Intelliçence^ 1, p. 12'k
sautes que des incompatibilités et des conflits innombrables opèreht incessamment dans nos images et dans nos idées. Ce balancement est l'état de veille raisonnable. Sitôt qu'il cesse par Thypertrophie ou l'atrophie d'un élément, nous sommes fous, en totalité ou en partie. Lorsqu'il dure audelà d'un certain temps, la fatigue est trop forte, nous dormons; nos images ne sont plus réduites et conduites par les sensations antagonistes venues du monde extérieur, par la répression des souvenirs coordonnés, par l'empire des jugements bien liés ; dès lors , elles acquièrent leur développement complet, se changent en hallucinations, s'ordonnent librement suivant des tendances nouvelles ; et le sommeil, si peuplé de rôves intenses, est un repos, parce que, supprimant une contrainte, il amène un relâchement. »
Une importance plus grande et même pratique se rattache par contre à l'autre question, celle de l'apparition des modifications graduelles des images mnémoniques qui dominent nos actes de reconnaissance et de choix. Un élément à coup sûr important pour la solution de ces problèmes est l'hypothèse, rendue plausible par tous les développements précédents, que la mémoire môme sans perceptions nouvelles, et sans les états d'attention et de conscience, est Tobjet d'une incessante transformation. Chez les individus sains et vigoureux, cette transformation semble même s'opérer aussi bien dans le sens de l'élimination et de la limitation que de l'accroissement et de xa fusion des matériaux existants. Lorsque divers domaines sensibles se trouvent en concurrence, la limitation commence alors par atteindre naturellement les « contenus » qui ne sont pas en rapport direct avec le cercle d'images favorisé. Le dessinateur ou le peintre , presque exclusivement préoccupé du phénomène visible, n'aura par suite qu'un intérêt et qu'une mémoire secondaires, par exemple, pour le nom, la voix et le langage de son modèle. On ne lui imputera certainement pas comme faiblesse de mémoire l'oubli de ces points secondaires, accidentels et sans valeur. Inversement nous ne pouvons pas exiger du musicien ou du linguiste une mémoire spécifique pour les phéno-
mc>nes du sens visuel. Plus grande est la force de coercion rtVlamée par un domaine sensible spécial, plus les autres domaines doivent rabattre aussi de leurs pri'tentions.
Cette simple considération rend vraisemblable aussi que le rapport entre processus latents et manifestes, entre courants inférieurs et supérieurs, n'est pas le môme dans tous les contres de mémoire de l'écorce cérébrale. En d'autres termes : il est vraisemblable que les extrémités des racines (le la conscience sont situées à des profondeurs très différentes dans les différentes mémoires fondamentales (page 25). Nous aurons encore lieu plus tard de mettre cet argument en lumière dans l'explication des tempéraments de mémoire.
Si donc de temps à autre nous sommes à môme de constater dans nos souvenirs, nos idées, nos goûts, nos sympathies et nos antipathies, môme en maint trait de notre caractère, des modifications [profondes, inexplicables par des phénomènes conscients, — modifications souvent plus frappantes ])our d'autres que pour nous-mômes — nous pouvons les rapporter pour la part de beaucoup la plus grande au travail de la mémoire latente. Cette observation concerne non seulement les fondements statiques des souvenirs, c'est-à-dire les modifications imprimées aux éléments individuels , mais aussi les associations dynamiques. On ne voit pas pourquoi justement les dernières devraient avoir, comme le veut Ribot, plus d'importance pour la mémoire consciente que pour la mémoire organique ; d'une façon générale, ni l'une ni l'autre ne peuvent « travailler » sans associations de ce genre, si nous entendons sous ce nom l'enchaînement d'images mnémoniques en actes de choix ordonnés et représentations cohérentes. (Voir page 48.)
Une conséquence de cette manière de voir est aussi l'hypothèse d'une attention latente. J'aborderai cette question dans un chapitre spécial.
Nous pouvons bien admettre en général que l'activité de la mémoire latente augmente aussi en étendue à mesure que des états de conscience viennent affermir et agrandir la mémoire organique. Mais il n'est guère possible d'ériger ce
principe en loi. Il y a des familles, des tribus et des races, chez lesquelles les courants inférieurs ou bien les courants supérieurs l'emportent de beaucoup ; il est des hommes qui pensent et agissent en pleine conscience, qui font passer par l'état de cooscience les faits les plus insignifiants, mais qui sont pourtant dépourvus de tout talent, et il en est d'autres dont les courants supérieurs sont relativement si faibles, qu'ils ne comprennent pas tout leur propre talent. Et il en est aussi qui remplissent passablement leurs devoirs tant que, sans s'astreindre à penser, ils peuvent se borner à des répétitions, mais dont il faut avoir peur, quand leur bouche s'ouvre au mot fatal : « J'avais pensé. » La pensée (le fait de garder le souvenir, de se rappeler), au-dessous des points nuls de la conscience, s'appelle chez l'animal instinct, chez l'homme intuition. Si le papillon éphémère qui ne s'est jamais vu dans un miroir, trouve et reconnaît sa femelle entre les phénomènes du monde pour lui nouveau, c'est là, avec ou sans attention actuelle, le résultat presque exclusif de courants inférieurs dans la vie nerveuse du petit être.
Ainsi la mémoire latente, avec son activité étendue et son développement multiple, apparaît cependant en première ligne comme un attribut de l'organisation innée, à laquelle viennent s'ajouter par cristallisation plus ou moins facile les acquisitions individuelles. Plus haut se trouve un ôtre dans l'échelle de la création, plus grandes seront sans doute les modifications que les acquisitions nouvelles imposeront à la mémoire latente ; mais là où nous devons admettre un développement toujours progressif, il est vraisemblable qu'à peu près aussi avec chaque génération nouvelle, non seulement l'aptitude à acquérir du nouveau, mais encore la mémoire latente — chez l'homme tout d'abord peut être sous forme de simple disposition — (Voir page 18) gagne en profondeur et en largeur. Si nous remarquons çà et là des reculs dans l'un ou l'autre sens, la raison en est presque toujours dans des conditions de développement défectueuses. Notre vie de grande ville moderne avec le dressage scolaire en honneur — il n'y a plus d'enfants ! — soumet, par rapport aux acquisitions nouvelles, à la conscience et à l'attention, les subs-
COURAiNTS INFÉRIEURS DE LA MÉN:0IRE LATENTE 87
tances miirmoniqiios do Técorco céivl)i*alo à de si grandes exigences, que la masse des courants supérieurs artiflciellement créés ne peut pas s'épurer naturellement en courants supérieurs organiques. La nature poursuit son chemin d'une marche constante et lente; la force-t-on à faire des bonds, à un bond en avant répondent trois grands pas en arrière — (*'est la marche rétrogiade. C'est le cas de l'homme nerveux : rindividu fait des merveilles, mais les souvenirs afférents, les courants inférieurs sont troublés ; c'est à peu près le cas du grappillage en économie rurale, ou du pécheur avide qni agite les chevrins. La mémoire latente est le capital de notre esprit : l'homme prudent aime mieux se contenter d'une l'ente modeste que de mettre en péril, par des entreprises hasardeuses, son avenir et cehii doses enfants.
Nous en trouvons la prouve la plus frappante chez les femmes. Le « beau sexe » est non seulement plus précoce et montre plus de vitalité* que nous, mais il nous est encore psychiquement supérieur à plus d'un égard, quoique l'écorce cérébrale de la femme se trouve être plus mince et plus petite dans les trois dimensions que celle de riiomme : il faut attribuer ce phénomène surtout à l'organisation plus forte des souvenirs innés lors de la naissance et à la prédominance durable des courants inférieurs*. La femme pense plus d'instinct et de nature dans la mémoire latente que l'homme, relativement plutôt destiné par sa structure générale aux acquisitions nouvelles et aux courants supérieurs ; la supériorité de la femme repose justement sur cette limitation, qui lui permet de se mouvoir avec une liberté de virtuose entre les pôles d'une prudence mesquine et égoïste et du dévouement personnel le plus courageux, de combattre avec constance l'impératif catégo-
1. La plus grande mortalité dos garçons est rune des rares « lois stîitistiqiies », à laquelle on puisse attribuer une importance physiologique incontestable.
2. Heinse, dans son roman d'artiste Ardinghello, 1787, fait cette remanjue très juste sur les femmes des lies bienheureuses : « Elles étaient membres de l'état, quoique les plus faibles; et elles détenaient le droit d'approuver ou non, surtout les résolutions relîitivcs à elles-mêmes. D'ailleurs, il y avait toujours entre eu\ cette différence capitale que les hommes accjuéraient, et elles conservaient. »
rique venu du dehors, et de supporter aussi bien sans plainte tous les maux que lui inflige sa propre nature. Dans l'expiation du péché originel, nous resterons, nous autres hommes, toujours faibles et petits en comparaison des femmes. A ce point de vue, le mot moderne à Tordre du jour « Emancipation et admission des femmes aux mômes droits » apparaît comme un pur attentat physiologique direct contre ce qui distingue, en un certain sens à son avantage, rorganisalion mnémonique de la femme de celle de l'homme. La justesse de cette manière de voir n'est en rien infirmée par l'exemple de femmes isolées qui, pourvues d'une écorcc cérébrale anormale, ont accompli de grandes choses non seulement comme apôtres de l'émancipation de leur sexe, mais réellement aussi dans l'intérêt de la culture intellectuelle.
Dans tous les domaines de la vie intellectuelle, mais en particulier dans celui des arts plastiques, les différences qualitatives entre œuvres d'hommes et de femmes montrent bien clairement l'importance qui revient à la mémoire latente. Ce n'est pas l'effet d'un simple hasard qu'ici le talent féminin ne s'élance qu'en de rares occasions jusqu'au génie, et qu'il n'y ait ni Dtirer ni Rembrandt femme; même une Angelica Kauffmann et une Vigée-Lebrun, une Rosalba Carriera et une Rosa Ronheur ont « puisé le meilleur de leur fonds à la source de la vie psychique inconsciente ». Que ci et là ce fonds ait pu et puisse avoir la plus grande valeur et une entière perfection, cela tient autant à la nature intime de l'art plastique qu'aux lois de l'apparition des phénomènes latents au grand jour. Dans l'exécution, l'artiste est amené, par le progrès môme de son travail, à la conscience latente : dans les actes de la libre reconnaissance (page S7), nous nous trouvons contraints^, tant que nous avons seulement les yeux ouverts, de relier par heure des milliers de souvenirs
1. Cette contrainte physiologique a même été reconnue dans notre vie juridique. Celui qui jure devant le tribunal n'avoir pas connu (reconnu) un homme que l'on démontre plus tard être de ses amis ou connaissances, est inculpé de parjure. Le pouvoir de reconnaître physiquement ou non un objet, n'appartient à personne ; la perception actuelle ébranle, à titre d'image psychique, les éléments représentatifs du môme sens (page 42) et si le courant électrique est assez foil, la reconnaissance doit s'ensuivre.
ïisucls antérieurs ou tout anciens aux pcrceplions arliielles ; aussi bien du premier mouvement de main jusqu'au dernier, (li''ià à la vue du papier ù dessiner ou de la toile à peindre, t't mûmc dès le moment où l'artiste se met en esprit au travail, les images montent du fond de la mi^moire latente et s'imposent formellement A lui. C'est, en quelque sorte, une l'xpédilion à la découverte de soi -môme, avec ordre de marche réglé d'avance ' , Tout cela n'exclut non plus en rien, comme je l'ai déjà mis en lumière, un progrès successif de la conception artistique, souvent même une sorte de travail (le mosaïque, et il est très certain que l'éclair de l'inspira- 1ion ne frappe jamais d'avance tous les détails de l'œuvre li'art.
Sans le travail, il n'y aurait pas d'artistes hommes ni femmes; il conduit non seulement à ces associations involontaires, automatiques des souvenirs sensoriels et moteurs l'ngagés, sans lesquelles il ne pourrait être absolument question de " supériorité de maître », mais il demeure encore l'avertisseur constant de la mémoire latente — le pont toujours commode et sûr entre ces plaines sombres, impénétrables, et les rivages ensoleillés de la conscience. Mais, tandis que, dans l'art, la femme se borne presque toujours à ce seul pont toujours sûr, l'homme, de temps à autre, fraye d'un bras puissant de nouveaux chemins ù travers le chaos qui lui ferme la vue des horizons lointains. Per aspera ad astra. Parfois très tard, tout dépend de l'ordonnance des stations physiologiques (voir page 20) et des occasions favorables ; et les génies tardifs ne sont assurément pas les moins grands. Si Richard Wagner était mort immédiatement après les " Fées » ou mCmc après » Rienzi », c'est-àdire à l'âge de vingt-sept ans, nous ne célébrerions pas aujourd'hui en lui l'unique, l'immortel. Sans doute, l'histoire
1- GaliricI Sêailleg dit très justement du tratail irtistique ajres en aroir aaaljaé le mr-i^anisme d'ilssociatiun : « Un seeond r sullat du travnil qui tieol au premier, c'est qu'en faisant l'artistt inallr de son langue il 1 iide a. déam^rirta pensé»... C'est surtout de lartut t\aù esl jusli. li dire quil ressemble à un hloc de marbre, dont les vtinis indli|uent la at ttu au Iratail de la dégager. Ce travail souvent commcnee avant m6mc qui I artiste ne soit ni... •.{Suai tvr le jiaK dam l'art, P-aa F Alean 1SS3 ptgi. 19') )
(le l'art aime les carrières hr^roïques et resplendissantes; dès le berceau, elle fait étouffer des serpents à ses jeunes Hercules, et le Livre des e7ifants célèbres convertit en monnah' courante cette science d'éditeur. Mais si nous considérons que le ciel artistique de la Hollande n'a pas compté au XVII® siècle moins de vingt étoiles de première et deuxièmi» grandeur, et que les grands-pères et arrière-grands-pères de cette phalange n'ont pas été sans doute non plus dépourvus de tout talent — les Chinois anoblissent avec raison les ascendants et non les descendants d'hommes de valeur — nous concevons alors comment plus d'un enfant célèbre grandi! sans gloire dans la suite des temps el finit par mourir sans célébrité.
Pour nous faire une idée nette des phénomènes psychophysiques, nous employons des comparaisons symboliques, qui peuvent aider, mais aussi obscurcir notre entendement. Nous parlons, par exemple, d'une mécanique de la reproduction, sans pouvoir indiquer, môme de loin, la nature d'une telle mécanique; nous parlons d'associations dynamiques, de transmissions et d'éléments électriques, parce que quelques expériences d'excitation suivies de succès rendent vraisemblable que l'activité cérébrale dans son ensemble repose, en dernier lieu, sur l'électricité, et faute d'une meilleure explication pour les phénomènes merveilleux dont notre svstème nerveux est le théâtre. Dans cette môme hypothèse, nous avons encore opposé aux processus conscients à courants supéiieurs une mémoire latente à courants inféiieurs. Nous ne sommes pas loin de nous figurer ici des séparations matérielles semblables à celles que nous observons dans les produits liquides et gazeux du monde qui nous entoure. Mais une telle idée peut justement nous induire en erreur. Pour tirer quelque profit de l'allégorie de « la mémoire latente », il nous faut renoncer à toute limitation locale de cette mémoire et nous imaginer bien plutôt des étals d'intensité variables, qui font, par intermittences, de tous les éléments représentatifs les facteurs de processus tantôt manifestes, tantôt latents. A quel point ces éléments représentatifs sont unis intimement,
noas le voyons déjà par les phénomènes souvent rappelés auxquels donne lieu la reconnaissance : en des espaces de temps d'une brièveté incommensurable, les images mnémoniques en apparence les plus cachées viennent tout spontanément se fondre avec des perceptions actuelles, et des actes de choix se produisent pour la plupart inconscients. Ces opérations ne deviennent une à une mensurables que si nous leur attachons le plomb ralentissant de l'attention consciente*.
Par suite, la distinction si importante pour l'explication d(î notre vie psychique entre processus manifestes et latents se pourrait ramener en substance au degré d'automatisation des images et à l'action plus ou moins énergique de courants dynamiques. La spirale de la lampe de forge électrique a l)esoin aussi d'une intensité de courant toute déterminée, pour passer de l'obscurité au rouge et enfin au blanc jaunâtre resplendissant de clarté. Imaginons maintenant un système très compliqué de millions de lampes semblables, toutes unies partie en groupes partie séparément l'une avec l'autre. Chaque lampe doit représenter un élément représentatif avec inductions spécifiques. Les différents degrés de l'incandescence peuvent signifier les différents états de la conscience ; les courants qui restent, il est vrai, invisibles, mais pourtant maintiennent tout le système à l'état de tension, seront pour nous « les courants inférieurs de la mémoire latente ».
Du reste, nous aurions à transporter aussi à la mémoire latente tout ce que nous savons ou croyons savoir du mécanisme de la mémoire et de la pensée consciente. Mais audessous des points de nullité de la conscience il y a mise en valeur spontanée, non seulement des matériaux reposant sur des impulsions élémentaires, mais encore en général de tous ceux qui ont acquis une solide organisation ; et cependant, d'autre part, une grande masse d'images très délicates, ré-
1. Dans les mesures du temps requis pour la reconnaissance dans le seul domaine du sens visuel, il faut faire abstraction de réactions associatives. S'agit-il de simples phénomènes de couleur ou de ligure, de traits de personnes bien connues de nous, les actes de recomiiiissiince se produisent rapides, prompts, les uns après les autres, tant ([ue les images otlertes successivement à l'œil ne se fondent pas dans la représentation (Introd,).
cemmenl acquises ne peut s'épanouir que dans le repos do la mémoire latente : de là suit que souvent les courants d'idées et insinuations de cette dernière sont incalculables. Les formes les plus parfaites et les moins achevées de Torganisation mnémonique, les actes de choix les plus rapides et les plus lents, les suggestions les plus fortes et les plus faibles s'unissent ici sous les influences multiples de la nutrition, do la circulation et des organes inférieurs en un travail d'étendue très diverse selon l'individualité. Dans le sommeil, où les points de nullité de la conscience sont situés à une plus grande profondeur et où la concurrence et le contrôle des organes des sens périphériques est réduit à un minimum, ce travail doit conduire naturellement à d'autres résultats que dans l'état de veille; tout aussi sûrement la faim, les passions, les maladies, etc., exercent sur lui une forte action. Mais tout cela n'a trait qu'aux formes; les lois de la pensée et du souvenir, le mécanisme dynamique sont les mômes dans la mémoire latente que dans les états de conscience.
L'explication des forces psychiques en travail dans la mémoire latente est pour « l'éthique artistique » de la plus grande importance, parce qu'elle règle notre attitude dans la question de l'inspiration. Si nous la considérons comme un pouvoir situé en dehors des lois physiologiques, par suite plus ou moins indépendant des états naturels et conditions d'existence de notre moi corporel, nous donnons alors, à la vérité, raison à ceux qui réclament aussi pour l'activité idéale, fantastique, artistique au sens supérieur, une place à part « dans le surnaturel » et ne s'en laissent imposer ni par des lois physiologiques, ni par aucune explication naturelle. Peut-être admettront-ils quelque connexion nerveuse pour la partie technique, pour ce qu'ils aiment tant à appeler <( le savo.rfaire inférieur », « le talent commun », mais à aucun prix pour l'état lucide, pour la « folie divine », pour le génie. Car pourquoi la métaphysique serait-elle là, sinon pour conférer à ses prophètes le privilège de nous dicter, à nous autres modernes, ce que nous devons entendre par esprit, art, beauté et génialité ?
J'attache un très grand prix à voir reconnaître l'impor-
Lance capitale, non seulement pour Técolier vulgaire ou l'étudiant moyennement doué, mais encore pour la création artistique la plus haute, des lois et argumentations relatives à la physiologie de Tart, exposées daus ce livre; je veux qu'on n'admette pas deux sortes de droits naturels pour les talents inférieurs et supérieurs, et que justement les mieux doués, le fait n'est que trop fréquent, ne se laissent pas détoumer des voies du travail modeste, honorable, raisonnable, par l'encens pompeux de métaphysiciens beaux parleurs. Pour ce qui est des morts immortels, l'encens, à la vérité, ne peut plus leur nuire; peu importe, en somme, à un Rembrandt et à un Dflrer que leurs créations soient recommandées à la postérité comme documents de la quatrième dimension. Dans le m» Livre de sa Théorie des proportions, Durer a très bien énoncé son opinion personnelle sur ce sujet'. Mais la jeunesse pleine d'espérance ! Si l'on répèle sans cesse ù un jeune homme bien doué que le » génie » qu'il croit naturellement posséder, est indépendant de l'exercice des sens et de là sueur du travail, est-ii étonnant qu'il s'adonne à la paresse et unisse par rendre le monde ingrat responsable du naufrage de ses espérances?
Je n'ai pas l'intention de tracer mémo une simple esquisse de l'histoire de l'inconscient dans la ph losophie et l'estliélique, depuis Leibnitz et Hume jusqu'à Schelling et Carrière. Pour montrer jusqu'où a conduit la spéculation dans la poursuite de ce problème, je me borne à reproduire une séiic de propositions qui, pour un auteur particulièrement lu de nos jours, Ed. de Hartmann, mai'quent le point culminant de la Métaphysique de l'Inconscient '.
1. Le passage, <|u'aD ne peut piia lire assez souveol, est ainsi conçu : « Car fTaiment l'arl se cache dans la nature : qui sait l'en extirper, le possùde. ■ ■ Plus son œuvre sera l'exacte copie do la vie dans sa forme, meilleure tllu paraîtra. 11 en ré!>uit<> i|ue l'IioinTno ne peut Jamais tonner de ses propres sens une belle imago à moins d'en avoir rempli ma G(eur par une imitation fréquente ; ce n'est plus alors ce qu'on nommo l)ii.'u propi'c, mais art reçu et appris de la nature, qui se féconde, croit et porte les fruits de sa racu. 11 s'ensuit que le trësor secret du cœur se révèle tout entier dans Tenvre et la créature nouvelle, qu'un homme façonne en son c<eur sous la forme d'un objet. «
2. Éd. de Hartmann, PkiiùMpkie it l'meon*eitat, 2' pailie, page 33 i-t s. Dans la 1" partie, page 13 sqq. Hartmann donne uuo iulliressantc énuméralion (lu ses " prédécesseurs ".
Hartmann. Philosophie de Vin- ^^ conception des courants inconscient, férieurs dans la mémoire latente.