frôle conscience de la succession temporelle ; sinon,

nos souvenirs, dont la répartition normale dans le temps objectif est fort inégale, ne prêteraient qu'à une très imparfaite localisation dans le temps. (Voir page 55.)

Cette imperfection pèse aussi sur tous les souvenirs pour lesquels nous n'avons pas à notre disposition d'indices secondaires pris dans l'espace et capables de marquer le temps. « J'ai vu cela dernièrement — mais il peut bien y avoir déjà une demi-année ou môme plus longtemps. » Ces paroles et autres semblables, que nous prononçons et entendons plus d'une fois, prouvent clairement toute la faiblesse de )a localisation temporelle prise en soi, sans la combinaison détaillée avec l'orientation dans l'espace. La mémoire des lieux est innée ou se montre dès les premières perceptions sensibles ; la mémoire du temps, au contraire, ne s'acquiert que peu à peu et avec peine : elle est si peu accessible à l'animal que nous admirons les tours d'adresse les plus simples, fondés sur la libre reproduction de quelques actes dans un ordre de succession déterminé.

D'après tout ce qui précède, « souvenir » et « oubli » sont dos actions relatives et incertaines. L'incapacité momentanée, et même prolongée, de reproduire k part et de localiser dans l'espace et le temps une perception antérieure précise, ne prouve pas encore que cette perception soit perdue pour notre fonds de souvenirs. Certains savants veulent voir dans toute (iisparition apparente de souvenirs actuels isolés, une faiblesse ou môme un symptôme de maladie; bien au contraire, je serais tenté d'émettre l'opinion qu'en certaines circonstances la dissolution parfaite d'images mnémoniques diverses au sein de l'image collective unique, doit ôtre tenue pour un signe d'énergie singulière. Une telle dissolution n'entraînel-elle pas, sans aucun doute, l'oubli de certains détails des souvenirs particuliers, dont l'influence dans l'image collective serait perturbatrice, ou qui seraient superflus en leur qualité d(» simples répétitions? Il va de soi que la moindre attention . donnée aux images isolées dégénère peu à peu en possibilité de ne plus réfléchir, mais cela, non parce que les molécules (le la mémoire sont devenues trop faibles pour conserver chaque détail ^ mais parce que les images semblables se sont

fondues en une image unique. C'est un processus du môme genre que la fusion des images rétiniennes, droite et gauche, dans la vision binoculaire, à cette différence près qu'il y a simultanéité dans le dernier cas et succession dans le premier ; nous sommes même portés à supposer que les deux processus reposent sur la môme espèce d'innervation. En même temps peut exister aussi, chez les individus d'organisation vigoureuse et très occupés, le pouvoir de bannir de la mémoire tous les éléments importuns et superflus, et de prévenir par là les surexcitations, les tensions excessives de l'appareil remémorateur, états déjà maladifs en eux-mêmes et susceptibles de provoquer des dégénérescences plus vastes encore * .

L'écroulement des souvenirs, tant comme phénomène pathologique, que comme infirmité normale de la vieillesse, suit un cours inverse de leur construction. Qu'il s'agisse de domaines des sens isolés ou d'associations embrassant plusieurs centres complexes, ce qui commence toujours par faire défaut, c'est l'évocation sûre, à tout moment, de souvenirs sans aucun doute présents encore, jusqu'à ce qu'enfin le fonds même de ces souvenirs soit attaqué (désorganisation matérielle). Tant que le fonds même n'est pas encore disparu, nous pouvons discerner nettement les souvenirs qui dans nos bons jours étaient le produit de l'automatisme, de ceux qui étaient dus à des moyens mnémoniques, conscients : tous les éléments dont l'évocation demandait, même auparavant, un effort pénible, se perdent les premiers ; par contre, les éléments devenus automatiques* opposent la plus longue résistance à la destruction. De là aussi l'explication de maint

1. Th. Rïhoi^ Les maladies de la mémoire, 7' édition, Paris, Félix Alcan. « Nous arrivons donc à ce résultat paradoxal qu'une condition de la mémoire, c'est l'oubli. Sans l'oubli total d'un nombre prodigieux d'états de conscience et l'oubli momentané d'un grand nombre, nous ne pourrions nous souvenir. L'oubli, sauf dans certains cas, n'est donc pas une maladie de la mémoire, mais une condition de sa santé et de sa vie. » (Ribot n'a tenu ici aucun compte de la disparition de souvenirs particuliers au profit d'images collectives typiques.)

2. L'important est qu'ils le soient devenus ; les moyens qui ont servi à cette fin importent peu tout d'abord. Les perceptions recueillies à l'état d'attention énergique et plusieurs fois répétées dans ce môme état conduisent en général à des souvenirs plus sûrs, plus fixes, automatiquement reproductibles : je l'ai expliqué plus haut (voir page 50).

G. HIRTH. 5

phénomène sénile et pathologique, dans le doniame des arts.

Nous comprenons mahitenant pourquoi certaines idées, appréciations, habitudes techniques, acquises dans la jeunesse par un exercice laborieux, et qui s'étendent môme jusqu'à la sphère de la culture supérieure du goût, demeurent et subsistent encore, alors que des souvenirs postérieurs, superficiellement acquis, sont disparus et qu'il n'existe plus la moindre capacité réceptive pour des données entièrement nouvelles. De là, chez des artistes vieillis, cette antipathî»^ souvent inconcevable contre de nouvelles œuvres d'art qui ne répondent pas aux vues et aux habitudes techniques contractées par eux dans leur jeunesse. Leur jugement se dessèche de plus en plus dans le sens de leur organisation purement automatique.

Il n'est cependant pas juste d'admettre, pour la désorganisation de la mémoire, le principe d'une marche régressive constante des souvenirs les plus récents aux plus anciens: ce qui fait pencher la balance, c'est bien plutôt le degré d'automatisation. Les souvenirs plus anciens subsistent-ils eu général plus longtemps, dans le cas d'amnésie, que les souvenirs plus récents et que les derniers acquis, la raison eu est bien moins leur âge que leur innervation plus solide. D'anciens souvenirs môme disparaissent en premier lieu, si l'acquisition n'en a été que lâche. Mais, il est vrai, l'automatisation demande moins de peine dans la jeunesse que dans la vieillesse, dans cette mesure, toutefois, que la première enfance offre plus de dispositions pour la mémoire inférieure, les dix ans qui suivent l'apparition de la puberté plus de dispositions pour la mémoire supérieure (images collectives du bon goût, etc.).

Ribot * désigne sous le nom de loi de régression, de réversion dans le déclin de la mémoire, cette marche fondée sur les observations des autorités les plus éminentes. Vu l'égale importance de cette loi pour l'activité artistique et la formation du jugement, je communique ici le résumé, douné par Ribot, des faits sur lesquels elle repose :

1. Th. Ribot, Les maladies de la mémoire^ 7' éd., Paris, FéUx Alcan.

1° Il est d'observation si vulgaire que raffaiblissernent de la mc'moire porte d'abord sur les faits récents, qu'on ne remarque pas combien cela est choquant pour le sens commun. Il serait naturel de croire a priori que les faits les plus récents, les plus voisins du présent sont les plus stables, les plus nets ; et c'est ce qui arrive à l'état normal. Mais, au début de la démence, il se produit une lésion anatomique grave : un commencement de dégénérescence des cellules nerveuses. Ces éléments en voie d'atrophie ne peuvent plus conserver les impressions nouvelles. En termes plus précis, ni une modification nouvelle dans les cellules, ni la formation de nouvelles associations dynamiques n'est possible ou au moins durable. Les conditions anatomiques de la stabilité et de la reviviscence manquent. Si le fait est totalement neuf, il ne s'inscrit pas dans les centres nerveux ou est aussitôt effacé. S'il n'est qu'une répétition d'expériences antérieures et encore vivaces, le malade rejette le fait dans le passé ; les circonstances concomitantes du t'ait actuel s'effacent bien vite et ne permettent plus de le localiser à sa place. Mais les modifications fixées dans les éléments nerveux depuis de longues années et devenues organiques, les associations dynamiques et les groupes d'associations cent fois et mille fois répétées persistent encore ; elles ont une plus grande force de résistance contre la destruction. Ainsi s'explique ce paradoxe de la mémoire : Le nouveau meurt avant l'ancien.

2° Bientôt ce fonds ancien sur lequel le malade peut encore vivre s'entame à son tour. Les acquisitions intellectuelles se perdent peu à peu (connaissances scientifiques, artistiques, professionnelles, langues étrangères, etc.). Les souvenirs personnels s'effacent en descendant vers le passé. Ceux de l'enfance disparaissent les derniers. Môme à une époque avancée, des aventures, des chants du premier âge reviennent. Souvent, les déments ont oublié une grande partie de leur propre langue. Quelques expressions reviennent par accident; mais d'ordinaire ils répètent d'une manière automatique les mots qui leur sont restés (Griesinger, Baillarger). Cette dissolution intellectuelle a pour cause anatomique une atrophie qui envahit peu à peu l'écorce du cerveau, puis la substance blanche, produisant une dégénérescence graisseuse et athéromateuse des cellules, des tubes et des capillaires de la substance nerveuse.

3° Les meilleurs observateurs ont remarqué « que les facultés affectives s'éteignent bien plus lentement que les facultés intellectuelles ». Il peut sembler surprenant d'abord que des états aussi vagues que les sentiments soient plus stables que les idées et les états intellectuels en général. La réflexion montre que les sentiments sont ce qu'il y a en nous de plus profond, de plus intime, de plus tenace. Tandis que notre intelligence est acquise et comme

extérieure à nous, nos sentiments sont innés. Considérés dans leur source, indépendamment des formes raffinées et complexes qu'ils peuvent prendre, ils sont l'expression immédiate et permanente de notre organisation. Nos viscères, nos muscles, nos os, tout, jusqu'aux éléments les plus intimes de notre corps, contribuent pour leur part à les former. Nos sentiments, c'est nous-mêmes ; Tamnésie de nos sentiments, c'est l'oubli de nous-mômes. Il est donc logique qu'elle se produise à une époque où la désorganisation est déjà si grande que la personnalité commence à tomber par morceaux.

4<> Les acquisitions qui résistent en dernier lieu sont celles qui sont presque entièrement organiques : la routine journalière, les habitudes contractées de longue date. Beaucoup peuvent encore se lever, s'habiller, prendre leurs repas régulièrement, se coucher, s'occuper à des travaux manuels, jouer aux cartes et à d'autres jeux, quelquefois môme avec une aptitude remarquable, alors qu'ils n'ont plus ni jugement, ni volonté, ni affections. Cette activité automatique, qui ne suppose qu'un minimum de mémoire consciente, appartient à cette forme inférieure de la mémoire pour laquelle les ganglions cérébraux, le bulbe et la moelle suffisent.

La destruction progressive de la mémoire suit donc une marche logique, une loi. Elle descend progressivement de l'instable au stable. Elle commence par les souvenirs récents qui, mal fixés dans les éléments nerveux, rarement répétés et par conséquent faiblement associés avec les autres, représentent l'organisation à son degré le plus faible. Elle finit par cette mémoire sensorielle, instinctive, qui, fixée dans l'organisme, devenue une partie de luimême ou plutôt lui-même, représente l'orgafaisation à son degré le plus fort. Du terme initial au terme final, la marche de l'amnésie, réglée par la nature des choses, suit la ligne de la moindre résistance, c'est-à-dire de la moindre organisation. La pathologie confirme ainsi pleinement ce que nous avons dit précédemment de la mémoire : « C'est un processus d'organisation à degrés variables compris entre deux limites extrêmes : l'état nouveau, l'enregistrement organique. »

Des exceptions apparentes à cette loi trouvent leur explication dan^ des combinaisons particulières, et ces combinaisons une fois découvertes ne servent qu'à confirmer la règle. C'est le cas surtout pour les amnésies dites temporaires, ces états de faiblesse et troubles de la mémoire, souvent si curieux, qui apparaissent presque toujours subitement ( à la suite de blessures , de commotions , de maladies graves, etc.), parfois aussi peu à peu, puis dispa-

raissent avec le temps ou encore tout d'un coup. C'est aussi le cas pour les amnésies partielles, notamment du langage. Mais même les cas qui se terminent par une destruction complète (amnésie générale progressive), rendent souvent la connaissance de la loi plus difficile, en ce que les différentes mémoires sensorielles et motrices et les associations existant entre elles ne marchent pas d'un pas égal dans leur décomposition. Maintes images du sens auditif et visuel peuvent être très bien conservées et encore associées, mais le patient n'est plus en état d'en donner le moindre témoignage. C'est une des expériences les plus douloureuses par lesquelles l'on puisse passer, de voir ces malheureux lutter avec l'expression de leurs sentiments et de leurs idées. Pour faire à la loi de régression sa part entière, il faut donc chercher à séparer les mémoires fondamentales particulières, bien plus, aurtedans môme de ces mémoires, les groupes individuels d'éléments représentatifs plus ou moins fortement engagés par différents systèmes de perception. On peut comparer le phénomène à la fusion graduelle de la couche de neige qui recouvre un massif de montagnes : sur quelques points exposés au soleil, la fusion s'opère très vite, sur d'autres plus lentement ; partout, l'amollissement commence, mais il subsiste encore une cohésion ; celle-ci disparait aussi peu à peu et il ne demeure plus que quelques îlots isolés; çà et là, pourtant, en un endroit bien abrité, un reste de neige se montre jusqu'à la fin de l'été. C'est un semblable tableau que nous offre l'écroulement des différentes cases de la mémoire, dans le cas d'amnésie générale progressive.

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