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LES TEMPÉRAMEiNTS DES MÉMOIRES FONDAMENTALES 161

Mais à l'intérieur môme des divers domaines sensibles, nous rencontrons de grandes différences qualitatives et quantitatives dans l'organisation de la mémoire, et comme une pluralité de mémoires. Ce semble, par exemple, n'être pas un simple résultat de l'éducation et de l'expérience, que bien des hommes et môme bien des artistes ne possèdent aucune mémoire active pour les différences de lumière et contrastes de couleurs plus délicats, tandis que restent dans leur souvenir avec une fixité relativement très grande les délimitations de couleurs plus grossières (contours) ou les signes rendus plus intéressants par les émotions psychiques qui s'y rattachent (caractéristique, caricature). Or, si malgré tout il y a chez eux connaissance et reconnaissance de ces différences plus fines dans des perceptions actuelles, dans l'assimilation, il ne nous reste plus qu'à admettre que chez ces individus la substance de la mémoire n'était pas capable de retenir les impressions délicates avec assez de consistance pour leur permettre de se reproduire môme sans nouvelles images actuelles. Il y a aussi des gens qui, sans être précisément daltoniens, ont en général une mémoire moins sûre pour les sensations spécifiques de couleur, que pour les relations d'espace, les rapports géométriques abstraits*, comme il en est dont le sens auditif possède plus de mémoire pour le rythme que pour l'harmonie. Je connais aussi des peintres de réelle valeur qui saisissent très bien la couleur et la forme d'objets fixes, immobiles, mais n'ont pas le moindre talent d'observation pour des mouvements lumineux consécutifs. Toutes ces différences dans le domaine d'un seul et

1. Alfred Lehmann (ouvrage cité, page 129) dit : « Les images relatives à l'espace ont à cet égard chez tous les hommes uue prépondérance absolue sur les simples perceptions des sens. » Le mot est vrai, comme je l'ai expliqué page 124 et suiv., peut-être de la conscience, mais non de l'organisation nerveuse. Dans le domaine du sens visuel, les sensations et images d'espace ne sont en général que le résultat des sensations de lumière et de couleur et de la localisation externe, que nous sommes obligés d'attribuer aux surfaces colorées. Notre sûreté dans l'espace, surtout dans le cas de mouvements rapides, repose justement sur le fonctionnement certain des perceptions sensorielles les plus simples. Mais ce fonctionnement est tout automatique et il n'est même pas possible d'en rendre l'existence évidente h chacun : d'une façon générale, nous concevons avec le plus de peine ce dont la possession et l'usage nous est le plus sûr et le plus familier.

G. HIRTE. 11

môme sonsorimn, d'une seule et môme mémoire, reposent en parlie sur la faculté d'assimilation des éléments représentatifs, en partie sur les conditions de l'attention et sur les rapports des états latents aux étals de conscience.

Déjà chez les animaux de rang inférieur des mémoires fondamentales différentes sont en connexion lune avec l'autre, chez eux déjà nous pouvons constater la présence d'images collectives du souvenir qui surgissent automatiquement de plus dune mémoire fondamentale. Mais chez l'homme, le nomhrc et la mobilité de ces associations soûl presque illimités, et cela surtout grâce au processus associant de la substitution. Aucun animal n'offre, développé à un degré môme approchant, ce don d'assistance mutuelle des mémoires fondamentales par le moyen de notations mnémotechniques, quoique certains animaux domestiques et autres le possèdent dans une proportion bien plus grande (luon n'a coutume de l'admettre. On peut môme dire que le libre déplacement, la nutrition et la conservation de tous les ôtres organiques à plusieurs sens reposent sur des substitutions réciproques d'images génériques des diverses mémouvs

fondamentales.

Les hommes ont coutume de personnifler en une certame mesure, sous le nom de « faculté de l'âme « spéciale tout processus de mémoire compliqué qui réapparaît à plusieurs reprises de lui-môme et sous la môme forme : aussi est-i difficile de se faire une image nette du rapport réel existant entre les organisations mnémoniques fixées, mnées, et les organisations variables, susceptibles d'ôtre acquises. Je propose de dénommer les dernières systèmes mémoriels pour les distinguer des mémoires fondamentales innées. Ces systèmes sont constitués, d'un côté, par maints groupements de souvenirs que nous appelons communément « qualités de caractère .> (persévérance, légèreté, bonté de cœur, cruauté etc pures modalités complexes dans l'énergie des m.?e. mnémoniques impulsives et inhibitoires) ; de l'autre parle^ différents langages, les travaux d'arts , les diverses sciences

''p"ourne pas me perdre à l'infini, je veux faire abstractio-.

LKS TEMl'tnAMENTS DES MÉMOIHES F0NDAMK>TALES 163

iri des systèmes mênioricis qui consliltienl ce qu'on appelle qualités de caractiire. La coiiccptloii conséquenle de ces systèmes en laiil qu'organisations complexes de la mémoire, nous fournirait les éclaircissements les plus essentiels sur l'éducaliou. Que de fois erilendoiis-nous des hommes d'ailleurs sensés se quereller sur la question de savoir « si l'éducation peut changer le caractère ». Au lieu de s'abandonner sur ce point à uu idéalism<' abstrait ou à uu fatalisme sans fondement, il serait meilleur de rechercher quelk éuoi^ie possèdent dans chaque cas particulier les tempéraments des, mémoires fondamentales intéressées, s'il es) possible et comment il est possible d'avoir prise sur ces tempéraments en renforçant les imagi.'s mnémoniques d'impulsion ou d'arrêt. Uu examen impartial nous conduit ù la certitude qu'il "y a peu à attendre ici de règles générales ei beaucoup d'une indii iduaiisation judicieuse. Tout revient juslement à i-eniarquer dans chai[U(^ cas particulier les images imparfaites, défectueuses, et à leur en substituer d'autres plus correctes et plus justes, en usant ici de douceur, là de rigueur; presque toujours l'exemple agit encore plus que ta leçon.

Car si l'on accorde que les diverses mémoires fondamenlaies d'un homme ont, à titre d'organes délimités, des tempéraments divers, il en résulte pour les systèmes mémoriels formés par leur association un mélange très compliqué, en chaque cas, de tempéraments mnémoniques, selon que l'une ou l'autre des mémoires fondamentales a plus ou moins de pai't à CCS systèmes. Nous devons alors admettre que les renforcements et dépressions en uu domaine fondamental, se propagent à d'autres domaines associés, et nous devons nous garder de juger l'état de mémoire de nos semblables d'après les seules foiTOes sous lesquelles leur vie intcllectuellsi apparaît au jour. 11 serait faux, par exemple, de supposer chez le gourmet loquace dont il était tout à l'heure question, uu ccnti-e de langage sanguin, par cette seule raison qu'uni' activité ardente de son centre de goût ou d'appétit lui délie la langue; ce fait repose bien plutôt ici sur une simple traasmission, disons même suggestion. Je rappelle que des

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hommes qui n'ont pas en eux la moindre trace de goût artistique, qui n'ont môme pas un sens visuel éveillé, sont cependant vivement excités par les représentations figurr-es qui se rapportent à leurs instincts particulièrement développés (images erotiques, etc.). Des individus qui éprouvent une réelle horreur du mouvement , déploient soudain une grande ardeur motrice, dès qu'il s'agit de la satisfaction d'instincts qui n'ont rien à faire avec les bras et les jambes, etc.

En réclamant ou en négligeant plus ou moins d'une façon durable certaines mémoires fondamentales, les systèmes mémoriels peuvent exercer une influence déterminante ou morne funeste sur ces organisations foncières ; mais ils n'en sont et n'en demeurent pas moins des organisations secondaires. Leur importance pour l'individu comme pour l'hérédité devient manifeste à nos yeux, si nous nous imaginons des nouveauxnés transplantés de leur sol natal au milieu d'autres peuples, d'autres civilisations, d'autres temps. En fait, les nègres civilisés des Etats-Unis nous offrent des exemples curieux à l'égard de la capacité d'adaptation de l'homme primitif aux systèmes mémoriels d'une civilisation supérieure. Nous pomons remarquer aussi combien de jeunes Japonais s'orientent sans peine dans des sciences et des travaux techniques, dont le développement a demandé bien des siècles à l'Occident. De même un enfant de l'Assyrie ou de la Vieille-Egypte pourrait très bien faire des progrès dans une école moderne de musique ou de construction. Il ferait peut-être justement des progrès, parce que les mémoires fondamentales nécessaires aux systèmes mémoriels en question n'ont subi chez lui ni affaiblissement ni altération.

D'autre part, on ne saurait en douter, il est des systèmes mémoriels qui, entretenus par des générations entières, sont en état d'altérer, de perfectionner en certains sens les mémoires fondamentales et leurs tempéraments, de frayer des voies nouvelles aux associations nerveuses. Chez les nomades et les peuples des steppes, qui passent la moitié de leur vie à cheval, musculature et ossature s'accommodent à l'aclion corporelle : de môme aussi on peut croire à une influence de

lactivitL' inlellecludio sur les organisations roiidaniciilalps (le ia substance miii'monique. Nous en avons une preuve t'r-lalaiite eliez riionime dans le domaine des sens du langage, qui manque lolalcmcnt à la plupart des animaux; môme chez les mammifères supériems, le langage n'est qu'émotionnel, non rationnel '. Le langnge parlé el compris, et ce qu'on nomme « le langage intérieur », la faculté rie penser en mots et en idées expiimées par des mots, semlile (■Arc la propriéLé exclusive de la race luimaine. Nous pouvons presque parler ici dune mémoire fondamentale innée, qui parvient à maturité à un certain ttge et dans le cas d'acquisitions normales. Par contre, les complications dues à la leclure et à l'écriture semblent devoir n'être considérées, mi^me rbez l'homme, que comme des systèmes niémorieis, des organisations secondaires; l'espace de temps pendant lequel ces complications ont été pratiquées, est même chez les peuples civilisés les plus anciens trop court encore, ponr nous faire penser à une organisation fondamentale. Kn outre, l'art de la lecture et de récriture n'a été jamais parfaitement piopre qu'à un nombre limilé d'individus au sein de la môme communauté, et il ne s'est guère priisentr! rie nombreux cas rie pratique IninteiTompue à travers plusieurs générations. Inversement, on peut constater que des individus doués pour les langues, dont les ancêtres, en remontant plusieurs générations, n'ont ni lu ni écrit, que des sauvages môme s'assimilent sans peine ces arts, s'ils les apprennent à temps. Los conditions préalables requises doivent donc être données dans des mémoires fondamentales présentes. Il en est de mOme pour les arts plastiques et pour une foule d'aptitudes supérieures.

Quant à l'influence esercée dans les dîlTérenIs domaines (le la vie intellectuelle par les acquisitions propres des deinières générations, il est difficile de la déterminer. De familles qui sont évidemment restées, pendant des siècles, étrangères à toute haute culture, nous voyons soudain éclore

1. Ctttc dislinrtioii psI dup ;i ltn\ MilUer, d'Oitoril. Voir rpieclli'iitfi viip d'ciisi'mblc sur - riiequiailion du langage iiar Its l'tifnula ft pnr lu race humaliit ", rhn Taine, L'intiUigatci, 1, liv. IV, ch. i".

(les talents do proniior ordre dans les langues, les mathématiques, les arts de tout genre. De grands savants, des artistes, des papes, sont nés paysans, et sorti des rangs de ceux qui ne savent pas lire. On dit sans doule, par exemple, que l<s Slaves, les Russes surtout, possèdent en général un grand talent pour les langues. Mais cette aptitude n'est-ellc qu'individuelle et acquise avec l'élude du difficile idiome slave? C'est ce que nous savons pas. Pour le déterminer, il faudrail échanger avec d'autres peuples ini grand nomhre de nouveaux-nés et voir si, dans un développement normal au milieu d'un centre de langage étranger, les enfants nés Russes déploient en réalité un plus grand talent pour les langues que leurs fi'ères de lait. Pour porter un jugemeni concluant en ces questions, il nous manque la statistique des grands nomhres. Malgré la civilisation en masse des nègres dans l'Amérique du Nord, malgré limmigration chinoise en Californie, nous ne pouvons pas dire si nègres e( Chinois se montrèrent les égaux des colons européens dans toutes les branches de la culture intellectuelle. Les conditions sociales de leur existence en ces pays ne permettenl pas un jugement définitif. On pourrait dire plutiM des Indiens hostiles à la cidture intellectuelle des Européens comme à toute civilisation en général, que, à tout prendre, ils ne possèdent pas dans leurs mémoires fondamentales et dans les associations innées qui relient ces dernières, les conditions préalables requises pour nos systèmes mémoriels scientifique, industrielle et artistique ; — et inversement on pourrait dire des Israélites qu'ils sont à un degré supérieur ouverts surtout aux systèmes mémoriels réclamés par les sciences exactes, la musique et ïe commerce *. L'histoire des arts plastiques nous enseigne combien il

1. Renan dit, il ost vrai, des Israélites : « Comme race (jui souffre de tou> les défauts de son sanj; entièrement pur, ils ne possèdent ni aiis plastiques ni science rationnelle, ni philosophie, ni vie politique ou passé militaire. » Ri^ot {L'hérédité) se rattache à cette manière de voir. En ce qui concerne les artiJ plastiques, je crois qu'aujourd'hui, sur mille Israélites, il y a autant d'adept»*? des arts (pour ne pas dire d'artistes), que sur mille chrétiens: s'il en était jadis autrement, la raison en était bien plutôt dans la tyrannie des conditions sociales que dans un défaut d'organisation muémoniciue.

faut ôtre prudent dans ces sortes d'appréciations. Encore au début du xviii® siècle, TAngleterre ne possédait pas de peinture indigène. Elle ne manquait pourtant pas d'un sens délicat pour cet art : la preuve en est la haute estime dont jouissaient sur les bords de la Tamise Holbein-le-Jeune, Van Dyck, Lely et bien d'autres artistes venus d'Allemagne et des Pays-Bas. On était donc porté à supposer que \a pratique de Tart était refusée au peuple anglais. Mais voilà que chez ce peuple conservateur, dont les mémoires fondamentales ne se sont sûrement pas modifiées en quelques siècles, nous voyons apparaître dans la peinture, depuis le commencement du dernier siècle (Hogarth), un nombre toujours croissant de talents et même de génies nationaux ; en un temps où tous les pays de culture artistique ancienne montrent un recul considérable de la peinture (de 1790 à 1840), l'école anglaise s'épanouit, avec Reynolds, Gainsborough, Constable, Turner, etc., — et acquiert une importance qui l'élève au rang des manifestations les plus brillantes de l'histoire de l'art. Il n'est pas, aujourd'hui, à l'exception peut-être du Japon, un seul pays au monde où se pressent relativement autant de peintres et dessinateurs de talent que dans la Grande- Bretagne. Rappelons aussi un phénomène qui date seulement de nos jours, cette floraison surprenante d'écoles en Ecosse, en Irlande, et dans les pays Scandinaves.

L'histoire de l'art nous présente, en tous les temps et chez tous les peuples, de semblables phénomènes d'éclosion rapide, mais aussi de dépérissement graduel d'écoles artistiques. Si Lombroso * essaye, après d'autres, de faire valoir pour la formation de talents et de génies artistiques des influences d'atmosphère et de climat, la constitution du sol et les différences de race, la tentative paraît pour le moins risquée. Après tout, les bas pays, par exemple, ne sauraient favoriser le développement du génie, et pourtant il faut accorder que Venise et Milan, la Hollande et les Flandres ont été longtemps de véritables foyers d'émulation pour les arts plastiques. Au lieu de chercher de telles explications

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