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CHAPITRE VI

Sans atlenlion, c est-à-dire sans disUnclion, limitation et retardement, — sans tous les phénomènes psychiques que le Français emhrasse sous le mot ambigu d'arrêt, — une association ordonnée n'est pas plus possible dans les actes de pensée latents que dans les actes manifestes. Que l'intention soit automatique, spontanée, apparaisse soudain et disparaisse aussi vite, ou qu'elle soit lente, évoquée à dessein et entretenue par des moyens artificiels, qu elle consiste en interventions inconscientes des plus faibles, ou se manifeste par les ébranlements les plus violents de tout notre système nerveux, toujours est-il qu'elle est nécessaire ; sans elle notre esprit deviendrait le jouet des images en voie de dégagement qui peuplent les éléments représentatifs de Técorce cérébrale.

Or, si nous définissons l'attention en général, comme j'ai essayé de le faire (page 44, en particulier page 49), « un renforcement partiel de courant», il n'est pas non plus difficile d'en saisir l'action dans la mémoire latente. Nous sommes môme portés à conjecturer que toute forme de l'attention, involontaire ou volontaire, a son origine première dans la mémoire latente, ne serait-ce que pour un espace de temps d'une brièveté incommensurable; car la perception actuelle qui « excite, comme l'on dit, notre attention », doit commencer aussi par ébranler les éléments perceptifs du même sens, avant qu'à sa suite le moindre fait puisse par-

VL'ilir à la conscience. Il semble ilonc toul iialarcl qiie l'al- Icntion, c'est-ù-dh'c le renforcemenL de courant lié par une cotinoxion nécessaire à lout acle de choix et de pensée, commence déjà au-dessous des points nuls de la conscience, ef que dans tous les cas purs de travail de pensée latent nous ayons à supposer aussi implicitement une allenlion laleuli'. Cette hypothèse rencontre quelque obstacle dans l'ancienne théorie, récemment soutenue par Ribot surtout avec ingéniosité, pour laquelle l'attention est au fond de nature motrice ou doit toujours ôtre escortée de phénomènes moteurs concomitants'. Les partisans de cette théorie stsont rendu, en vérité, la besogne bien facile; ils parlent des " gros cas » où l'attenlion, en tant qu'effort, devient fait de conscience par son intensité et sa durée ; et de ce qu'ici sans aucun doute l'élément moteur a coutume de jouer un grand rôle, ils concluent a posteriori: «Là où l'élément moteur fait entièrement défaut, il n'y a pas non plus attention, » Or, le caractère des phénomènes latents estjustement qu'on en peut prouver la présence par une démonstration logique, mais non par une constatation de fait, tandis que les phénomènes moteurs, leur nom l'indique, se laissent toujoui's mesurer ou remarquer comme fait extérieur: d'où il suit que l'attenlion latente est exclue de piime abord comme indiscutable. Aussi n'est-elJe, en la plupart des cas, pas même mentionnée; caries moments où des courants inférieurs deviennent directement perceptibles, c'est-à-dire se rapprochent do courants supérieurs conscients (voir page 72) ou y aboutissent,

1. Th. Riliot, Pisciologie dt raltcnliou, Paris, Félix Alcaii. 1889. AT.inll>ro)Mis, intgc 3 : •• L'iittention. sons st's deux foniios [s)ionliiiLi'i- et voiuiitairi' . ii'ist pas uiio activitt iiidét«i'mini>e, uni.' sortu d' > iictc pur » de l'esprit, ngissniit par des uioycDS mystérioni l't Inkiislsiutliles. Sou mûGanismc est esseutifllement luolcur, e'est-Ji-dirB qn'i'lle agit toujoun sur des musRlrs et par di-s muscl^g, priucipalemt'iit aous la foniii' d'un nrrât; et l'un paurrait cboisir uonime Épigraphe de ci'tte êtudi' lu pliraw de Maudàley : <c Celui qui est lucapal)lc de gouverner sea muscles est incapable d'atleiitiou. ■ El plus loin : o L'al- («ntioD. (ous ses deux formes, est un état vxceptIuDuel, anormal, <tai ne peut dnrer loiiglenipi parcu qu'il est en controdlcUon avec la emidiUon fondamentale Je la vie pliysii|ue : le cluuigement. L'allention est un état Hxe. •■ Ku seruit-il pas liien plus juste de dii'e ipu; l'ntteutiou est lu e«ndiiiint indispensable du clinn- [2cment ? et qu'en relevsmt des images iudividuelles, elle constitue en mrme temps des point« de réuolon pour ees autres imites qui perqieltent la |iro- Ijri'sslou régiée du cimngemeut? t ï f'' X" 1:'- --,

ne comptent déjà plus ici : il ne s'agit ici que d'états latents, pour lesquels nous n'avons aucune sorte de conscience contemporaine, à l'existence desquels nous ne pouvons sûrement <'onclure qu'après coup. Lorsque nous avons l'impression sensible que notre mémoire latente est le théâtre d'un phénomène extraordinaire, non encore reconnu, lorsque nous « nous cassons la lôte », ou « nous prenons la tête à deux mains » et qu'alors (Fechner le premier en a posé le principe) nous éprouvons des sensations musculaires plus ou moins nettes, c'est là déjà une attention non plus entièrement latente, mais pour une bonne part « manifeste », <»t cette attention peut trouver et trouve aussi souvent sou expression motrice dans notre jeu de physionomie, dans les mouvements changeants des yeux, dans le froncement des sourcils, dans une tendance involontaire à rester debout, à porter la main vers notre front, à hocher la tête, etc.

Il est très vraisemblable que l'attention môme tout à l'ait latente se répercute très souvent de quelque manière en rapports moteurs ; mais vouloir ériger en loi ce fait tiré des gros cas, serait pourtant une hypothèse trop risquée. Nous devons donc, pour sauver l'attention latente, lui laisser ouverte la possibilité d'exister môme sans accompagnement de manifestations ou impulsions motrices. Ribot' cherche à démontrer que l'attention volontaire (par suite constamment « visible »), se porte toujours sur des images motrices. Il sépare les dernières en : i^ perceptions actuelles ; 2' images mnémoniques ; 3<> idées. Dans les perceptions et images mnémoniques, il considère l'élément moteur comme immédiatement donné avec l'image (résidus moteurs, images motrices, intuitions motrices). L'image mnémonique doit suffire à remettre l'appareil moteur en vibration, si faiblement (jue ce soit. Dans les idées, il distingue : a) celles qui sont nées de la fusion d'images semblables sans l'aide du mot (images génériques) ; b) celles qui résultent de la fusion d'images dissemblables avec l'aide du mot (notions génériques |)lus larges, arbre, plante, homme, animal), et c) celles qui se

• *' K\<'L',dttGfUiçtty page 73 et suiv.

ivdiiiseiit au mot, accompagnées d'un schéma tiès vague ou mCme sans aucune icpjésentalion concomilante. La dciiiière catégorie embrasse aussi les notions abstraites ol scipnlifiques. CepcndanI, ces signes, en apparence sans iialiirc et sans patrie, doivent s'appuyer toujours eux-m^m?s sur quelque forme de perception primitive et renfej'mer, on ronséquence, des éléments moteurs.

Tout cela, nous pouvons l'accorder pour les cas visibles. quoique là même, nous Je verrons plus tanl, il y ait d'iniiioriantes reslriclions à faire; nous accordons de plus, cl nous l'avons dr'jà fait (voir page S4), que dans la pluparl ries cas aussi l'attention espectnnie se porle sur des images mni'moniqiies ou colleciives plus ou moins nettes, maigre l'impossibilité première de décider en ces ras si les phénomènes moleuis concomilanls de l'allenlion énergique pi'oviennent justement des images. Mais il est pourtant aussi des ras de pure attention, où nous pouvons produire des renforcements de courant en des conduits de transmission sensoriels tout déterminés, sans provoquer le moindre concours du domaine moteur. La nuit, par exemple, nous pouvons. dans une chambre entièrement sombre et silencieuse, lendn' l'oreille en éveil à volonté dans des directions déleiminées. C'est un fait purement sensoriel, qui ne comporte des phénomènes moteurs concomitants que si nous croyons avoir perçu un bruit ou en attendons un du côté en question, ha prédisposition à la vision indirecte nous offre des phénomènes plus frappants encore. Comme je l'ai déjà préoi''- (lerament mis en lumière, nous pouvons arriver par la pratique à négliger les points fixés, et à porter notre attention sur un ou plusieurs des points non fixés ; c'est en cela même que réside en grande partie la différence entre les perceptions visuelles de l'homme et celles du singe. Ce qui signifie que le courant lumineux principal, qui alïlue en général entre la cavité rétinienne et les éléments intéressés de la sphère visuelle, est volontairement affaibli et cède à d'autres combinaisons ; ou bien encore fan cas où les apports de la rétine conservent la même intensité) qu'il se produit des renforcements dans les éléments de l'écoiTi^

102 PHYSIOLOGIE DE L'AHÏ

(M'Pébralo sensible à la lumière, répondant aux points privilégiés de la périphérie de la rétine. Le succès est naturellement d'aulant plus sûr que la dérivation est plus soutenue par les intensités lumineuses objectives, c'est-à-diiv (piand le point de fixation négligé est plus sombre que h^s points privilégiés de la périphérie. Toute la force que doivent posséder ces déviations de courants volontaires (spontanées aussi chez les artistes et autres hommes qui travaillent de la vue) ressort — abstraction faîte des dimensions de la rétine — du fait que dans la vision binoculaire le poinl de fixation est projeté quatre fois dans la sphère visuelle, toutes les autres parties du champ visuel seulement deux fois ou môme simplement une fois (page 36).

Or, un phénomène bien curieux est qu'après quelque exercice nous pouvons, les yeux fermés ou dans un champ visuel «m fièrement obscurci, dii'iger le courant de Fattention suides points périphériques de la rétine. Ici, labsence de toute excitation lumineuse troublante, ainsi que la large ouverture de la pu])ille, donnent lieu à un résultat surprenant : à l'eiidi'oit de la rétine sur lequel le courant est dirigé, lïmagc apparaît, en cas d'éclairement soudain du champ visuel, avec inie netteté plus grande que l'image même réfléchie dans la foi'ea'^. Pour des expériences faites avec un seul œil, l'obturateur photographique instantané est à recommander, pour des expériences avec les deux yeux, la chambre stéivoscopique à éclairage instantané au moyen d'étincelles élec- Iriques. Dove avait déjà employé le dernier procédé pour démontrer la production d'efl'ets stéréoscopiques, môme en cas d'éclairement instantané, et la fusion possible dlmages disparates. Afin d'éviter tout déplacement des lignes d'horizon des deux yeux dans les ténèbres, Helmholtz a choisi des points correspondants sur les deux dessins et a pratiqué, en chacun de ces points, une fine piqûre d'aiguille, qui demeure visible à ti'avers la paroi de la caisse obscure. Je passe sous silence les résultais de cette expérience, relatifs à l'effel

1 . Il faut supposer (|ue les points réservés à la vision indirecte ne sont pas projetés sur la périphérie extrême de la rétine, rar pour cette partie les restrictions faites antérieurement jrardent leur valeur.

ATTENTIOS LATICNïK *103

ilo profoiuli'iri' sloivoscopiqne, et mo Itonn' à reproclnire ci; ([lie Ht'lnihollz' (lit de lattcntion indircclo : " Il laiU noler la (iHilinilanli'- suivante: Tant que l'on Me, d'un regard sou- IciHi, les deux piqrtivs d'aiguille et qu'on les mainlient en parTa'te coïnrideiiee, on pciil, à volonté, avant l'étincelle, porter son attention sui' une partie quelconque du champ visuel oi)scHr, et, pendant la dui-ée de l'étinrelle (c'est-à-dire, senil)le-t-îl, lors de la reproduction Inslantaiiéoî, on ne reçoit une împi-ession que des objets qni appai-aissen t dans celle légion du champ visuel. A cet égard, l'atlenlion jouit d'une iiKlépendauce absolue, par rapport h la position et à l'acconiinodation de l'œil (ou de l'œil double), comme, en général, [lar rapport i\ l'une quelconque des modifications connues de lintéiieur ou de la surface de cet organe ; il s'ensuit qu'on peut la diriger, avec un olfort conscient et volontaiie, sur une partie déterminée du champ visuel entièrement obscur el iinifornie. C'est là l'une des expériences les plus frappantes parmi les éléments d'une future théoiie de l'attention. »

Ces cxpi'îriences et autres semblables nous fournissent une image nette de la pure attention sensorielle : c'est un simple iinforeement ou entretien de courants, qui, dans les domaines sensibles en question, prûle à l'excitation d'élémcnls lîrceplifs locaux déterminés une intensité et une constance grandes que s'il nl|^H^^^H|^^Bnent. Le renforfcnt local se prû|pWux di^pen^le^nlWs combinaisons, léduit, du j^HBTrctTet d'autres rourants simultanés. Le ircemejil^^Peourant repioduit-il des images internes

Woptiqut pkysinlogigHc. 1" l'ditioii, (ni;.'!' 7i0. Si dans l'i'\|ir-ji r-iimliiiuT di's imn^'i^ dl»ij;imli'8 d;iug li' si'iis An In iiis rulLii di' la hauteur, cr régulliit est on iiartoil nRrord avec U'H luiit'ps plus haut \htrad.'\. A me% jroui, l'aptitiidi' damlnaiite h, fnndrc des imimca douliloa iIour 1p tcra liarizonlnl rppOEc sur f plus inui'e <p'aci|iiisi^ dca l'ii^mt^nta p<T(,'F{itifg dnus li>s sphéri'B '■mne err^br.'îli-. Si l'IiiimniF iiaiuiiit tt^n Ae ciiii) ou de dix crrloiu pi>ut-iMi^ puurvu di'g l'orit^ur d'imnges vu protoudeur [iRcrtitude et l'ininai-litudc dos mesun'ii prlso» ù vue d'wii » u'imd'iJiuBe i. falrp. cunimp l'out Jadis jinisi^ Ht'luiholU. Vollim.inii vr. h' phi'iioni^uc. Piniuin et «i théorlii di'g centlea Av sensation , nvt'n dinmiHrp lioriiontul plus grnad. dinmètri' vertical plus roppronhciit dnvnutngu de In vëriti^ : il raudruit sfuiemeiit transis pi'DM-e, mMotit mutaudit, ces cerrJes de seusiitiou di's rélini's dans -. (Cf. le di'-but du rliapili'e suiv.-tnl.)

(images mnémoniques) — à l'état de veille ou de sommeil, et que les images dépassent ou non le point de nul de la conscience — il peut y avoir lieu alors à des associations innées ou acqjiises, non seulement avec d'autres domaines sensoriels, mais aussi avec des domaines moteurs. Il est, d'autre part, vraisemblable que des associations, môme innées ou issues de prédispositions, cessent d'ordinaire d'apparaître, quand la pratique individuelle nous en a montré le danger ou l'inutilité et nous en a déshabitués. Comme les associations elles-mêmes, les limitations et les réductions de ces associations deviennent peu à peu automatiques ; là où, jadis, le chemin passait en fait par le domaine moteur, une substitution de concepts intervient aujourd'hui peut-être, et fait mûrir la pensée exclusivement sur le terrain sensoriel.

Admettre comme loi que toute attention sensorielle doit se répercuter en sensations musculaires, ou, du moins, en velléités de mouvements, serait donc renier un droit humain, non seulement idéal, mais môme physiologique : le droit d'échanger une pétulance de singe contre un calme de dieu. « Sa mobilité, disait Brehm du singe (ou primate, selon la dénomination favorite des anatomistes), est incroyable. Eu une succession aussi rapide qu'irrégulière, le visage du singe passe par toutes les expressions imaginables : amabilité et courage, honnêteté et ruse, convoitise, sensualité, et bien d'autres qualités et passions. Et il semble encore que le visage du singe ait peine à suivre les bonds et sauts de son esprit... Tant qu'ils sortent à la recherche de leur nourriture, ils ne restent pas un instant en repos. La variété môme de leurs ahments en est une raison, tout ce qui se mange leur convient. Il y a toujours quelque chose à considérer, à saisir, à cueillir, à odorer et à goûter, pour le manger ou le rejeter ensuite. Toutes ces recherches, provoquées par la chère pâture, demandent beaucoup de mouvement ; aussi la bande entière n'est-elle jamais tranquille. »

Qu'on se représente maintenant, par contre, l'auditoire dans un concert symphonique ou dans une conférence scientifique ; ceux-là mêmes qui sont le plus profondément saisis et pour qui le sujet présente le plus vif intérêt, restent assis im-

ATTENTION LATENTE lûï

mobiles, les plus attentifs semblent doraiir et ferment les yeux pour éviter toute distraction causée par des impressions visuelles fortuites. On peut m6me estimer, d'après le degré de calme extérieur, la profondeur de l'intérêt ressenti par chaque auditeur. Où est là l'élément moteur? Qu'on pense encore au jugr qui écoute attentivement l'accusé, au médecin qui écoute le malade ! Plus régulier est l'exercice imposé à l'attention en certains domaines sensibles, en certaines formes d'associations (systèmes d'aperception), plus elle prend un caractère professionnel, plus aussi elle se délivre de Ions les hors-d'œuvre superflus. Seul, le phénomène inaccoutumé, le choc, l'épouvante roule de plus larges vagues dans notre système nerveux. Mais la question se pose de savoir si, dans ces cas spontanés «intenses», nous n'avons pas souvent affaire à des contre-courants adverses qui, à ce seul titre, doivent provoquer des phénomènes orageux.

L'intelligence de l'attention latente souffre de l'incertitude (lu concept général d'attention. En règle générale, on entend par attention l'obseiTation consciente à un haut degré dans l'état de veille. On distingue alors ici l'attention spontanée et volontaire, c'est-à-dire qu'on confond le phénomène lui-même avec le motif premier qui y donne lieu ; ce motif vient-il du dehors, à la suite d'une transmission périphérique, d'une commotion coi'porelle, ou est-il un puissant instinct naturel, une réaction des viscères, etc., on parle d'attention spontanée. Cette attention spontanée doit ôlre l'altention élémentaire, la plus forte, la plus puissante; Ribot la compare à laibre, sur lequel l'attention volontaire ne joue que le rûle dune branche greifée; cette dernière, comme tout produit ai'tificiel, sera faible. Mais je rappelle le dompteur, qui se souvient trop tard d'avoir oublié de charger le pistolet, dont la décharge, à la sortie de la cage, le protège contre l'assaut de la hèle féroce ; l'accusé qui pense à un détail aggravant, capable de réduire à néant toute sa défense ; la peureuse, envahie par une sueur froide à l'idée qu'un voleur ]ioun-ait être caché sous son lit, ou le méfiant qui voit partout la coupe empoisonnée. Dans tous ces cas, nous avons une attention « terriblement » forte, éveillée par des

106 PHYSIOLOGIE DE LURT

imagos ninéinoniqiios sensorielles. Puis, il y a de nombreux cas, également très « intenses », où il est, iVmw façon générale, dilTicile de dire si l'oiTasion première a e^lr spontanée ou volontaire. Par exemple : la femme d'un soldai en campagne dirige son attention sur tout porteur de lettres ou de dépêches. Elle apprend que son mari a été grièvement blessé ; bientôt on lui fait savoir par dépêche qu'elle doit s'attendre au pire. Le télégramme suivant arrive : elle n'ose ])as l'ouvrir elle-même, elle en pressent le contenu, son cœur menace de ne plus battre, la tension nerveuse atteint le plus haut degré ; elle prie le premier venu d'ouvrir le télégramme, elle tient les veux fixés dans une angoisse effravante vers la bouche du lecteur, mais seul un douloureux regard de ce d(M'nier lui dit le funeste message — un cri, et la malheureuse veuve tombe en une longue syncope, devient la proie d'ime grave maladie. Y avait-il là attention spontanée ou \olon taire ?

Qu'est-ce, d'ailleurs, que l'attention « volontaire » ? >'e serait-il pas plus juste, psychologiquement, et plus clair, pliysiologiquement, de parler, dans tous les cas, d'une « attention forcée » et de distinguer, seulement là, différents degrés de contrainte ? Je ne ])eux m'imaginer un seul cas où l'attention serrait née sans la moindre tension nerveuse, ne serait-ce même que par le vague renfort d'une association épisodique. Mais un fait est exact : tandis que tous nos efforts et les distractions les plus étourdissantes pour nos sens ne parviennent pas à nous délivrer de maintes images, notamment d'images antérieures internes (deuil profond; pertes graves: fautes commises; sentiment d'avoir été dupé ; confiance dé- (;yw ; amour et amitié trompés; conscience inquiète, etc.), en d'autres cas, nous réussissons, relativement sans peine, à nous débarrasser de la contrainte de l'attention. Les deux pôles de ce pouvoir et de cette impuissance se personnifient dans l'étourdi et l'hypocondriaque. Une série entière d'anciens proverbes elles maximes toutes modernes, « Passons l'éponge là-dessus ! » ou « Homme, pas de mauvais sang î » sont des recettes conçues dans une bonne intention, mais hélas! non ])as toujoui's efficaces pour enlever son dard à l'attention

lyraniii(|ue. Ces lois ne s'appliqueiil toujours d'ailleurs qu'aux élats au-dessus du seuil de la conscience, quand nous sommes éveillés; dans la conscience du rêve, nous ne pouvons, que par exce|)lion, nous dérober à la conlrainle de l'atlenlion, et nous n'avons pas non plus, à cet égard, la moindre influence directe sur la mémoire absolument latente.

D'après tout ce qui précède, il semble plus important pour éclaircir notre problème, de commencer par i-echercber les degrés de durée et d'intensité de l'atlention sensorielle et ses rapports avec les images actuelles et mnémoniques, que son origine nerveuse presque toujours très difficile à déterminer et ses rapports incertains avec l'élément moteur. En ce qui concerne l'origine de l'attention, qui nous la fait nommer spontanée ou volontaire, active ou passive, il n'est pas vraisemblable qu'elle altère dans sa nature et dans ses conditions de déploiement la véritable force agissante. Une excitation très faible en soi peut avoir pour conséquence l'attention la plus intense, et inversement il nous arrive plus d'une fois d'ignorer absolument les excitations les plus fortes. Et quant aux phénomènes moteurs concomitants, nous avons vu qu'ils ne dépendent pas, ou du moins ne dépendent pas toujours, de l'intensité de l'attention. Dans le cas d'afflux tranquille de l'attention dirigée, par exemple, sur un problème scientifique ou artistique, le courant peut atteindri^ une très grande force, sans toucher aux domaines moteurs : il nous faudrait donc, en ces cas, considérer comme effet négatif la manifestation de la détente musculaire. D'autre part, un courant très faible peut suffire à provoquer des mouvements surprenants, si les images impulsives ou admonitivos placées au premier rang y donnent lieu. Nous évitons sur notre route tous les obstacles, quoique l'attention dirigée sur eux soit presque toujours inconsciente ; un(^ apparition comique en pleine rue, à peine digne de nous intéresser ou du moins incapable de détourner notre attention d'un sérieux entretien, nous arrache pourtant un sourire. Bien des personnes tressaillent convulsivement à la moindre frayeur, à ce qu'il semble, avant môme qu'une attention consciente ait pu se déveloi^per; il en est d'autres

qu'aucune sorte de commotion nerveuse ne peut tirer de leur calme.

Le comte Richard de Normandie

Xe connut frayeur de sa vie ! (Uhland.)

L'insensibilité de l'élément moteur en face d'excitations intenses de Télément sensoriel a trouvé son éloge dans la locution populaire : « Il a des nerfs comme des cordes à trois brins. » Mais là môme il se produit souvent les inconséquences les plus étranges : il est des hommes « aux nerfs forts » qu'une explosion inattendue dans le voisinage le plus proche affecte à peine, mais qui sortent du théâtre avant chaque scène où l'on tire le fusil ! Très curieuse est aussi la diversité des natures à supporter les déi'angements dans le travail ou la réflexion (contre-courants, attentions qui se croisent Tune l'autre). Ces contre-attentions ne sont absolument pas toujours d'origine purement périphérique, actuelle et sensible ; ce sont souvent d'anciennes images qui s'obstinent à traverser nos pensées et qu'en plus d'un cas la meilleure volonté ne parvient pas à étouffer. Nous aurons du reste à nous en occuper encore.

L'opinion défendue par Ribot que l'attention est « relativement monoïdéiste », n'a pas non plus à mes yeux une importance absolue; n'est-ce pas seulement en bien des cas la tension locale dans les courants supérieurs et inférieurs qui rend justement possible l'association réglée * ? Les idées fixes, que nous pouvons toujours aussi regarder comme la suite d'une attention persistante ou du moins réapparaissant avec persistance dans les mômes chemins, n'entrent guère en ligne de compte, en tant que phénomènes morbides. Mais ici môme, l'attention n'exerce pas une action

1. Ribot, Attention (page 6), revient lui-même à cette concession, en posant comme condition préalable de l'attention « une idée maîtresse attirant tout ce (lui se rapporte à elle et à rien d'autre », etc. Son affirmation que la pluralité des états de conscience est le cas normal, Tattention le cas anormal, ne peut guère se soutenir ; le contraire absolu paraît plus plausible. Sans doute l'attention a en soi quelque chose d'anormal, si elle conduit au monoïdéisme absolu, par exemple dans l'hypnotisme et la suggestion. Cari Stumpf remarque très justement {Psychologie des sens, vol. H, page 279), « qu'il déclarerait non pour un état intellectuel, mais plutôt pour l'absence d'un tel état, la fixité de l'attention dirigée sur un objet unique ».

monoïdéislo véritable, elle se borne bien plutôt à imprimer à l'associa lion des idées une direction définie, plus ou moins maladive, par l'application trop fréquente et inopportune du « ceterum censeo » ou par la substitution du cercle vicieux à l'association libre consécutive .

Le meilleur procédé à suivre pour saisir la nature de l'attention latente, consistera à nous faire une idée nette de ces laits entièrement ou à demi conscients, qui se passent sur les frontières de la mémoire visible et latente.

A. L'image pénètre dans la conscience, l'attention reste latente.

A cette catégorie appartiennent les millions d'images intuitives, que nous acquérons ou recouvrons chaque jour dans le domaine du sens visuel, par le moyen de perceptions actuelles, sans avoir en cela le sentiment d'attention consciente. J'ai déjà plus haut (page 58) souligné ce fait : dans le cours habituel de notre état de veille, c'est-à-dire si nous ne sommes pas dominés par des émotions ou des dispositions maladives particulièrement fortes, nous sommes jusqu'à un certain degré contraints de noter toutes les données physiques distinctes de la vue qui ne coïncident pas ou ne se concilient pas avec nos images antérieures (images mnémoniques). Si parmi une foule de cent ou mille tôtes humaines nous distinguons un nègre ou un homme à tôte de citrouille, c'est que nous devons diriger pour un instant de ce côté notre attention plus ou moins consciente. Mais cette perception est soudaine et n'exige aucun effort : nous sommes donc conduits à présumer que toutes les tôtes de l'assemblée, en tant que nous en avons eu une vision nette ou à peu près nette, étaient l'objet de comparaisons spontanées avec des images mnémoniques; chacune d'elles, sans exception, a été soumise à un courant d'attention latente qui, à la vue du nègre ou de la tôte de citrouille, devait aussitôt se renforcer automatiquement et conduire à l'attention consciente. Il n'est pas d'autre interprétation possible du phénomène. Les apparitions extraordinaires nous frappent môme d'autant plus sûrement que nous avons apporté une attention consciente moins grande à considérer la foule en général.

Enlroiis-noiis, par oxomple, dans un grand restaurant plein do consommateurs, avec l'intention d'y trouver un ami, dont l'image mnémonique nous occupe tout entiers, une figure do n^'^gre nous écliappcM-a bien plutôt que si nous promenons nos regards dans le local, par hasard et sans but, ou par simple curiosité. Si entre cent personnes, nous cherchons un visage connu, un courant assez intense d'attention consciente établit les comparaisons entre cette image mnémonique et les images actuelles qui ptirviennent Fune après Vautre ou par groupes à notre ap|)areil perceptif; lorsqnc nous avons trouvé dans la masse l'image cherchée, l'atlention énergique a atteint son terme, et désormais le visage (h* l'ami devient Tobjet de simples courants latents intermittents : dans le cours de notre entretien, l'un de ces courants peut nous faiie découvrir ensuite, comme ])ar hasard, la présence jusqu'alors inconnue d'une petite cicatrice, Tabsenct' d'une d(Mit ou quelque autre particularité du môme genre.

Cette conception du phénomène diffère essentiellement, je <iois le mettre» en lumière, d'une théorie très estimée dans les derniers temps. Nicolas Lange * donne en effet Texpl'cation suivante de ce qu'il appelle « l'attention sensible » — (comme tous les auteurs, il ne parle que d'attention consciente, visible, et non d'attention latente). — « Le premier stade du processus de l'attention sensible doit être l'introduction de la sensation donnée dans le point de vue * de la conscience, c'est-à-diie la détermination de sa place dans la série des autres images et son assimilation par des images analogues plus anciennes. Tandis que toute autre théorie devrait ajouter encore quelques suppositions, nous nous contentons de ce processus incontestable : les images mnémoniques évoquées s'assimilent selon la loi d'association avec la sensation réelle analogue à eux : il s'ensuit que la somme de ces excitations devient plus forte que chacun de ses éléments, c'est-à-dire, d'une part, plus forte que la sen-

i. Contribution à la théorie de Vattention sensible et de Vapereeption active, dans les Philosophische Studien (publiées par Weudt). Volume IV, 1888, p. 390 et suiv.

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