Taine, InteUigeneCy I, page
^-fWSk.
je n'en ai vu qu'une pendant une minute, lorsque, par exemple, j'ai regardé une photographie ou un tableau. »
Différents facteurs de la mémoire se trouvent ici confondus : ce qui trouble notre image mnémonique, c'est non pas le fait d'avoir revu souvent le môme phénomène, mais le défaut de coïncidence entre les différentes qualités de lumière et de couleur. Les expressions variables des émotions sur le visage humain ne sont autre chose, nous l'avons vu, que des phénomènes lumineux variables. La photographie et le tableau, sauf quelques modifications dans l'éclairage général, ne sont pas sujets à un tel changement ; aussi toute perception nouvelle ne sert-elle ici qu'à fixer le souvenir, au lieu de le rendre indécis. Je crois, par suite, que partout ici des éléments homologues de la lumière et du contraste des couleurs ont la préséance, et se prêtent plus facilement aux combinaisons que des existences dans l'espace ou des relations géométriques, surtout quand ces dernières, pour devenir homologues, réclament des transpositions de couleurs (adaptations de lumière) inaccoutumées. Si nous voyons, par exemple, passer à côté de nous une blonde d'une beauté frappante, c'est tout d'abord le seul type mnémonique blond qui est prêt à établir une comparaison et à déterminer notre jugement immédiat (belle — très belle — la plus belle ?) ; pour la comparer aux types de couleur différente, nous avons besoin de faire appel à un acte de souvenir plus circonstancié qui nous conduit souvent alors à cette conclu-, sion : « incomparable ».
La grande influence de la lumière et des couleurs sur les images du souvenir est confirmée aussi par les phénomènes observés dans l'hallucination. Sous ce terme nous entendons Télimination complète ou partielle d'états de perception actuels par des images mnémoniques antérieures ou des combinaisons fantaisistes de ces images*. Or, les ob-
1. Taine considère déjà la perception externe comme une « hallucination vraie ». Si nous voulions exprimer par là simplement que les images de la perception et du souvenir nous représentent différentes phases d'un même processus nerveux, je n'aurais rien à y opposer. (Voir plus haut, page 52.) Mais nous avons précisément besoin d'une expression pour désigner le fait que la perception actuelle est vaincue par les images anciennes plus fortes qui entrent en scène.
servations laitos sur des hallucinés, tant malades que sains (qui ne sont pas dans le doute sur la nature de leurs illusions en partie involontaires, en partie intentionnelles), établissent que les fantasmagories ne se maintiennent presque jamais que « brillantes sur fond objectif sombre ». C'est-àdire, en d'autres termes, que si l'énergie lumineuse de l'image mnémonique hallucinatoire est inférieure à celle de l'image réellement perçue, l'illusion ne se produit pas ou disparaît très vite. Aussi les hallucinés ont-ils le plus à souffrir dans l'obscurité ou dans des lieux dont les parois et discontinuités colorées n'exercent aucune impression sur leur œil par suite de riiabilude *. Extrêmement rares sont les cas, où, dans une chambre très claire et en présence de personnes ([ui occupent l'attention de l'halluciné, les images trompeuses arrivent pourtant à naître; là où on les constate, elles sont plus d'une fois simulées (exception faite pour les états de fièvre et d'exaltation intense). Une heure particulièrement favorable à l'illusion est celle du crépuscule du soir, avec ses formes indécises et ses lueurs confuses ; ici l'attention peut sans peine échapper à la perception actuelle et se tourner vers l'image hallucinatoire dont la vraisemblance est fortifiée par les impressions réelles de lumière encore présentes. Il en est de môme des songes, dont les images, à coup sûr, très faibles en lumière objective, ne pourraient pas nous apparaître aussi nettes, si l'écorce cérébrale était une Caméra lucida ; mais nos rùves aussi acquièrent plus de vivacité, apportent plus d'inquiétude, plus d'angoisses avec eux, si une lumière extérieure (par exemple le reflet changeant d'un miroir projeté sur les paupières) vient irriter l'œil intérieur et y produire une sorte de vacillation crépusculaire. Je rappelle enfin les profils, visages, figures fantastiques que nous trouvons souvent dans des branches d'arbre, dans de vieux murs, dans des rochers ; ici, comme dans toutes les visions, l'astigmatisme et le demi-jour jouent aussi un rôle imj)ortant.
1. Je connais un écrivain de valeur qui a été témoin de r incendie duRingtheater de Vienne : sur les murs de chaque chambre qu'il habite un certain temps, il croit voir des scènes de cet effroyable événement. Son seul moyen de salut est le fréquent changement de domicile.
Un cas* tout parliciilît^roment inslruclif ost relui du médecin français Baillarger, que je prends dans Taine * : « On sait que les personnes qui se servent habituellement du microscope voient quelquefois reparaître spontanément, plusieurs heures après qu'elles ont quitté leur travail, un objet qu'elles ont examiné très longtemps. » — M. Baillarger ayant préparé, pendant plusieurs jours et plusieurs heures chaque jour, des cerveaux avec de la gaze line, « vit tout à coup la gaze couvrir à chaque instant les objets qui étaient devant lui... et cette hallucination se reproduisit pendant plusieurs jours. » Nous avons ici un cas entièrement 2?wr de reproduction lumineuse intense ; il ne se produit aucun acte de choix latent ou visible, aucune fantasmagorie douteuse, mais l'image du tissu blanc, vu d'un seul œil (le fait est important!) par le savant, longtemps et k plusieurs reprises, s'est gravé si profondément dans ses éléments représentaUfs qu elle apparaît encore après plusieurs jours, sous forme de reproduction positive, et, comme les reproduc fions ordinaires, semble se projeter au dehors.
Le cas de Baillarger est lout à fait typique et n'est pas isolé; l'explication en semble donc doublement importante. Taine dit à ce snjet : « Il est clair qu'ici le réducteur spécial manquait; en d'autres termes, la rétine ayant en face d'elle an tapis vert ou un fauteuil rouge, certaines lignes (î) de vert ou de rouge, tout en produisant sur elle leur impression physique accoutumée, n'excitaient qu'une sensation nulle. » Cette explication de Taine semble renverser l'état des choses. Car l'hallucination très simple de M. Baillarger reposait, non pas « sur des sensations nulles », mais tout au contraire, les tentures et meubles de la chambre, évidemment plus sombres, paraissaient recouverts par la gaze évidemment blanche ! Les éléments représentatifs des deux sphères visuelles étaient d'avance, à un tel point occupés, par la forte image lumineuse positive de la gaze, que cette image, à titre de « perception interne » intense et contradictoire, prenait le dessus en dépit de l'image de la perception réelle
1. Intelligence, I, page 101, d'après Baillarger, Mémoire fur les hallucinations, page 460.
l/iO PHYSIOLOGIE DE L'ART
venue du dehors. La première image était encore favorisée par ce fait que la perception de la gaze s'était effecluée avec un seul œil; sans doute, l'image rétinienne monoculaire est plus faible et moins plastique que l'image binoculaire, mais elle laisse dans la sphère visuelle, du côté de la périphérie, un dessin plus net. En outre, les meubles de la chambre n'étaient pas très clairs ; Baillarger dit lui-môme que les objets lui apparaissaionir revôtus de gaze, surtout dans l'obscurité, et dès que son esprit cessait de s'occuper; la gaze à préparer ne lui serait guère apparue au milieu dun nuage blanc comme fond.
D'habitude, quand nous avons les yeux ouverts et en plein jour, l'intensité des reproductions lumineuses « secondaires » (nous pouvons ainsi nommer les images consécutives pour les distinguer des premières qui sont complètes) est juste assez forte pour faciliter les processus de reconnaissance et de contrôle dans la restitution artistique des acquisitions antérieures. Les cas, par exemple, où le peintre au travail voit apparaître sur la chaise à titre de vision formelle son modèle absent, comme Baillarger la gaze anatomique, sont très rares et aussi très problématiques. Telle est l'histoire d'un peintre anglais, racontée par lui-même *. « Lorsqu'un modèle se présentait, je le regardais attentivement pendant une demi-heure, esquissant de temps en temps ses traits sur la toile. (Tout à fait donc d'après les « exemples célèbres »). Je n'avais pas besoin d'une plus longue séance ; j'enlevais la toile et je passais à une autre personne (!). Lorsque je voulais continuer le premier portrait, je prenais l'homme dans mon esprit, je le mettais sur la chaise, où je l'apercevais aussi distinctement que s'il y eût été en réalité, et, je puis môme ajouter, avec des formes et des couleurs plus arrêtées et plus vives. Je regardais de temps en temps la figure imaginaire et je me mettais à peindre ; je suspendais mon travail pour examiner la pose, absolument comme si l'original eût été devant moi. Toutes les fois que je jetais les yeux sur la chaise, je voyais l'homme... Peu à
1. Taine (H, page 91) d'après le Smithsonian Institute, H, page 9.
peu, je commençai à perdre la distinction de la ligure imaginaire et de la figure réelle, et quelquefois je soutenais aux modèles qu'ils avaient déjà posé la veille. A la fin, j'en fus persuadé; puis tout devint confusion... Je perdis l'esprit, et je demeurai trente ans dans un asile. » La faculté de peindre un portrait d'après l'image hallucinatoire doit avoir persisté môme après la sortie de l'asile ; toujours est-il que, par crainte d'une rechute, on empocha l'homme de reprendre son travail.
Le cas de l'écrivain berlinois Mcolaï (1777) a conquis aussi une sorte de célébrité. A la suite d'une grande contrariété, et plus encore, sans doute, d'un excès dans la circulation du sang (N. avait coutume de se faire saigner deux fois par an, et, cette année-là, une des saignées n'avait pas eu lieu), cet homme, d'habitude bien portant et en pleine possession de ses sens, vit pendant deux ans dans les endroits les plus divers des formes qui conversaient l'une avec l'autre, ou lui adressaient la parole à lui-môme. Ce commerce n'avait rien de troublant ni de désagréable. N. se familiarisa avec ses formes, quoiqu'elles appartinssent à des personnes loin de lui ; les personnes qui le touchaient de près à titre d'intimes ou d'amis, ne lui apparaissaient pas dans ses hallucinations, il ne pouvait pas non plus les évoquer en dépit de tentatives multiples, tandis que les autres obéissaient presque toutes à son commandement. « Ces visions, dit-il, rn'apparaissaient à tout moment et dans les circonstances les plus diverses, « aussi claires et aussi distinctes dans la solitude qu'en compagnie, le jour que la nuit, dans les rues que dans les maisons ; elles étaient seulement moins fréquentes quand j'étais chez les autres. C'étaient des hommes et des femmes qui marchaient d'un air affairé, puis des gens à cheval, des chiens, des oiseaux; il n'y avait rien de particulier dans leurs regards, leurs tailles, leurs habillements ; seulement ces figures paraissaient un peu plus pâles que d'ordinaire. » Les hallucinations disparurent pour toujours, une fois que N. se fut fait poser des sangsues pour tenir lieu
1. Raconté par lui-même dans la Nouvelle revue berlinoise de Biester, 1795. Voir aussi Taine, Intelligence^ I, page lOo.
de la saignée négligée ; pendant ropération, il vit encore une fois fourmiller devant lui des formes humaines, puis le nombre en diminua, les mouvements se ralentirent, les couleurs s'affaiblirent, et les formes finirent par se fondre en ([uelque sorte dans l'air.
La différence entre ces cas et le cas Baillarger est évidente. Le malheureux peintre, dont le nom nous est inconnu el dont nous ne savons pas sises œuvres étaient remarquables, était, selon toute apparence, déjà malade d'esprit, lorsqu'il <( asseyait sur la chaise par la pensée » son modèle absent. Tout son récit paraît être le produit d'une imagination surexcitée. Mais môme au cas où il serait possible et vrai que le peintre sain d'esprit s'accommodât dans son travail et en plein jour de semblables modèles empruntés à la quatrième dimension, l'explication naturelle nous enseigneraitelle autre chose qu'une ténacité toute particulière d'une image lumineuse antérieure disparate, vis-à-vis d'une image lumineuse nouvelle, actuelle? La vraie raison de ce relief excessif de souvenirs lumineux antérieurs chez le peintre comme chez Nicolaï, se trouve dans des hypertrophies maladives des éléments représentatifs de la sphère visuelle, provoquées par des troubles de la circulation ou autres causes semblables ; dans le cas de Baillarger, au contraire, il s'agit d'une reproduction énergique, intermittente, de durée extraordinairement longue. Ce dernier cas a d'autant plus de valeur qu'il y a ici exclusion de toute complication pathologique, et que nous avons affaire à un observateur entendu.
Les explications anciennes admettaient comme cause des hallucinations visuelles des états d'excitation de la rétine el les rattachaient aux phénomènes décrits pai* Purkinje, Goethe et autres, aux « mouches volantes », aux « gerbes de feu » nées par compression de la prunelle, etc. *. Sans doute, il faut ramener directement une grande partie de ces phénomènes à des faits produits dans le globe de l'œil (objets entoptiques) et surtout dans la rétine. Mais dans les hallucina-
1. Sur les phénomènes ent optiques. Voir Hclmboltz, Optique physiol,^ 2* édit., page 186 et suiv.
lions il sagit pourtant, selon loule apparence, d'images issues (lu dedans, lelles qu'on les observe dans les visions de l'homme qui tient les yeux fermes et dans le rCve; la seule différence est que ces images persistent encore, si nous tenons les yeux ouverts, vis-iVvis de données actuelles disparates. Il nous faut bienplutét les nommer, comme les visions du rêve, des reproductions fantastiques secondaires, tardives, 1res intenses. Or, jusque dans ces derniers temps, l'opinion dominanle était celle de Feehner et d'Helmholtz, d'après laquelle « toutes les apparitions aussi d'images consécutives trouvent leur raison, en partie dans une persistance d'excitation de la rétine, en partie dans un amoindrissement de la sensibilité rétinienne* ». Mais aujourd'hui qu'Helmhollz a clierclié jusqu'aux sensations spécifiques de couleur dans l'activité des parties centrales du cerveau*, nous pouvons bien admettre que la rétine n'est plus absolument responsable de toutes les images consécutives. Dans le chapitre sur la perception des lumières en mouvement, j'ai tenté de représenter ces images comme fonctions de l'œil interne; tout semble nous dire qu'il nous faut chercher chaque image prolongée au-delà du moment' inliniment court de l'excitation rétinienne actuelle [c'est-à-dire en réalité toutes les images !), non pas dans la rétine, mais dans les éléments.de l'écorce cérébrale sensibles à la lumière. [Voir aussi l'exposé de Munk, plus haut, page 37.)
1. Helmliollî, OpIiçBl pkytiùl, i" (■ùiW.tm [18671. vamv 383.