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Optique physiologiqw, 1'" édiUon, page

Mais tout cela prouve seulement que notre mémoire est en possession assurée d'éléments de lumière spécifique colorée, très stables; et différenciés souvent avec la plus grande finesse. Nous possédons en fait bien plus de ces éléments que nous ne le savons ou même que nous ne le pressentons, justement parce qu'en général ils n'agissent par voie automatique que dans le service exclusif de la mémoire latente ou sur les frontières du conscient et de l'inconscient. Le moindre artisan et manœuvre en possède toute une masse ; Touvrier des fabriques en a besoin pour assorlir les matières premières et donner le « fini » aux marchandises, la cuisinière pour faire ses achats de comestibles au marché, le soldat pour fourbir ses armes et nettoyer ses pièces d'habillement. La science des antiquités nous montre jusqu'à quel degré de finesse on peut développer le souvenir des couleurs : il y a là, pour établir l'authenticité, une foule de distinctions impossibles à décrire, et qu'il faut avoir vécues ; de môme pour les tableaux, pour les pierres précieuses, pour le bronze (patine), la majolique, la porcelaine, les tissus, les gobelins, etc. (voir page 5). La critique d'art consiste pour une grande part à produire pour la première fois en un ordre logique au jour de la conscience le fonds caché de nos souvenirs lumineux spécifiques, que nous n'avons coutume d'employer que par voie automatique * .

Le manque d'une telle conscience, que seules une pratique et une réflexion toutes particulières permettent d'atteindre, ne doit pas nous induire en erreur sur l'existence de l'organisation nerveuse elle-même. Si nous ordonnons à notre domestique de dessiner sur le papier et de colorier une botte, il enduira d'un noir uniforme toute la surface comprise dans les contours, et ne pensera guère à appliquer nulle part ce vernis éclatant qu'il sait pourtant donner à la botte réelle avec tant d'exactitude et mieux même que le peintre de profession. Dans l'art de cirer les bottes, il est maître, dans l'art de les peindre, il n'est qu'un barbouilleur. C'est que le transport de signes de reconnaissance,

1. Ce qui n'empêche pas que nous n'automatisions de nouveau le résultat de cette connaissance.

appris par une pratique aulomatique, des objets auxquels ils apparlienneut ou réalilé à des équivalents imaginaires, suppose une seconde organisation toute spéciale, l'adaptation d»» la lumière. Sur le symbole, qui n'est pas la nature môme, l'homme sans préjugés se contente de l'indication la plus grossière — (ne pas confondre avec l'esquisse de l'artislo, dont l'eslimation est le résultat certain de tout autres connaissances). De môme le plaisir que nos enfants prennent à leurs poupées et à leurs livres d'images, ne prouve nullement qui' leur sens naturel des couleurs soit encore à un degré de développement aussi bas; ils savent très bien, à l'aide de ce môme sens, découvrir les meilleures cerises et les meilleures pommes. Ce qui leur manque, ce qui manque en général à la plupart des hommes et en somme aux peuples primitifs, c'est uniquement Tadaptation raffinée, artistique de la lumière. C'est en ce sens qu'il faut concevoir une phrase d'une de mes (l(»rnières lectures. « Pour les enfants, la couleur demeure une qualité secondaire des objets, aussi longtemps que la perceplion de leurs contours et de leur forme suffit à les distinguer '. » La couleur est peut-être une qualité secondaire, je l'accorde, dans la conscience des enfants ; mais en tant que matériaux nerveux automatiques de la connaissance, les sensations et images spécifiques de couleur prennent môme chez les enfants une place aussi large que le permet la capacité de leurs sphères visuelles ; la conscience de ces images n'est pas non plus difficile à éveiller en eux ; pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à considérer nos petits collectionneurs de papillons et de timbres-poste.

Il y a donc une erreur au fond de l'hypothèse maintes fois émise, d'après laquelle le sens des couleurs ne serait qu'un produit d'éducation particulière et n'apparaîtrait pas de luimômc avec la vision normale ordinaire. On peut former à part la conscience des couleurs ; on peut donner à l'exercice de l'organe une direction qui affine surtout la distinction des couleurs et rende aussi automatiques ces distinctions une

1. Ë. Rachlmann, Etudes physiologico^psychologiques sur le développeuMnt des perceptions msuelles chez des enfants et aveugles-nés op€r€s. Dans « la revue de psychologie et physiologie des organes scusililes », tome II, p. 68.

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l'ois affinées. Mais dans les perceptions et images mômes, les sensations lumineuses spécifiques sont aussi natives, ou données à l'état de dispositions, que l'image de la profondeur et d'autres fonctions élémentaires du sens visuel. Le conte philologique de l'échelle de couleurs limitée des peuples anciens, est depuis longtemps jeté au panier. Si dans les écrits des Grecs il ne se trouve pas d'expressions répondant à certaines couleurs, aujourd'hui désignées par nous, nous n'en acquérons pas le droit de leur refuser la sensation de ces couleurs, môme pas la conscience de ces couleurs, car les restes de peintures antiques prouvent qu'ils savaient manier avec un art supérieur les couleurs aujourd'hui connues de nous.

Le manque d'assurance dont les enfants font preuve dans la désignation des couleurs n'est pas non plus une marque absolue que la sensation purement physique n'est pas davantage assurée chez eux. « Si l'enfant, dit Raehlmann, confond plus tard les noms des couleurs, par exemple, si entre des échantillons mis sous ses yeux il choisit du rouge quand on demande du vert, etc., c'est l'indice qu'il n'est pas encore arrivé à trouvei* de relation exacte entre la multiplicité des sensations lumineuses et la multiplicité des désignations *. » C'est donc un simple vice d'association, et non pas un défaut de sensation. La préférence donnée par les enfants et les peuples non civilisés dans les vêtements, objets de parure, fleurs, etc., en général aux couleurs saturées, criardes, sur les couleurs combinées, douces, prouve simplement le plaisir naturel pris aux contrastes frappants, mais non le manque de faculté distinctive pour les nuances plus fines offertes dans la nature. Le sauvage a un œil très pénétrant pour les traces de pas [d'hommes et d'animaux, pour les phénomènes atmosphériques aux couleurs délicates

1. Étude citée plus haut. Vu la Icuteur du développement intellectuel du uouveau-né, il est difficile de dire à ((uel moment se placent les premières sensations de couleur. Raehlmann dit à ce sujet : « Seulement un certain temps après la cinquième semaine d'existence, on peut montrer tour à tour à l'enfant avec succès des objets de forme semblable, mais de couleur complémentaire opposée, c'est-à-dire lire sur l'expression et les jeux de sa physionomie qu'il en discerne la ditférence. » V. aussi B. Pérez, L'éducation morale dès le berceau. Paris, 1888, page 126 et suiv.

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qui annoncent des changements de température, etc., de môme qu'il possède une oreille très fine pour les bruits les plus légers du monde [animal. Tout cela n'a rien à faiie avec son goût pour les couleurs criardes et la musique bruyante.

Les observations faites sur des aveugles-nés, redevenus capables de voir, sont convaincantes. Si, étant donné d'ailleurs un état général favorable, ils ont déjà atteint un âge assez mûr à l'époque de l'opération, ils peuvent fournir des renseignements nets sur les acquisitions rapides du sens visuel jusqu'alors dépourvu de toute image. Or, en ce cas, l'apparition immédiate de sensations de couleur et la connexité entre perception actuelle et souvenir sont surprenantes. Chez des individus assez jeunes notamment, dont l'organe \isuel n'est pas encore atrophié par une inactivité de plusieurs dizaines d'années, il se produit, dès la seconde et troisième perception actuelle du même objet, assimilation ordonnée d'après la couleur et la forme, quoique le jugement soit encore naturellement timide et que la pratique d'associations soit nécessaire pour acquérir certaines aptitudes, celle du dénombrement optique par exemple. Le dernier point se conçoit sans peine, puisque nous-mêmes, qui avons le bonheur d'user de tous nos sens depuis notre naissance, nous cherchons, au cas où nous avons les yeuï fermés, à n'opérer qu'avec le sens du toucher. Combien de fois, au jeu de colin-maillard, avons-nous deviné à faux l II m'est impossible de compter du bout des doigts dix petites billes en une seconde, sans l'aide de la vue ; l'aveugle y parvient sans la moindre difficulté.

Un cas particulièrement sympathique est pour moi celui d'une fillette de quatorze ans (cataracte congénitale double), dont E. Raehlmann a récemment rendu compte*. « Elle

1. Travail cité plus haut. Je ne puis comprendre, soit dit en passant, comment Raehlmann a pu trouver dans les deux cas briUants de Jean Ruben et de Christine Deutschmann des preuves à l'appui de la théorie cmpiriste. Représentons-nous l'état misérable d'un organe visuel demeuré ((uatorze ans (chez Ruben même, dix-neuf ans), stérile, resté par suite en arrière dans le développement total de l'homme, atrophié, affecté d'oscillations spammotiques des prunelles, et d'autre part, la masse de fonctions compliquées (adaptation, fixation, convergence, déplacements du regard, etc.), qu'on réclame tout d'un

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avait, à vrai dire, perçu avant ropération, par une fixation tout excentrique, des objets assez grands et très rapprochés, elle n'avait pourtant acquis aucune idée de leurs contours et de leur forme générale, évidemment parce qu'elle n'en avait jamais vu que de petites parties et ces parties mômes de la manière la plus indistincte. . . » « Aussitôt après l'opération, elle possédait les notions de « rond », de « carré » ; de môme l'idée de la distance, sans ôtre capable de l'évaluer avec exactitude ». « Quatorze jours après l'opération, elle reconnaît aussitôt comme tel le portrait d'un homme (peinture à l'huile, grandeur naturelle). . . Elle vit un chien, demanda à sa garde-malade ce qu'était cet objet, et reconnut ensuite aussitôt chaque chien qu'on lui présentait. .. » « Trois semaines à peine après l'opération, Christine Deutschmann possédait déjà une aptitude parfaite à s'orienter. Quatre semaines après l'opération, les images usuelles acquises dans l'intervalle commencèrent à jouer un rôle dans ses rôves. Elle raconta toute joyeuse, un matin, à diverses personnes de son entourage, que pour la première fois elle avait « vu en rôve ». Elle avait rôvé qu'elle voyait un beau champ de pommes de terre tout vert, en pleine floraison, qu elle l'avait traversé, etc. »

Ainsi donc, quelques semaines de vie au grand jour ont suffi pour peupler d'images colorées les sphères visuelles de l'écorce cérébrale qui végétaient depuis quatorze ans d'une vie misérable au milieu d'une nuit profonde, et ces images étaient assez fortes pour s'introduire dans l'état de conscience du rôve'. Gomment douter que le « beau vert » du champ

coup de lui — pour ne rien dire de la force dominante, troublante des images nouvelles et de leurs associations aussi nouvelles avec le toucher, le langage, etc. — , le fait de recouvrer et d'apprendre, la vision nous apparaît alors comme un miracle, tout au moins comme un triomphe du nativisme ; j'entends du nativisme raisonnable, qui suppose avec du Bois Reymond « la présence nécessaire d'impressions visuelles normales pour le développement normal de la substance du sens visuel ». Nous ne pouvons pourtant attendre dès le premier moment des interprétations autrement normales d'un sens qui a laissé passer dans un stérile sommeil hivernal plusieurs stades physiologiques. (Voir page 20.)

1. Il serait plus juste de ne jamais parler que de « souvenir de la conscience <lu rêve ». Les souvenirs que nous avons de nos rêves à l'état de veille, ne rendent guère jamais les imayres du Véve dans toute leur correction et leur pléni-

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ih' pommes tie leric on floraison, vu par la fillellc en rèïp, nu fût une conlre-vibraliou de ce même vert qui, les jours piécùdents, avait occupé ses éléments représentatifs, lorsqu'elle tenait les veux ouverts? Et pourquoi ne devrail-ce pas eti-e le mCme vert? Quelle circonstance nous autorise, on pi-ésence d'une simple répétition de sensations spécifiques, à supposer un changement de scène ou encore de force motrice, ou seulement mCme une traduction de cette foiw, puisque les effets, les Impressions, les sensations se ressemblent comme deux gouttes d'eau et que tout au plus, l'une des deux fois, l'onde d'impression s'était portée davant^^c vers le dedans ? Quel regard étonné lèverait sur nous le simple ouvrier qui nous apporte à la maison l'accumulateur élec- Irique chaîné, au cas où nous lui demanderions sérieusemetit s'il existe une différence, eu égard à l'ongîne et à l'effet, entre l'énergie conservée en dépôt et l'énergie primitivement induite?

Supposons qu'on ait été assen cruel pour présenter à la jeune Gliristine, plusieurs semaines de suite après l'opéralion, sous prétexte de mieux instruire son sens des formes, non pas des hommes réels, mais de simples (êtes de plàliv et moules d'après l'antique, non pas un véritable champ df pommes de terre, mais de belles reproductions d'un de ces champs faites de chaux et de cendres. Qui osera ci-oire qu'ellf aui'ait vu, alors aussi, dans ses rfives, des hommes colorés el mobiles ou des champs de pommes de terre tout verts? Je doute même que ces images uniformément blanches et grises aui yeux morts, aux lèvres mortes, aux feuilles et fleurs mortes, lui eussent paru belles, et que ses rêves lui eussenl

tuUe. Il l'Bt vraisuuililïblc (|ui' eus ilen)i«n'« «uliissent apri-s coup maint vmbellissement, mainte amplilicaliou. Hais il n'est pas impossible iiou plus i|ur nous ujons beuicoup rivi, c'est-à-dire eu pleiue conscience du l'Ave, sans en inoir la maiDdre sensation à noti*u réveil ; souvent aussi nous pouvons dire ; > J'<ii beaucoup révi et lus choses les plus diverses, mais je ne sais plus quoi. ■ 1^' soutenir à l'état du veille est en i|uel<|u<: sorte une deu^tlénte palssancr de' images du révc ; iiucUc force doivent possédci' ces images, pour atteindre nuii seulement la conscience du ntvc, mais défior encore par delà ceUe conscicin^ les perceptions énergiques actuelles ! Si donc Cbristine Deutsciimanu avait fom la première fois, quatre semaines après l'opération, des souvenirs certains dr ses rates, m n'est en rien une preuve qu'i'lle n'ait pas eu déjà auparavant •i" images et une conscience du rite. [Voir aussi plus liant.'

causé une joie particulière. Car la satisfaction du sens visuel repose justement sur les impulsions créées par le changement des énergies spécifiques, et les images du rêve ne se comportent pas sur ce point autrement que les perceptions actuelles. Nos rôves contiennent toujours des couleurs-, si nous ne le remarquons pas, c'est en raison des motifs cités plus haut. Il se passe aussi dans Tétat de veille des jours entiers, où le fait tout naturel que nous voyons les objets « colorés », ne pénètre pas une seule fois comme tel dans notre conscience. Par contre, je puis affirmer, sur expérience personnelle, avoir eu, dans le souvenir tout frais de maint rêve, l'image de couleurs extraordinaires d'intensité et d'éclat.

L'hypothèse d'après laquelle la perception actuelle nous représente simplement le souvenir le plus récent, a trop d'importance dans la lutte engagée par moi contre les modelées de plâtre et de dessin, pour que je ne tente pas de détruire les objections légitimes élevées contre elle. L'une des premières s'appuie sur l'observation de notre impuissance à ramener en tous les cas à des acquisitions déterminées notre fond de souvenirs, tant de l'état de veille que de la conscience du rôve. Souvent môme, nous pouvons constater des modifications notoires d'images actuelles dans le souvenir. Dans le rêve, notamment, il s'accomplit plus d'une fois les métamorphoses les plus curieuses dans la forme, la couleur et le mouvement. D'une façon générale, comment peuvent se mouvoir des images lumineuses dynamiquement répétées après un temps assez long? L'image de lumières en mouvement ne repose- t-elle pas sur la succession immédiate et active d'images consécutives, actuelles et instantanées? — Et comment pourrons-nous expliquer la formation des images collectives (pages 7, 61), si importantes pour « le bon goût » ?

Il sera bon de séparer les apparitions mouvantes de ce qui se présente à nous dans le souvenir comme nouveau ou fortement modifié. Si nous voyons se répéter en rôve ou dans l'intuition de la veille, des mouvements lumineux, que nous sommes convaincus d'avoir perçus actuellement sous cette forme exacte et sous aucune autre, il suffit de

nous défaire de ridt5e surannée que le développement de processus automatiques ne demande pas de temps, pour concevoir aussi comme reproductions ces images consécutives, qui, par le rythme de leur marche, répondent le plus souvent à l'actualité. Le meilleur moyen de fixer dans la mémoire des mouvements d'hommes, d'animaux, de véhicules, consiste, ou bien à en esquisser aussitôt sur lo papier certaines phases (Introd.), ou bien à tenter de se représenter de nouveau, les yeux fermés, le mouvement eu question dans son impression d'ensemble consécutive. La dernière méthode nous permet d'observer clairement combien il est important de conserver, non seulement les couleurs el dimensions actuelles, mais aussi le rythme actuel. Pour expliquer la reproduction du mouvement en lui-môme, le fait suivant suffit peut-être : l'image actuelle peut se répéter directement, certains phénomènes mômes, dont le mouvement est un des éléments indispensables (par exemple, la boule du jeu de quilles en marche, les oiseaux dans leur vol, etc.), ne peuvent nous apparaître en général, quand nous pensons à la nature, que sous la seule forme du mouvement. Ce n'est jamais que grâce à une certaine abstraction d'artiste que nous pouvons substituer l'immobilité au mouvement de la perception actuelle : nous n'avons pas môme besoin de songer en cela à ces phénomènes, qui (tels que les éclairs, les étoiles filantes, les pluies torrentielles), ne nous apparaissent que comme des raies lumineuses. Que la répétition ait lieu au bout de quelques secondes ou de quelques minutes, après des jours, des mois et des années, qu'elle se produise dans l'état de veille ou dans le rêve, le fait, on l'accordera, est en principe sans importance. En o* moment je puis me représenter assez bien les lignes sinueuses d'une gerbe de fusées sur un champ visuel obscurci, tout en n'ayant pas assisté depuis des mois au moindre feu d'artifice.

L'homme habitué à s'observer lui-môme devra convenir aussi que le souvenir de mouvements lumineux naît non seulement dans le rôve et de l'imagination en éveil, mais surgit encore spontanément à chaque processus de recon-

naissance. Non seulement la répartition fixe de la lumière dans le sens de la largeur, de la hauteur et de la profondeur, mais aussi le rythme des changements d'éclairage, sont soumis à l'assimilation (page 111). C'est sur l'apparition brusque, automatique, ou môme automatique -expectan te d'anciennes images analogues de mouvement, à chaque nouvelle perception de mouvement, que reposent pour une grande part toute habileté manuelle et toute présence d'esprit motrice, comme aussi la critique sensorielle pure, et pour beaucoup celle du dessinateur et du peintre. Nous avons ici, dans le sens visuel, des combinaisons rythmiques tout à fait semblables à celles du sens de l'ouïe (bruits rythmiques, musique, langage externe et interne, mètre, allitération, rime, etc.).

La répétition de la mélodie, avec ou sans complications harmoniques , forme l'analogue de la répétition des mouvements lumineux. Là aussi nous observons, d'une part, une reproduction libre, fantaisiste, et, de l'autre, une assimilation on perspective des plus étendues. Sans doute, la mémoire des sons est, comme je l'ai déjà fait ressortir, soumise à une plus grande régularité sous le rapport de l'harmonie musicale, et suit ainsi des chemins plus sûrs que la mémoire de la lumière — abstraction faite des sensations d'innervation à chanter, à siffler, qui soutiennent si largement au début la mémoire des sons *, — néanmoins, les deux mémoires ont de commun les souvenirs consécutifs. On ne peut en douter, il me semble, ici comme là, toute nouvelle phase de développement commence par être préformée dans la mémoire latente ; de môme, dans les actes de reconnaissance, les

1. On a soutenu aussi la nature motrice (voir page 99) de Tattention dans les images auditives. La reproductiou de souvenirs de la mémoire musicale peut être accompagnée et est accompagnée sans doute régulièrement de phénomènes moteurs concomitants, aussi longtemps que nous écoutons la musique en enfants et en profanes. (Au début, comme j'ai dit plus haut). Mais dés une certaine perfection les innervations à chanter deviennent l'exception; je ne saurais pas non plus comment nous devrions nous représenter des sons, des acrords symphoniques, ou l'harmonie d'un quatuor, accompagnées de semblables innervations ! Par rapport au sens de l'ouïe, le principe moteur peut bien être considéré comme définitivement écarté par les recherches de Carl. Stumpf. Voir pour plus de détails sur cette intéressante question sa Psychologie des sons, tome 1, pages 154, 280, 291 ; tome II, pages 297, 301 et suiv.

imagos de la mémoire latente devancent en une certaine mesure l'assimilation actuelle de la conscience visible, peulôtre môme apparaissent-elles au seuil de la conscience avant que la phase correspondante de la perception actuelle n'ait été transmise de la périphérie. Nous pouvons observer ce fait le plus nettement à l'audition de morceaux de musique connus : une pi^atique assez grande nous permet môme ici, tandis que notre attention consciente est engagée ailleurs, de sentir, par un efTet tout automatique, dans le processus de reconnaissance toute dissonance a tempo ; et la seule explication possible du phénomène est que la mémoire latente présente d'elle-môme aux impressions anciennes les formes sonores et mesures exactes, etc.

La môme hypothèse s'applique aux souvenirs de mouvements lumineux consécutifs. Ici, Vancienne image semble aussi, dans la reconnaissance, précéder par saccades la perception actuelle nouvelle. Par exemple : le visé, pour tirer sur les oiseaux en plein vol, sur du gibier qui saute, sur des boules dansantes, etc. ; la prévision de la route que décrira la balle au crocket et au lawn tennis, la boule au billard et au jeu de quilles ; l'observation de chevaux qui courent, etc. Môme les mouvements lumineux actuels qui ne sont l'objet d'aucune attention consciente et se perçoivent à la périphérie du champ visuel, peuvent ôtre, en régie générale, accompagnés d'images antérieures qui apparaissent automatiquement et les préviennent. La Ibrôt, comme la ville, est le théâtre de bien des mouvements inaperçus, à la suite soit de notre propre marche continue en avant, soit des déplacements d'objets externes. Toute suspension soudaine de ces mouvements lumineux dont la direction, le rythme, la couleur nous sont familiers, nous surprendrait et appellerait sur eux l'attention consciente. Il doit donc se produire un processus ininterrompu d'assimilation pour les mouvements lumineux inaperçus de la périphérie.

Tant qu'il s'agit ici partout de répétitions à peu près exactes de perceptions actuelles déterminées, il n'est guère difficile, je l'ai déjà dit, de pénétrer l'unité des images lumineuses. La question est autre pour les souvenirs que nous

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ne pouvons pas ramener à des perceptions actiieltes définies. Nous possédons de ces souvenirs en grand nombre, selon \v lalent et la pratique des individus, tant dans nos visions el illusions indépendantes que dans la perception et la rritiqui' de phénomènes nouveaus, inaccontumés. Avanl tout, entreiH ici en ligne de compte les représentations que i"ai nommées " images collectives du bon gortt •>.

Dans le domaine des souvenirs visuels, le chemin nous est déjà indiqué par la fa(,'on dont se produit la vision binoculaire. Nous avons trouvé ici que les données disparates de la rétine droite et gauche se fusionnent dans Tcell intérieur (lés la première image consécutive, si la lumière est lépartie à peu près également des deux côtés. (Introd. et p. -il.) Los fusions les plus curieuses do ce genre peuvent s'ohaei-ver dans le stéréoscope. J'ai réussi a ramener à une seule deux images entièrement différentes du mémo visage, l'une rieuse, l'autre grave, ou l'une de 1/3 plus grande que l'autre, ou même des images de personnes diverses. L'image nouvell> ilonne alors la moyenne, " l'image totale simultanée' ». Mais ce qui est dû k des innervations simultanées, peut l'être aussi à des innervations successives. Les apparitions du " zootrope » nous en fournissent même un exemple direct, quoique les diverses phases ici perçues soient ramassées en un espace de temps très court. Je ne puis admettre de difféi-enoe de principe outre la mémoire longue et coui-te; hieu plus, l'aperceplion successive do phénomènes lumineux semblables à des intervalles assez longs me semble, mieux encore qu'à de courts intei-valles, fortifier et conduire srtrcmeni la mémoire à l'image totale.

Nous pouvons faire des expériences très instructives avec un certain nombre de figui-es semblables entre elles, que nous considérons à des intervalles de longueur différente,

i. Di»n! lï'l.iblissi'ini'iit ot l'apprfi-iation du i^os eiiHTii'iiPPS, n'oul)lions pa? •|u'il n'y a daiis Vœll double addition nae de la lumitru. Gomme les amtiriM m<''ni<- Irg [dus proroudtya coiilirii lient toujours ennore qaclquu lumlùrc, ellci aniuièrent aussi plus du clui'h> daiig lu vlgioii binoculaire que dan» la vlgton monoculaire. Vti» ti des pUccit correspondait i-s dooncut h, droite nno lumière ■irlllantc, k f^aiiciic une omiiro, l'omlirn sera en gùni-ral lîllmîn^e par la lumii-re dans l'imaçe totale.

pour noier ensuite sur le papier l'image totale issue du souvenir collectif. Or, nous voyons que le caractère moyen — par exemple, d'une série de vases de forme semblable et de grandeur diverse — est plus facile à remarquer^ si Téclairage et le coloris des modèles isolés étaient parfaitement semblables, que si nous présentons à Tœil une image toujours de même grandeur et de môme dessin, mais de couleur chaque fois différente. Le dernier cas provoque même un certain trouble dans Taperception, il semble presque que chaque image soit à son tour effacée par la suivante.

C'est sur ce phénomène que repose surtout cette marche du souvenir, décrite si clairement, par H. Taîne *, dans les t(»rmes suivants : « Si nous voyons une pereonne huit ou dix fois, le contour de sa forme et Vexpression de son visage se trouvent à la fin bien moins nets dans notre esprit que le lendemain du premier jour. Il en est de môme d'un monument, d'une rue, d'un paysage, aperçus plusieurs fois à différentes heures de la journée, au soir, au matin, par un temps gris, par la pluie, sous un beau soleil, si on les compare au môme monument, au môme paysage, à la môme rue regardés pendant trois minutes, puis remplacés aussitôt par des objets tout différents. La première impression, si précise, devient la deuxième fois moins précise. Quand j'imagine le monument, je retrouve bien les lignes qui toutes les fois sont demeurées les mômes; mais les coupures d'ombre et de lumière, les valeurs changeantes des tons, l'aspect du pavé grisâtre ou noirci, la bande du ciel au-dessus, bleuâtre et vaporeuse dans un cas, charbonneuse et ternie dans un autre, tantôt d'un blanc enflammé, tantôt d'un pouiT)re sombre, bref, toutes les diversités qui, selon les moments divers, sont venues se joindre à la forme permanente, s'effacent mutuellement. Pareillement, quand je songe à une personne que je connais, ma mémoire oscille entre vingt expressions différentes, le sourire, le sérieux, le chagrin, le visage penché d'un côté ou d'un autre : ces différentes expressions se font obstacle ; mon souvenir est bien plus net lorsque

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