CHAPITRE VII
L'pn-tCte de ce cliapiire parait sans (IouIl' plus que risqun à maint lecteur. Pourquoi, demandcra-t-on peut-Otre, se lancer aussi loin dans le domaine des hypothèses? Oui, c'esl une hypotlièse téméraire; mais une fois conirue, il sérail, en raison de ma tentative, aussi absurde de ne pas la proposer et rétablir que si un ascensionniste encore alerte sii laissait détourner par le brouillard de s'avancer jusqu'au plus haut point de vue situé dans le voisinage.
Cette hypothèse, d'ailleurs, n'avance qu'avec plus de largeur et une visée plus grande ce à quoi j'ai déjà fait allusion en plus d'un passage sans me heurter peut-ôlre à une opposition violente ; la comparaison des différents cen- 1res de mémoire avec des accumulateurs électriques, ou encore avec la force coercitivc de l'acier aimanté ; et l'idée que dans la perception actuelle et dans le souvenir nous avons affaire à un seul et même processus représentatif, que d'une façon générale nous ne percevons jamais que des " reproductions » ; que la première perception est déjà « fait de mémoire », et que tout souvenir ultérieur est une pure répétition dynamique de la perception première.
Cette hypotlièse s'appuie surtout sur les faits suivants :
1" 11 est impossible d'établir une distinction rigoureuse entre reproductions et souvenirs; nous avons beau multiplier le nombre des " phases » des images secondaires négatives
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o\ positives, pour ces images, comme en général pour toutes celles qui, dans le champ visuel obscurci, ne se déplacent plus avec le regard, le passage à l'état de souvenir est insensible; le souvenir apparaît alors comme simple « imago secondaire prolongée » ;
2^ Dans les élats de conscience du rôve, d'illusion et d'hallucination, les images mnémoniques présentent souvent un éclat de coloris et une netteté de dessin qui semblent ne le céder en rien aux perceptions actuelles ;
3** Nous ne réussissons à nous représenter par le souvenir des surfaces sans lumière, par exemple le centre noir d'une cible, des cheveux ou des vêtements noirs, etc., que si nous pouvons les faire apparaître dans un cadre plus clair. Ce cadre seul est alors l'image lumineuse dynamiquement évoquée ; l'image de la partie sombre, sans lumière, est aussi passive et négative dans le souvenir que dans la perception actuelle ;
4° Les actes de reconnaissance actuels, d'où sont exclues l'attention consciente et la réflexion, même ceux de la périphérie du champ visuel, s'accomplissent avec une telle spontanéité, une telle promptitude, une telle rapidité, qu'il esl difficile d'admettre ici un processus autre qu'un processus nerveux entièrement homologue. Il semble n'y avoir pas ici la moindre place pour toute association détaillée, pour touto traduction ou « équation lumineuse ». Ces millions de reconnaissances à temps c[ui, à chaque pas fait dans la rue ou <lans notre appartement, nous fournissent le sentiment d'un espace familier (.page 111), ne peuvent se concevoir qu'à titre de rencontres des vibrations homogènes dans les mômes éléments représentatifs ;
5** Les images mnémoniques plus anciennes sont soumises à des influences et à des modifications incessantes de la pari des perceptions nouvelles, et inversement les images que nous avons de phénomènes actuels, subissent sans interruplion l'influence d'images mnémoniques plus anciennes : il s'ensuit que dans le phénomène actuel nous revoyons en môme temps, par voie automatique, les images antérieures. Souvent môme, la somme de ces images est si forte et si bien
Llî SOUVENIR VISUEL COMME LUMIÈRE COLORÉE 123
coiisolidi'-o, qu'elles empCrhcnt los nouvelles perceptions Oispaiates daboulir. « La vision » est donc toujours, au poin I de vue physiologique pur, une associalioii d'édios rtMiiiinis lout récents et plus anciens, et en général de lous les mati*rianx représentatifs liomologues. Nous ne réussissons qui' rarement à séparer l'image actuelle d'images plus anciennes. et nous n'y anivons presque jamais que pièce à pièce par des actes de pensée analytiques. L'union est l'état pliyslqiii' involontaire ; la séparation est plutùt l'état psychique volontaire. Le choix dans le processus de reronnaissancc aulninatique esl, non pas une véritable décomposition psychique, mais précisément une preuve que la combinaison physique avait eu lieu auparavant. La décomposition psychique n'esl d'ailleurs possible qu'au cas où le processus de reconnaissance flotte et comporte une attention consciente; s'il ni' nous esl pas possible dans des images actuelles de trouver quelque dissemblance avec des impressions homologues atitéiieurcs, il nous est aussi impossible de les séparer les unis (les autres;
&> Il est incontestable que dans la reproduction artistiqur' les anciens souvenirs et les perceptions actuelles (plus jush'ment derniers souvenirs) se fondent en un seul couiant jvprésentatifetquc notamment le travail de correclion dépend à la fois de la perception actuelle et des images collectivi's <)(i goAt oi^anisé;
7" Chez les individus doués du sens normal des couleurs, l'union des matériaux représentatifs ne se hoi'ne pas aux Inmières neutres, aux contours et aux dessins, à des formes abstraites et ii des Intuitions de l'espace, elle embrasse aussi lt?s impressions lumineuses spécifiques (les différentes couleurs).
Les faits brièvement rapportés ici donnent de la vraiseinhlance â cette conclusion, qu'il n'exisie aucune différend' fonctionnelle entre ce qu'on appelle la lumière des perceptions actuelles et la lueur des souvenirs ; les mCraes énei^ies spécifiques colorées qui dominaient dans les perceptions constituantes du souvenir, se font aussi valoir avec plus on moins de force dans le souvenir lui-même.
Il est important de répandre sur ce point une clarté parfaite. Car la plupart des gens, et avec eux les partisans de l'étude des modèles et du plâtre, tiennent pour premiers objets de la mémoire et de la reproduction, non pas les «éclairages et les couleurs », mais les formes réelles. On conclut ce fait de ce que chez la plupart des hommes la couleur ne semble pas demander un intérêt « prépondérant ». Or, il faut bien distinguer entre intérêt conscient et sensation nerveuse. Il est, selon la remarque d'Helmholtz, une propriété générale de nos perceptions sensibles, savoir : notre attention ne se porte avec facilité et exactitude sur nos sensations, qu'alitant que nous pouvons en tirer profit pour la connaissance d'objets extérieurs; et, par contre, nous faisons ordinairement abstraction des parties des données sensibles dénuées d'importance pour les objets extérieurs », c'est-àdire pour la pratique et la jouissance, pour l'estimation subjective de ces objets. De là suit que nous ne leur accordons en général aucune attention, malgré l'importance souvent décisive du phénomène coloré pour la connaissance d'objets dont la valeur pratique ne réside pas tout entière dans le sens visuel, et doit être cherchée plutôt dans des directions* tout autres (mouvement, nutrition, entretien de la chaleur, goût, odorat, amour, etc.).
En réalité, la lumière spécifique, la couleur et l'éclat sont les critères les plus indispensables déjà dans les actes de reconnaissance automatiques les plus ordinaires. Les mets que nous portons journellement à notre bouche, exciteraient notre méfiance, s'ils ne présentaient pas les couleurs exactes connues de nous. Une pomme d'api sans côtés rouges et sans couleurs éclatantes ne nous semblerait être tout d'abord qu'une imitation manquée. Le moindre changement dans la couleur du teint des cheveux, nous frappe chez nos connaissances ; si nous disons d'une personne qu elle « a aujourd'hui mauvaise mine », nous constatons par là l'absence sur son visage de certaines couleurs, de l'éclat ordinaire des prunelles, etc.