CHAPITRE V
La différence entre les processus latents et visibles de la mémoire s'explique en règle générale par la durée des uns et des autres. Les actes de choix automatiques doivent se passer trop vite pour que nous en prenions conscience et en lassions un objet de notre attention. Sans doute, il est très juste que les étals d'attention et de conscience, non seu- Ic^ment supposent une certaine restriction dans le nombre * des impressions et actes de choix simultanés, mais demandent encore pour s'établir une certaine durée assez longue des images. Mais cela n'exclut pas l'existence de processus latents d'une lenteur relative ; si ces processus n'atteignent pas l'état de conscience, c'est par simple manque de l'intensité nécessaire ou pour quelque autre raison qui ne leur permet pas de provoquer cet état. Ils peuvent néan-
1. M. Hirth emploie le vieux mot !illemaiid « Gemerk » : Secret des arpenteurs dans la pose des bornes. — Mémoire, e guets Gmierk, kâe Gmierk, J)e> Merks = Gedâchtniss (mémoire), ^'avoir pas de Merks, avoir un bon Mtrks. vSehmeller, Dictionnaire de la langue bavaroise^ II, page 619.)
2. Voyez Wundt, Psychologie physiologique , 3' édition, page 246. La difficulté de fixer le champ de la conscience et de l'attention réside dans l'incertitude de la notion de ces états, et aussi dans la démarcation peu certaine des éléments perceptifs en eux-mêmes, d'abord, entre eux ensuite, et les élément> représentatifs plus anciens, qui s'ajoutent par voie spontanée. Sommes-nous arrivés par la pratique dans les habitudes techniques de la vision à dominer les phénomènes de tout le champ visuel, on ne peut guère dire alors s'il y a dans la sphère visuelle dix, ou cent, ou mille points, auxquels se rapporte l'état de conscience, et avee quels souvenirs automatiquement apparus chacun ♦le ces points se trouve relié.
moins, à titre de processus préparatoires ou concomitants, acquérir la plus grande importance : ou bien ils se glissent à notre insu auprès des images impulsives ou admonitives, qui s'introduisent dans les processus visibles, et les renforcent d'avance à tel point qu'au début de l'état de conscience nous nous trouvons déjà non plus en face d'un acte (le choix, mais sous la pression de forces déterminantes ; ou bien, dans le cours des processus visibles, ils ne cessent d'intervenir par suggestion au sein des actes de choix conscients et leur font prendre souvent une tournure qui nous étonne nous-mêmes.
La grande portée de cette conception pour l'ensemble de notre vie intellectuelle, mais surtout pour l'activité et le jugement artistiques, est manifeste. Elle nous fournit aussi la clef d'une masse d'énigmes à résoudre dans le domaine (le l'éducation du goût. Sommes-nous fondés à reconnaître un vaste travail préliminaire latent des images mnémoniques i'A à attribuer à ce travail, en dehors des actes rapides et automatiques reconnus, la production d'actes de choix lents et détaillés, nous trouvons du même coup l'explication la plus simple pour maint phénomène obscur de notre penser et de notre vouloir. Il vaut donc la peine de démontrer l'existence de ce travail latent préalable.
Le fait suivant est arrivé à chacun de nous un nombre infini de fois : nous nous disposons à sortir; sur le pas de la porte, nous sommes retenus par le sentiment certain que nous devions emporter avec nous quelque objet ou prendre avant notre d(»part quelque disposition, dont le souvenir ne nous revient pas pour le moment. Nous hésitons un instant, nous cherchons l'image en apparence évanouie ; — était-ce un livre, un parapluie, une lettre? Nous nous effor- (;ons par tous les moyens de tendre la main au souvenir qui demande audience sur la frontière de la conscience — vainement. Nous sortons enfin; enroule, l'obscur avertissement ne nous abandonne pas; nous revenons à la maison et apprenons alors: « Monsieur X... est venu, il a dit que vous lui aviez donné rendez-vous pour dix heures. » C'était donc cela! Nous nous excusons auprès de Monsieur X... ; si l'homme est
72 PHYSIOLOGIE DE L'AKT
raisonnable, il nous pardonne — nous ne l'avions pas « oublié », son image n'était simplement pas assez forte pour se faire remarquer avec toute la netteté voulue. Combien de fois nous faut-il fermer une lettre avec la conviction certaine d'avoir oublié un point essentiel I De là le post scriptum, plus fréquent chez les femmes que chez les hommes, qui n'écrivent, en général, des lettres que par « nécessité et non par vertu ». En écrivant les chapitres de ce livre sur la mesure à vue d'oeil et ses fluctuations, j'étais poursuivi par le sentiment pénible de ne pouvoir retrouver un argument important; ce sentiment m'a tourmenté jusque dans la rédaction des chapitres suivants, mais c'est maintenant seulement que m'est revenu à Tèsprit l'argument cherché *.
De tels cas sont très différents de ceux où une perception actuelle ou bien une substitution vient nous stimuler; quand on nous demande, par exemple, des noms et des expressions, que nous ne pouvons trouver, quoique nous les ayons sur le bout de la langue. Au contraire, dans les cas illustrés par les exemples précédents, le souvenir latent travaille de luimôme, sans instigation extérieure, d'un travail constant et lent. C'est une sorte d'attention rétrospective (voir page 54), qui déploie son énergie toute involontaire, toute spontanée en différents centres représentatifs ; l'occasion en est fournie par une image représentative qui travaille en secret et lutte pour se faire jour. Nous l'enlendons fra])per à la légère cloi-
1. L'argument se raUache à robservation suivante : « Si nous sommes debout sur la plate-forme d'un tramway en marche et que nous regardions en anière, le bâtiment ou monument qui ferme la rue semble grandir, malgré l'éloignemcnt croissant. De mùme, si nous regardons en avant, nous pouvons observer une réduction des phénomènes situés au cœur du champ visuel. Mais dans l'état de conscience la plus distincte et en dépit d'une grande pratique, nous sommes ici pour quelques moments sous le coup d'une illusion invincible. Les élargissements et rétrécissements au centre du champ visuel s'expliquent par les mouvements lumineux opposés des parties périphériques; cette relativité s'accroît grâce aux lignes perspectives des rues, des allées, etc. Ici donc la mesure à l'œil nous trompe en rapport inverse de la réalité. C'est peut-être la preuve la plus importante à l'apjiui de cette loi que tout déplacement dans la répartition de la lumière sur le champ visuel entraine aussi une complication nouvelle dans l'incertitude de la faculté meusuratrice de notre œil. La plupart du temps on ne remarque pas l'illusion ; quant à savoir si on la domine aussitôt ou seulement peu à peu, c'est un résultat qui dépend de l'étendue, de la qualité, et du mode de mouvement des différentes surfaces lumineuses. »
son qui sépare la mémoire latente de la mémoire consciente, nous cherchons dans toutes les cases, sans en trouver la place; le frappement persiste, continu ou intermittent, jusqu'à ce que le dégagement s'ensuive et que d'autres impressions viennent le couvrir de leur bruit. En plus d'un cas, cet état de « conscience inconsciente » nous poursuit durant des jours et des semaines.
Il ne manque pas non plus de cas où nous nous trouvons tout à coup sous l'empire d'une impulsion, seul résultat possible d'un acte de choix latent. Depuis longtemps, par exemple, nous avons perdu un objet, nous avons fini par renoncer à l'espoir de le retrouver. Nous arrivons alors en un Heu où nous n'avons pas encore cherché ; nous tendons la main instinctivement et nous tenons l'objet perdu. La mémoire latente avait poursuivi son travail, tandis que l'image (le l'objet cherché s'était déjà évanouie dans le domaine des processus conscients ; l'apparition actuelle de la localité a ♦'voqué par voie tout automatique l'image en question. Cet éclair, qui jaillit après coup, en apparence sans rien qui le provoque, accompagné ou non d'impulsions motrices, se produit très souvent dans nos entretiens et dans nos travaux (voir page 55). La raison en est que l'état appelé conscience est une simple phase du processus nerveux nommé par nous pensée ou souve?iir. Le phénomène peut commencer ou finir par l'état de conscience, mais il peut aussi demeurer latent au début et être repris plus tard. Le motif de cette reprise ultérieure du phénomène peut être un dégagement interne (substitution) à nous également caché, mais sans exclusion de la possibilité que la cause soit une nouvelle perception périphérique. Dans le cas ci- dessus énoncé, où la vue toute fortuite, sans attention qui la commande, d'un endroit déterminé, nous inspire et nous fait redécouvrir un objet longtemps cherché, l'impulsion extérieure est incontestable. C'est là une preuve à l'appui de cette importante hypothèse (voir page 42), que toute nouvelle donnée périphérique, accompagnée ou non de conscience ou d'attention, ébranle « à titre d'image psychique » les éléments représentatifs du môme sens et peut même provoquer, dans
d'autres domaines sensibles, par voie d'association, des dégagements destinés à rester latents ou à paraître au jour.
Carpenler * cite toute une série de cas intéressants qui témoignent du travail latent de la pensée (actes de choix, associations de souvenirs). « Un commerçant de Boston m'a raconté qu'il s'était une fois occupé d'une affaire très importante ; au bout d'une semaine, il l'avait abandonnée comme supérieure à ses forces. Il avait néanmoins conscience d'une sourde activité cérébrale, si douloureuse, si inusitée, qu'il redoutait une congestion ou un accident du môme genre. Après quelques heures passées dans cet état désagréable, ses angoisses et son oppression disparurent, et la solution cherchée s'offrit d'elle-même à lui, tout naturellement : elle avait mûri en lui dans cet intervalle de trouble obscm\ « Un mathématicien, ami de Carpenter, s'occultait d'un problème géométrique, dont il pressentait la solution. A plusieurs reprises il y revint sans succès. Plusieurs années après, cette solution assaillit son esprit avec une telle soudaineté qu'il fut saisi de tremblement comme si un autre lui eût communiqué son propre secret. »
Mais la preuve la plus éclatante du « travail latent » des images mnémoniques nous est fournie par les visio^is (voir page S3). Nous pouvons en cela faire abstraction complète des hallucinations morbides et nous en tenir aux seules descriptions d'hommes à l'imagination riche, mais parfaitement sains d'esprit. L'un des plus grands voyants parmi les romanciers français écrit à Taine * : « Mes personnages imaginaires m'affectent, me poursuivent. » Et Flaubert écrit au môme auteur : « N'assimilez pas la vision intérieure de l'artiste à celle de l'homme vraiment halluciné. Je connais parfaitement les deux états; il y a un abîme entre eux. Dans l'hallucination proprement dite, il y a toujours terreur ; vous sentez que votre personnalité vous échappe ; on croit que l'on va mourir. Dans la vision poétique, au contraire, il y a joie ; c'est quelque chose qui entre en vous. Il n'en est pas moins vrai qu'on ne sait plus où
1. Cari>enter, Mental physioîogy^ citations d'après Ribot, La mémoire.
2. H. Taine, L'intelligence, t. I, p. 90 et 97 ; t. II, p. 60, 5« édition.
ron est. » Il ajoute plus loin : « Souvent cette vision se fait lentement, pièce à pièce, comme les diverses parties d'un décor que l'on pose » ; mais, souvent aussi, elle est subite, « fugace comme les hallucinations hypnagogiques. Quelque chose vous passe devant les yeux ; c'est alors qu'il faut se jeter dessus, avidement. » Taine ajoute lui-même : « Ma propre expérience s'accorde avec ces remarques. Lorsque le paysage, la figure agissante, le geste et la voix du personnage commencent à surgir et à se préciser, on attend, on retient son souffle ; quelquefois alors, tout apparaît tout d'un coup ; d'autres fois c'est lentement, après des intervalles de sécheresse »... « J'ai répété l'observation un très grand nombre de fois, surtout pendant le jour, étant fatigué, et assis dans un fauteuil ; il me suffit alors de boucher un œil avec un foulard; peu à peu, le regard de l'autre œil devient vague, et cet œil se ferme. Par degrés, toutes les sensations extérieures s'effacent, ou du moins ressent d'être remarquées ; au contraire, les images intérieures, faibles et rapides pendant la veille complète, deviennent intenses, distinctes, colorées, paisibles et durables. »
Les descriptions d'images complexes, sorties tout armées (le l'atelier secret de la mémoire, sont importantes comme ])reuve qu'il s'y élabore non seulement des actes de choix rapides et automatiques, mais encore des actes dont la durée réclame d'habitude le lent état de conscience. Nous ne prenons conscience des visions qu'une fois qu'elles sont là; nous avons souvent, il est vrai, la sensation nette qu'une image nouvelle va venir et tarde encore, faute d'ôtre achevée; mais quelle sera cette image, nous n'en avons pas la moindre idée, le travail préliminaire latent se dérobe en toutes ses phases à notre curiosité. On peut môme dire qu'il nous arrive fréquemment, les yeux ouverts, dans l'état apparent de conscience la plus parfaite, d'attendre la conclusion d'actes de choix latents. Il nous faut prendre, par exemple, une résolution pénible : devant nous se dresse — sous la forme d'un homme, d'une lettre, des aiguilles d'ime pendule — l'impératif catégorique pressant, et avec cela l'affreuse alternative ; nous sentons une pression qui suspend le jeu de nos libres
pensées, comme le début cVune faiblesse, simple conséquence du redoublement d'activité à Tintérieur de la mémoire latente. Soudain la résolution est là, nous reprenons baleine. Heureux alors qui pouvait se reposer sur sa mémoire latente î Voulezvous sonder le fond de la pensée d'un bomme rusé, suspect; mettez-le dans des situations où il doit fonder ses discours et ses résolutions sur des actes de volonté rapides, latents, spontanés : est-il un drôle d'espèce commune, toute sa ruse ne rempôchera pas d'être démasqué. Le connaisseur en bommes sait souvent par cœur ce qui se passe dans les recoins cachés d'une âme misérable : il devine les pensées du sujet observé par lui avant môme que Tautre n'en prenne conscience; les jeux de physionomie extérieure décèlent en lui l'existence d'un travail, dont il ne connaît pas lui-môme encore exactement l'objet, et comme c'est là l'expression d'une incertitude, d'une hésitation, là où la vertu solide n'a pas besoin de balancer, nous lisons sur son visage l'eflfort qu'il doit faire pour refouler les insolentes suggestions personnelles de sa mémoire cachée.
Mais nos rôves ne nous présentent-ils pas une image parfaitement claire de ce travail secret? Dans la demi-conscience qui répond à la fragilité des apparitions du rôve, ne sommesnous pas des témoins lucides de tous les phénomènes qui se préparent derrière les coulisses de notre scène intérieure? Il est presque toujours dangereux d'employer comme arguments physiologiques des souvenirs de rôves, en raison de rincertitude et de la nature, en général incomplète, de ces souvenirs, et surtout en raison du manque d'échelle propre à mesurer la durée de développement de nos visions. De nombreuses observations ont établi que maints des phénomènes du rôve en apparence les plus longs, dont la production dans la vie réelle demanderait plusieurs heures, n'ont besoin en fait que de quelques minutes pour se développer; et cela non seulement chez des malades atteints de lièvre, sous l'influence d'un narcotique ou d'une demi-ivresse, mais encore chez des hommes entièrement sains et dans un sommeil normal*. En
i. Voyez les exemples, surtout le célèbre rôve de M. de Lavalette, chez Taine, De Vinielligence,
un point, cependant, le souvenir du rêve ne nous trompe guère, en ce qui concerne la simple succession des phénomènes. La détermination de cet ordre de succession nous permet, en bien des cas du moins, de nous expliquer la provenance des visions et la nature de leur apparition ; et d'une classe déterminée de ces observations nous devons, à mon sens , conclure que , dans le rôve non plus , tout le fonds d'images déterminantes n'est pas présent à notre conscience, et que même au-dessous du seuil de la conscience du rêve il règne un échange d'images actif et indépendant.
Dans une certaine catégorie de rêves, en effet, il y a non seulement succession d'images variée et plus ou moins cohérente, mais notre propre personne est en une certaine mesure l'objet d'un petit roman, d'intrigues taquines dont nous ne pouvons poursuivre le sens dans tous les stades du rôve. Soit un exemple typique : des amis viennent me tirer du lit la nuit pour que je les accompagne dans une promenade; nous parcourons prairies, bois et hauteurs; soudain nous nous trouvons dans Hyde-Park, nous visitons le Kerisington- Muséum, Ici déjà je suis surpris de me voir l'objet des risées du public; mes amis se séparent de moi; quelques Anglais parfaitement inconnus s'approchent, mais je remarque qu'ils s'égaient à mes dépens. On me conduit dans une maison brillamment éclairée où se donne un bal. Les organisateurs du bal m'accueillent par des éclats de rire; je leur demande avec indignation ce qui leur paraît si étrange en ma personne, ils me mènent devant une grande glace, et je vois là, à mon effroi, que je suis dans le plus parfait négligé. — J'avais fait tout ce voyage sans être vêtu.
On peut, il est vrai, élever une objection : dans les souvenirs de ces rêves et autres semblables bien des points sont oubliés, qui étaient réellement donnés dans la conscience du rêve, et qui en combleraient les lacunes apparentes, si notre souvenir était complet. La réponse à l'objection est le souvenir positif de circonstances qui excluent la présence de la conscience aux endroits en question. Je me rappelle nettement avoir demandé en rôve la cause de ces regards railleurs
à mon adresse, et avoir témoigné moi-même la plus vive surprise (le ma tenue lorsqu'on me conduisit devant la glace. La marche du phénomène s'expliquerait bien plutôt comme suit : la mémoire latente aurait cherché un motif plausibb^ aux moqueries de mon entourage, et l'aurait mis ensuite en (Kuvre avec aplomb — dans la scène de la glace. Mais l'explication ne change rien à la nature essentielle du processus latent; le début de l'intrigue personnelle n'est que transportée par là en un stade différent du rôve.
Tout revient à cette question : y a-t-il place dans le rôve, à coté des processus visibles, pour des processus latents qui, en un certain sens, se déroulent deux-mômes et jettent au milieu des premiers leur force impulsive toute prôte à agir et déterminante? Pour moi, la réponse à cette question doit être sans réserve affirmative. Les milliers de surprises, de transformations étonnantes, de discours spirituels, railleurs, sentimentaux, terrifiants, etc., que nous avons à subir dans le processus visible du rôve, viennent de la mémoire latente. Nous sommes nous-mômes toujours présents, nous formons le centre de presque toutes les actions; mais la tournure souvent inattendue qu*elles prennent dérive, dans la plupart lies cas, d'autres personnes : l'attention latente commence par se les représenter comme de pures formes, sans aller souvent au-delà de cette rencontre muette; mais parfois aussi elle les pourvoit de toutes sortes de missions, elle les destine à nous réjouir, à nous instruire, à nous avertir, à nous irriter, à nous provoquer ou à nous terroriser. J'ai fait une de ces rencontres la nuit dernière. Je rôvais, comme il m'arrive souvent, de questions d'optique, des cases mnémoniques du cerveau, et m'efforçais de les meubler dans le goût de différents styles. Apparaît alors le « personnage optique » connu, homme grave au visage pAle, au collier de barbe noire, au regard perçant derrière ses lunettes fortement concaves. Je lui fais part de mes chagrins relatifs à « la mémoire latente » et lui demande son opinion. « Elle est sous-cutanée », me dit-il. — « Qu'entendez-vous par là? » — « Rien de plus simple; entre la mémoire visible et latente est une peau, semblable à la peau humaine externe, ici plus épaisse, là plus mince; tout
ce qui se trouve sous la peau est sous-cutané, mais les endroits minces facilitent l'écoulement. » L'oracle de mon conseiller imaginaire n'était qu'une version manifeste d'une comparaison employée par moi la veille (voir page 72), mais la nature de la vision montre pourtant que la mémoire latente avait retenu et poursuivi cette pensée.
Pour être entièrement sincères, nous devons avouer que la meilleure part de toute notre activité actuelle est due à des idées siiMtes, qui pénètrent par un pur hasard dans la région des processus visibles. Là, elles tombent, à vrai dire, sous le coup de la critique. A l'état de veille, dans la plénitude d'activité réductrice des organes périphériques, cette critique a coutume d'être plus rigoureuse et plus sûre que dans le rêve : le fait et la raison du fait ont à peine besoin d'explication. Nos yeux et nos oreilles sont-ils ouverts, les idées du domaine de la vue et de l'ouïe subissent en quelque sorte dès avant leur épanouissement une forte atteinte; les acquisitions actuelles les plus récentes supplantent les formations indépendantes des souvenirs antérieurs, le travail mnémonique de la reconnaissance prend naturellement la plus large place (voir page 58). Mais môme alors l'homme à l'esprit mobile se trouve encore au milieu d'un vrai feu croisé d'idées pleinement ou à demi-conscientes. Dix, vingt de ces idées sont écartées, jusqu'à l'arrivée et l'adoption de la bonne. D'où viennent-elles? De la mémoire latente î
Reportons-nous aussi par la pensée aux soucis de la jeunesse dorée, lorsque, le soir, avant de nous coucher, nous placions la chrestomatie sous notre oreiller, dans l'attente certaine que nous pourrions réciter couramment, le lendemain matin, la poésie apprise par cœur à grand'peine un moment plus tôt. Et il est rare que cet espoir nous ait trompés. Le « livre placé sous l'oreiller » n'était pas une vaine illusion, aussi peu que l'habitude de frapper six fois au pied de notre lit, lorsque nous voulions nous réveiller à six heures du matin. Cette superstition de l'écolier dont on accueillait les simagrées par un sourire, avait donc un sens physiologique profond : elle imprimait aux ressorts de notre mémoire latente la direction souhaitée, et voilà qu'à l'aube
les lutins avaient accompli leur besogne, pendant que nous avions erré dans le pays des rôves et mangé des cerises. Dans la jeunesse, nous ne nous faisons que des idées très superficielles de ce qui nous est utile; c'est seulement plus tard que nous savons apprécier à sa valeur notre grand ami, le sommeil. Il crible et fixe les événements de notre vie, il balance tous les comptes, il remet en ordre tous les bureaux de la mémoire. Le proverbe « l'aurore est l'amie des Muses » doit surtout aussi son origine à la netteté des souvenirs, don d'un sommeil sain et réparateur, h'ubiquité souvent surprenante de la mémoire, le soir, au milieu d'une société animée et sous l'influence du vin, repose sur une surexcitation et ne peut servir que par exception à un travail de longue haleine, mais, en ce cas, toujours aux dépens de Tensemble de l'organisme.
Pendant le sommeil, les organes périphériques sont relativement inactifs, les éléments des conduits électriques ont une charge minima. Dans le sens de la vue, notamment, en raison de l'abaissement des paupières, les données actuelles disparaissent presque toutes, nous ne sentons plus que les changements crus de lumière, qui évoquent souvent dans la sphère visuelle des souvenirs lumineux. Les organes externes des sens auditif et tactile demeurent plus sensibles. Mais en général et à l'état normal, toutes les transmissions périphériques foiuiiies dans le sommeil, se projettent dans l'écorce cérébrale do façon à ne donner lieu qu'à des reconnaissances très défectueuses, c'est-à-dire à éveiller des souvenirs qui, sans doute, appartiennent au même domaine sensible, mais ne coïncident pas avec la donnée actuelle. Le craquement d'une armoire neuve évoque l'image mnémonique du grondement du canon, etc. Du fait que la réponse à la donnée périphérique est, en général, une image mnémonique très fortement exagérée, nous pouvons déjà conclure à la nature de sensitive de la conscience du rôve : ses extrémités s'étendent bien loin au fond de cette mémoire qui nous demeure entièrement cachée dans l'état de veille. Aussi nos rêves nous fournissent-ils, en dépit des doutes énoncés ci-dessus, maint point d'appui dans l'étude des influences secrètes
auxquelles est soumis le travail spontané de la mémoire latente.
Nous avons pu tous fréquemment nous convaincre que certaines images du rôve étaient provoquées par des malaises corporels définis. Au nombre des phénomènes les plus frappants appartiennent les états angoissants de cauchemar, de vol et de chute, de blessure, etc. Les sensations de chaleur et de sueur, de froid et de refroidissement, de pression cutanée ou veineuse, de contusion, de besoin vésical, d'encombrement d'estomac, de trouble digestif, d'étouffements, etc..., sensations que la plupart du temps nous ne percevons pas comme telles dans le sommeil, provoquent néanmoins de légères révoltes dans la base commune de notre vie nerveuse. La plupart de ces impressions se meuvent à Tétat de courants inférieurs dans la mémoire latente, mais un bon nombre deviennent aussi courants supérieurs et pénètrent alors sans peine dans la conscience très sensible du rêve. Des données du grand sympathique et du domaine moteur rencontrent, grâce à l'intervention toujours empressée des fibres associantes, des données du domaine sensoriel, et inversement. Il se produit une tension, en vertu de laquelle il suffit de toucher en un seul endroit les séries de représentations automatisées pour qu'elles se mettent aussitôt à « jouer ». Tissié, dans son écrit remarquable sur les rêves*, cherche à représenter ces influences comme des actions directes d'un « moi splanchnique », par opposition à un « moi sensoriel ». Il ramène, en particuUer, les rêves d'origine pathologique à des impressions issues des viscères et organes du corps, et revendique en cela pour le cerveau, abstraction faite de ses fonctions psychiques, le rôle d'un viscère existant en soi et par soi.
Ainsi, non seulement les puissants instincts de la nutrition, de l'amour, etc., non seulement des perceptions actuelles des sens, mais encore des états pathologiques des organes les plus divers, participent aux courants inférieurs dans la mémoire latente. Ces courants inférieurs deviennent-
1. Pli. Tissié, Lei rêves^ physiologie et pathologie, Paris, Félix Alcan, 1890, 0. 23 et suiv.
G. HIRTH. 6
ils, à l'état de sommeil ou de veille, courants supérieui's cl sensations, quelque discrètes et fugitives qu'elles soient, ils peuvent ou bien laisser un écho d'eux-mêmes en de sourdes impressions de douleitr ou de plaisir, ou bien trouver leur expression dans des images acquises des cinq sens. Cette conversion en images acquises dépend à son tour de la nature innée et de l'exercice des organes périphériques et centres perceptifs. Un sourd-muet de naissance n'a pour les instincts, qui dominent aussi en lui, de la faim et de l'amour, aucune image visuelle ou auditive, mais de simples images des sens du tact, du goût et de l'odorat. Ce que serait l'activité cérébrale en l'absence aussi de ces derniers, nous ne pouvons le concevoir; si l'écorce cérébrale était atropliiéi» eu toutes ses parties par l'inactivité, les centres inférieurs pouiTaient-ils encore servir de base à un « sens rudimentaire du moi », pourraient-ils devenir le point de rassemblement pour des réminiscences éventuelles, innées par atavisme, d'images acquises par des générations antérieures? Notre imagination est totalement impuissante à le saisir.
Il est, d'autre part, très vraisemblable que dans l'état entièrement normal de l'homme en pleine santé, le travail latent des images mnémoniques est en grande partie une simple conséquence de la nutrition, de la circulation du sang et du rétablissement de l'équilibre électrique. Si, dans l'état du sommeil le plus sain possible, toutes ces restitutions physiques se produisent, si, dans l'organe sanguin central — comme dans tous les organes inférieurs, poumon, estomac, nerfs et muscles — tout n'est occupé que de ces processus de restitution, alors les fonctions psychiques des cellules corticales peuvent subir des accélérations en un nombre infini de points. Ajoutons à cela le dualisme de l'écorce cérébrale (voir pages 38 à 43) et le grand nombre de centres de mémoire diversement réglés , les impulsions et émotions, les excitations dues aux derniers événements et aux dernières perceptions, etc., nous comprenons alors que môme dans les états dits de repos, les milliards de cellules et fibres cérébrales sont soumises sans trêve à un mouvement moléculaire non seulement chimique, mais encore spécifique
vl fonctionnel. « L'encéphale est comme un laboratoire plein (le mouvement où mille travaux se font à la fois. La cérébration inconsciente, n'étant pas soumise à la condition du lemps, ne se faisant pour ainsi dire que dans l'espace, peut afçir dans plusieurs endroits i\ la fois. La conscience est l'étroit guichet par où une toute pelite partie de ce travail nous apparaît*. »
Quant à savoir si, dans ce travail des cellules et groupes de cellules, nous pouvons reconnaître une lutte formelle des images mnémoniques pour l'hégémonie, nous devons laisser la question indécise. Mais il est intéressant d'entendre un ingénieux représentant de cette opinion. H. Taine dit* : « Ce (}iie l'observateur démôle au fond de l'être vivant en physiologie, ce sont des cellules de diverses sortes, capables de développement spontané, et modifiées dans la direction de leur développement par le concours ou l'antagonisme de lours voisines. Ce que l'observation démôle au fond de l'ôtre pensaiVt en psychologie, ce sont, outre les sensations, des images de diverses sortes, primitives ou consécutives, douées (le certaines tendances, et modifiées dans leur développement par le concours ou l'antagonisme d'autres images simultanées ou contiguës. De môme que le corps vivant est un polypier de cellules mutuellement dépendantes, de môme l'esprit agissant est un polypier d'images mutuellement dépondantes, et l'unité, dans l'un comme dans l'autre, n'est qu'une harmonie et un effet. Chaque image est niunie d'une force automatique et tend spontanément à un certain état (jui est l'hallucination, le souvenir faux, et le reste des illusions de la folie. Mais elle est arrêtée dans cette marche par la contradiction d'une sensation, d'une autre image ou d'un autre groupe d'images. L'aiTôt mutuel, le tiraillement réciproque, la répression constituent par leur ensemble un équilibre; et l'effet que l'on vient de voir produit parla sensation correctrice spéciale, par l'enchaînement de nos souvenirs, par l'ordre de nos jugements généraux, n'est qu'un ras des redressements perpétuels et des limitations inces-