CHAPITRÉ VIII
ET SYSTÈMES MÉMORIELS
Le sentiment de tension de nos centres de mémoires, déjà mis précédemment en relief, et fondé plus encore sur une disposition innée que sur des acquisitions heureuses, est l'un des principaux signes d'humanité plus relevée. Il nous épargne les expériences les plus tristes sur nous-mônies et sur les autres, il nous protège contre la superstition et le préjugé, contre la présomption et l'injustice, il étouffe en germe les suites de pensées erronées et les penchants dangereux. Or, cette critique personnelle — cette comptabilité en partie double, pourrait-on dire, ou cet inventaire de nos centres de mémoire — est d'autant plus importante, que presque chaque organisation mémorielle est plus ou moins exclusive dans sa nature et son développement, et qu'aussi les diverses mémoires ont leurs divers tempéraments. Ribot rattache la conservation (consolidation, mise à l'abri) des souvenirs à la nutrition, l'activité reproductive des centres de mémoire au rythme de la circulation du sang. Il peut avoir raison, mais nous avons bien le droit de reconnaîti'e un troisième facteur principal dans la tension électrique, qui, comparable à l'accumulateur, pourrait être jusqu'à un certain degré indépendante de la nutrition et de la circulation.
Cette hypothèse nous fournirait l'explication la plus simple des grandes irrégularités (jui régnent dans les différentes mémoires d'un seul et môme homme, et prennent la forme
LES TEHPËRAMENTS DES UÉMOIBES FONDAMENTALES 1ST
(ir-lats (liirables ou passagers ni inlermillonts. Nous khinaissons de grands hommes d'Elat, des orateurs, des giiii'raux, des matbémaliciens et des naturalistes, doutas |iar (wemplo dune ti'f'S faible mt3moirc pour les arts plas!i(|iiF'-. ('! la musique, et inversement de grands artistes qui smii saisis d'une sorte de vertige à la seule idée d'avoir à |ii(k noneer une courte allocution de circonstance. Il y a plus : les diverses dispositions de mémoire varient dune époqin' ;i laulre, souvent à un degré surprenant d'un jouràl'auiiv C'est presque toujours un fait de ce genre qui s'est prndui I quand nous disons d'un homme : « Il s'est surpassé ". ihi bien : « Son altitude m'est demeurée inexplicable. >> du Irouvcr l'explication de ces int^galités dans un m<ime eei-viaii. souvent survenues en dépit de la nutrition et de la cirrul;ilioii les plus normales, sinon dans les différences d'adimi des " énergies perceptives »?
Représentons-nous le théâtre et le sol nourricier de !in~ sentiments, inslincls, perceptions, souvenirs et pensées ; devant nous s'étend un ensemble complexe d'éléments tici veux, de cellules, de ganglions, de canaux de transmissiuii qui laissent reconnaître déjà dans leur ordonnance anahimique un grand nombre de groupes plus ou moins nelleiinni séparés. Les recherches cérébrales les plus récentes doninni de la vraisemblance à cette opinion, que ces groupes ner\rii\ très différents sont les supports de fonctions toutes ddiMniinées et qu'inversement chacune de nos manifeslalinn-. vitales est liée à un groupe d'élémenls et de canaux liiS pi'lils par rapport à Icnsenible de la masse nerveuse, iir. chez les différents individus, ta nature purement topot;i*iipliique (anatomique grossière) et quantitative-substaiilifllc (les domaines et groupes particuliers est déjà loin dVhv uniforme : nous sommes donc portés à croire qu'elle a all^1i une puissante influence sur les fonctions correspondanl-s. Cet allument emprunte une importance encore plus gruinl' de l'hypothèse très plausible que la diversité substanlirllr des groupes particuliers ne se borne pas à la quantité et ji lu nature extérieurement reconnaissable, mais que ces pinpriélés mensurables marchent encore de front avec d'aulns
qualités vitales non (ou jusqu'ici non) raensurables de nutri- | tion, de tension, de déploiement d'énergie. Nous aurions j ainsi non seulement une localisation générale des fonctions, mais en quelque mesure pour chaque centre particulier un contenu substantiel propre, une température différente peutêtre de celle du reste de l'organisme ; et alors nous n'aurions qu'un pas à faire, et nous admettrions pour les centrés do contenu, de nutrition, de température dissemblables, une i capacité de développement différente et une disposition diffé- \ rente des stades physiologiques (page 19).
Le tempérament de chacune de nos mémoires fondamentales, aussi bien sensorielles que motrices ou splanchniques, serait donc déterminée par les facteurs principaux suivants :
1*» La tension innée de développement qui, en des conditions favorables, se maintient à l'état normal de stade en stade jusqu'à la mort ;
2o Les rapports de nutrition, etc., des éléments nerveux intéressés ;
3<* Leur force de coercion spécifique ;
4« Leur mobilité : a) dans les processus latents ; b) dans les processus visibles ; c) dans les acquisitions nouvelles du môme sens : d) dans l'assimilation de souvenirs antérieurs ; e) dans la formation d'images collectives ;
5® Leurs relations nerveuses avec les autres centres, organes et instincts élémentaires (associations innées ou données à l'état de dispositions) ; |
6° La nature des matériaux du môme sens en fait d'images ^ acquises ;
7® Relations actives et passives avec les représentations, -
images, activités réflexes innées et mouvements appris par ! la pratique, etc., qui régnent dans les autres centres et organes.
Cette hypothèse admet ainsi la juxtaposition des tempéraments de mémoire les plus divers. Et cette manière de voir semble en réalité s'accorder avec toutes les expériences. Tout observateur attentif aura remarqué qu'une seule et môme personne peut posséder des mémoires très différentes dans leur vivacité, leur organisation, leur équilibre, pour les
LES TEMPÉRAUENTS DES MË.MOIHES FONDAMENTALES i:;ii
pciicliaiits (Je la nutiîlion, de ramoiir sexuel, do ranioiir filial, de la vanité, de l'ambition, de l'envie, du sens du droii, de la libéralité, etc. Chacun des instincts qui inclinent ati\ scptpéchés capitaux a son tempérament propre de mêmoiiv, avec un développement plus ou moins puissant des images mnémoniques d'inhibition ou d'impulsion. Je connaissais autrefois un Monsieur, que d'après le patron oi'dînalre on désignerait comme phlegmatique ; mais dès qu'il s'approclinii (lime table abondamment garnie, notre homme déployait uti feu, une ardeur, une éloquence gastronomique, qui devaioni remplir d'intérêt niCme le contempteur des jouissances de l.-i lable ; il était avec cela érudit en ces matières, il n'ignoniii uiicun détail de la cuisine antique, ni des menus des nionai'ques français; sa conversation était aussi inslruclÏM qu'amusante. Nous avons ici un exemple de haut dévelo|ipoment de la mémoire de nutrition ou de faim, à coup sm la plus saine de toutes.
Des joueurs d'échecs ou de cartes, des chasseurs, des amateurs de chevaux, des collectionneurs d'objets d'art, «!i •wagnériens passionnés, etc., et tout aussi bien leshomnns politiques, les savants et artistes de tout genre, prêtent à di -. observations identiques. Des hommes que nous avons ™ii lume de voir sobres en paroles, ennuyeux, graves et réservés, nous sui'prennent tout d'un coup par une vitalité inattendu' si uous naviguons dans leurs eaux propres ; nous découvron-. même alors que, de certains points de départ favoris, ils on i des attaches avec toutes les branches possibles du savoir : lessenliel est de mettre justement le doigt sur ces points, ih savoir prendre chacun par son côté fort, c'est-à-dire celui où se trouve sa principale tension de mémoire. Il y a aussi. en vérité, assez d'hommes dont les différentes mémoïirv sont toutes bien tempérées à l'exception d'une seule, et c'csi celle qu'exigerait leur profession : les images inhibitoi]i > sont ici tellement supérieures aux images impulsives, que le jeune homme si tranchant et si vif par ailleurs doit s'incommoder de la note « paresseux ».
Lesquelles maintenant de nos mémoires spéciales soni localisées et circonscrites avec précision dans la substanc.
perceptive, lesquelles n'existent que par association de mémoires fondamentales diverses ? Lesquelles d'entre elles sont innées par voie d'atavisme, lesquelles représentent une dot de nos derniers parents, et lesquelles enfin ne peuvent être acquises que par nous-mêmes? — Ces questions ne peuvent pour le moment recevoir encore de réponse. Nous avons ici peu à espérer de la philosophie, mais d'autant plus de l'anatomie ])athologique et de la psychiatrie. La phrénologie de Gall allait sx\rement trop loin, elle qui admettait pour plus de trente groupes d'événements de la vie, de qualités du caractère, etc., non seulement des localisations dans l'écorce cérébrale, mais môme des reliefs correspondants de la boîte crânienne ; mais nous sommes revenus aussi aujourd'hui des idées de Flourens*, dominantes dans les recherches cérébrales jusqu'en 1870, qui niait tout centre particulier (le mémoire. Ce serait seulement faire preuve de précipitation que d'exiger à bref délai, sur tous les détails de l'édifice merveilleux qui s'appelle « le cerveau », des éclaircissements parfaits de l'étude la plus pénible et qui demande la plus grande sagacité, la conscience la plus grande. Jusque-là il faut nous contenter longtemps encore de grouper les faits extérieurs d'après des points de vue que nous indiquent le cours et l'ordonnance de notre vie.
C'est déjà un premier résultat important que d'arriver à localiser et à délimiter avec assez de précision les mémoires des cinq sens et de quelques instincts et mouvements élémentaires*, car on ne saurait guère douter de l'identité des centres particuliers de perception et de mémoire, si même on ne regarde pas avec moi (pages 52, 121) la prétendue perception comme une simple phase du souvenir. C'est donc en ces centres délimités que nous avons à chercher les mémoires fondamentales proprement dites, c'est là que chaque souvenir spécifique doit avoir sa patrie, que nous l'imaginions lié à. des groupes de cellules tous déterminés, ou que nous le concevions comme le retour de mouvements du sensorium tout entier (page 1S4).