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Césare Lombroso, L'homme de géhie, trad. franc

statistiques forcées, mieux vaudrait étudier de près l'histoire naturelle des cas particuliers. On trouverait alors que le développement humain défie tout calcul qui ne part pas d'une souplesse presque illimitée de la substance mnémonique. Et il est très beau, après tout, que Fesprit humain ne se laisse pas enserrer dans des brodequins de torture, que la faculté créatrice se déploie souvent avec richesse, là où nous nous y attendons le moins, que Télément divin dans l'homme se rie si souvent de la sottise des pédagogues.

Abstraction faite de quelques races réellement inférieures, telles que les Australiens et les Papous, nous pouvons dire qu'au sein de chaque communauté d'individus , le talent individuel présente les différences les plus curieuses. « En effet, dit Taine, un esprit naturellement borné ne peut suivre les abstractions d'un certain ordre ; nous connaissons des gens qui, quoi* qu'ils fassent et quoi qu'on fasse, n'entendront jamais la Mécanique céleste de Laplace ou la Logique de Hegel. A grand'peine, et par des efforts multipliés, ils parviendront à monter un ou deux des échelons ; jamais ils n'arriveront à la moitié de l'échelle , à plus forte raison au sommet. » Souvent aussi cette incapacité exclusive se trouve largement compensée par d'autres talents exclusifs. Il est de grands savants qui ne peuvent se rappeler le plus simple pas de danse et se montrent des plus gauches en toutes les circonstances où l'habileté manuelle et corporelle serait à sa place; il est de môme de grands artistes qui n'ont pas en eux la moindre trace de talent pour les mathématiques et pour les langues. La plupart des hommes ignorent en général dans quel sens leurs mémoires fondamentales pourraient se combiner en une aptitude productive'; c'est presque toujours un heureux hasard, si d'autres découvrent leur talent (en fin de compte nous en avons chacun un brin). La raison en est dans le rapport entre les tensions de mémoire latentes et manifestes (conscientes). L'homme justement le mieux organisé ne prend que rarement conscience, au moment opportun, du riche trésor de ces dispositions automatiques-associantes; cette conscience n'apparaît presque toujours (au cas où elle apparaît) que

lorsque riieiire décisive de la vie, au point de vue social et physiologique, est déjà passée. Ce que la civilisation et la culture artistique perdent ainsi en forces constructives, ne saurait se mesurer. •

C'est dans la mise au jour de ces trésors que réside à mes yeux le grand bienfait des rapports internationaux, de Tinstruction populaire élémentaire, et du service de défense nationale *. Car tout degré supérieur de culture intellectuelle, si modeste que soit encore le progrès, donne à des milliers d'hommes une perspective plus libre et un courage plus grand pour déployer leurs forces. Je ne veux pas méconnaître les désavantages de cette universelle « poussée civilisatrice » ; mais ils n'entrent guère en ligne de compte vis-à-vis des avantages. Môme le mot au fond très naïf <( demi-culture » (page 120) n'effraiera plus l'homme pusillanime, une fois que l'État et la société se seront un peu plus familiarisés avec les conditions physiologiques du bleuâtre public et privé. Tant qu'on augmentera pour la masse du peuple, par les droits sur les denrées, la difficulté de nourrir ses os, ses muscles, les substances de sa mémoire, et tant que l'Etat, par la contrainte des examens, par des instituts pour volontaires d'un an, et autres murailles de Chine, entretiendra artificiellement un prolétariat intellectuel, aussi longtemps cette vue supérieure restera un pieux désir. Le maintien du peuple dans l'ignorance, l'obscurantisme et la superstition, est un crime contre l'humanité : c'est non seulement l'étouffement de la libre recherche et de la vraie nature humaine, mais encore la destruction en masse d'une somme infinie d'aptitudes, qui se trouvent en grand nombre dans chaque saine communauté d'individus.

L'essor colossal des sciences naturelles, du commerce et de l'industrie, et la tension de travail qui en résulte, provo-

1. J'entends par là le service militaire effectivement général, qui, eu égard à la réduction alors inévitable du temps de service actif, u'est possible que si les jeunes gens sont robjct, dès l'âge de (luatorze à (piinze ans, d'une surveillance et d'une éducation convenables. Déjà, il y a vingt ans, j'ai appelé rattention sur l'importance capitale de cette « police de la civilisation », même pour le bien-être moral et pbysiciue de la jeunesse. Voir mes «Idées libérales sur l'économie politique » (cf. plus haut, page oo, note).

quont le partage toujours plus grand de Tactivilé humaine en spécialités de virtuoses, dont nos ancôtres ne soupçonnaient pas la multiplicité, en dépit de la contrainte des corporations et jurandes. Nous disons aujourd'hui déjà d'un homme qu'il a du talent pour la photographie ou la sténographie, pour la solution de problèmes électro-techniques, pour Forganisation du service des chemins de fer, ou la construction des machines à vapeur, etc. Il y a cent ans, ces « talents » spécialisés des hommes étaient encore parfaitement inconnus : ils se montrèrent lorsqu'on en eut besoin, et d'autres se révéleront aussi lorsque leur heure viendra à sonner. On ne saurait dire quelles divisions peut subir et subira encore le talent humain par association des souvenirs déjà organisés. Mais il serait faux de regarder de telles tensions comme une entière nouveauté : il y a toujours eu des spécialistes, ils sont une condition physiologique du progrès humain, parce que la majorité des hommes est réduite par la structure, la croissance et le développement de son cerveau, à une organisation mnémonique bornée. (Déjà Tobligalion d'être attentif indique une limitation de l'activité intellectuelle. Voir page 99.) Il y a aussi une certaine proportion très petite d'individus chez lesquels cette organisation atteint à la fois une étonnante complexité et une intensité uniforme, mais ce fait ne se produit sans nuire à la santé que si les acquisitions requise^ très étendues se réalisent sur le large fondement d'une organisation héréditaire. Ce n'est d'ailleurs le cas, en général, que chez les hommes dont le cerveau atteint un poids d'environ trois livres (i/30«du poids total du corps, en supposant que l'écorce cérébrale en prenne sa part normale*. Quand l'homme finira-t-il par reconnaître que sa boite crânienne n'est pas une voiture à mobiliers? Une telle voiture peut servir chaque jour à effectuer un autre transport. Il n'en est pas ainsi de l'armoire divine de nos

i. Il est difficile d'obtenir chez l'homme vivant le poids du cerveau, et plus difficile encore d'en prédire la capacité de développement chez des enfants. Mais le médecin expérimenté en a l'habitude, et un médecin de famille consciencieux ne devrait pas négliger d'examiner souvent sous le rapport de leur développement cérébral les enfants qui lui soirt confiés.

souvenirs ; ce que nous y emmagasinons avec peine y demeure, et ce [qui ne doit pas y demeurer ne devait jamais y entrer,

La conception de la vie intellectuelle comme d'un concours de tempéraments de mémoire très différents, nous explique les contradictions souvent si mystérieuses que présentent les sentiments et actes presque simultanés d'une même personne. Nous protons une valeur subjective à ces inconséquences, en réalité purement objectives, par suite de notre habitude de considérer conscience, mémoire, intelligence, raison, volonté, comme formant un régime intellectuel unitaire, et de tenir par suite pour l'état normal un balancement harmonique de toutes nos actions et manifestations de pensée. Mais c'est là une hypothèse entièrement fausse; Tobservation personnelle ne tarderait pas à nous en convaincre. Le principe contraire sonnerait comme un paradoxe, mais contiendrait pourtant une grande part de vérité. La parfaite harmonie de tous les tempéraments de mémoire est anormale et inquiétante. Le défaut d'harmonie est justement la règle*. Les plus grandes émotions, les conflits violents entre images mnémoniques d'impulsion et d'arrôt peuvent se produire dans l'étendue d'un môme domaine de mémoire, sans que les autres domaines, peut-ôtre les domaines limitrophes, en soient sensiblement affectés. Dans le cours de quelques minutes nous pouvons souffrir, en une sphère perceptive, d'une incapacité de réflexion ou d'un étouffement des images incitatrices (impulsions) par les images admonitives (inhibitions, réducteurs), tandis qu'en d'autres sphères tout demeure dans l'ordre habituel.

Lorsque nous ressentons cet état comme une « souffrance », — par exemple dans l'état d'emportement subit — nous cherchons à nous « distraire », nous réclamons l'assistance d'autres domaines du souvenir, le domaine en révolte peut se calmer. Si pourtant il n'y réussit pas à la longue, si les troubles reparaissent aux mômes places de la substance mnémo-

1. Ce qui n'empôchc pas de se développer un sentiment de tension intuitif ou conscient, un équilibre prudent des côtés forts et faibles de notre organisation. (Voir plus haut, pages 120 etl56.)

nique, le juge ou le médecin intervient alors, au cas où les impulsions non réprimées se convertissent en actes dangereux pour la sûreté générale. Si je ne me trompe, la science psychiatrique tend de plus en plus à concevoir comme troubles de mémoire les prétendues maladies intellectuelles, et à faire porter directement ou indirectement ses méthodes de traitement sur la tranquillisation et la réorganisation de la substance mnémonique souffrante ou des tempéraments de mémoire altérés. Les amnésies totales et partielles (impossibilités de se rappeler) et les troubles surprenants de la reconnaissance dans un seul sens ou dans l'association ne forment qu un côté de ces maladies; il faut tout aussi bien compter parmi elles les exaltations et hypermnésies (surexcitations, tensions excessives de certaines mémoires), la finalité (limitation des systèmes mémoriels aux associations automatiques inférieures), la fuite des idées (dissolution de ces systèmes), la disparition de l'attention consciente et le phénomène contraire, Fincapacité de varier' les images mnémoniques, les idées fixes et images extravagantes, les diverses espèces de manies, l'alcoolisme et la narcose, les états d'hypnotisme et de suggestion, la démence et la para- Ivsie, etc.

Plus d'un de ces phénomènes, véritables énigmes pour nous jusqu'à ce jour, trouvera peut-être une explication suffisante, si nous nous rappelons les rapports indiqués plus haut entre la mémoire latente et l'état de conscience, si nous reconnaissons qu'en dehors de l'attention consciente, il en existe une autre, bien plus importante par l'étendue de son activité, la mémoire latente. L'ancien principe, que nous ne saurions accomplir simultanément deux actes de pensées, peut avoir quelque valeur pour l'état de conscience; mais pour l'activité générale du cerveau, il n'est qu'un sophisme philosophique bâti sur la prétendue unité et individualité du vouloir. Personne n'ose prétendre qu'en un môme instant

1. Ribot a donné une description trî's nette des maladies de la méraoiro dans le travail déjà cité plus haut. Comme complément aux maladies de 1« mémoire, on peut consulter deux autres écrits de Ribot, Le» maladies de laptrsonnalitéet Les maladies de la volonté.

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notre cœur ne puisse pas battre, notre estomac digérer et notre poumon respirer. Or, notre cerveau est la base de toute notre vie nerveuse, avec un certain nombre de sens qui, à part certaines connexions mutuelles, possèdent une assez grande autonomie. Pourquoi ces différents ensembles nerveux, dont les énergies spécifiques supposent aussi une nutrition spécifique ininterrompue, ne seraient-ils pas le théâtre d'une activité incessante, au môme titre que les organes inférieurs ? Et pourquoi cette activité ne serait-elle pas la « pensée »? Tout revient à savoir ce que nous entendons par « pensée ». En exclm*e les associations, actes de choix et impulsions produites sans aucun doute dans la mémoire latente, en éliminer le « conflit latent des images », est tout au moins une décision arbitraire. Nommons ces phénomènes, si nous voulons, automatiques; ils n'en demeurent pas moins des actes de pensée.

Le travail de pensée ne s'effectue pas toujours en des images invariablement claires, en des représentations sûrement fixées, ordonnées et précises : rien de plus concevable, si nous nous rappelons les facteurs dont se compose toute mémoire fondamentale (page 58). Je voudrais* souligner ce fait par opposition à la théorie, à mon sens insuffisante et spécieuse, selon laquelle l'homme moral est le simple produit de ses perceptions sensorielles, c'est-à-dire de ses expériences et de son éducation. Cette théorie s'appuie notamment sur certaines manifestations pathologiques : le malade, pour certains domaines sensibles ou représentatifs, n'a plus la moindre conscience des images antérieures ; tout ce qu'il perçoit lui paraît nouveau; il devient un autre *. On est allé jusqu'à admettre que les goûts, les désirs, les aptitudes et

1. Ce trouble presque toujours subit de la notiou du moi, décrit par KHskaber (Paris, 1873), sous le nom de Neuropathia cerebro-cardiaca (Je ne suis pas. Je suis bien loin. Je suis autre), est aussi un trouble de mémoire. L'idée qu'il s'agit ici avant tout d'une assimilation défectueuse, d'une apparition soudaine non coordonnée d'images antérieures au milieu de perceptions actuelles, est fortifiée principalement par les phénomènes du domaine de la vue. Le malade ne voit plus en même temps les images anciennes ; il les possède encore, mais elles lui manquent au bon moment; quoiqu'il puisse accommoder exactement la vision et fixer, il voit des deux yeux toute chose éloignée et plate, parce que ses expériences antérieures lui refusent le service. Il s'ensuit, pour la

émotions psychiques sont aussi devenues autres *. Mais des émotions sans aucun doute maladives, qui sont souvent de nature passagère et font place ensuite à l'état d'âme antt-rieur, permettent- elles de conclure à de profonds changements réels de toute l'organisation acquise et innée? Où le patient irait-il prendre après sa guérison l'ancienne organisation, si elle n'avait pas continué à vivre sous le couvert de la maladie? Ne devons-nous pas bien plutôt admettre qu'il n'y avait en ce cas paralysie temporaire ou exagération morbide que de certaines fonctions normales ?

Quelque grande influence qu'il faille attribuer aux perceptions sensibles et à l'éducation, elles ne constituent pas l'homme à elles seules. Toute acquisition organique suppose une certaine force de contrainte qui prend racine à son tour dans les souvenirs innés ou transmis. La substance mémorielle du mouton est absolument hors d'état de recouvrir les images impulsives ou admonitives du lion ; de môme la succession rapide des impressions sensibles ne suffit à faire d'un homme né lâche un véritable héros, d'un sot un grand esprit. Si le développement individuel prend très souvent une tournure surprenante, imprévue, rien ne nous autorise encore à en voir la seule cause dans les images antérieures en tant que telles, dans les influences de la pratique et de l'éducation ; nous pouvons bien plutôt supposer aussi, en règle générale, une phase de développement substantiel que les observations antérieures ne laissaient pas attendre. (Voir sur les stades physiologiques, plus haut, page 20.) En dépit de la séparation multiple en sens, instincts et organes, la tendance des mémoires dépend ici surtout de nouveau de la constitution normale de l'ensemble organique ; nous en avons la preuve, par exemple, dans les modifications psychiques profondes, provoquées chez l'homme comme chez

durée de la maladie et dans l'étendue des centres particulièrement lésés, une sorte d'édification d'une personnalité nouvelle. Cette substitution apparente du moi emprunte, sans doute, encore plus de force aux suggestions Issues de la mémoire latente, où les expériences antérieures existent encore ; ces suggestions lui fournissent certains souvenirs intuitifs de son ancien monde d'images, maintenant, semble-t-il, enfui au loin. Sans ce pont secret comment arriverait-il à l'idée fixe qu'il n'est plus lui-même, qu'il est devenu un autre ? 1. Taine, Intelligence, tome II, chap. m. .

l'animal pai' l'élimination violente de l'instinct sexuel. Ici, nous pouvons réellement dire que l'individu « devient autre » dans ses mémoires fondamentales ; et cela moins en raison de la disparition générale des images antérieures que du rôle essentiellement autre à elles assigné en tant qu'images impulsives et admonitives.

Il n'en est pas de môme des inco'iiséquences simulta?iées habituelles. Tandis que la plupart des espèces animales possèdent un instinct entièrement homogène, logique et simple, riiomme subit l'influence des impulsions les plus contradictoires. Notre écorce cérébrale est le rendez-vous des tempéraments de mémoire les plus divers ; vertus et vices de nos parents, grands-parents et premiers ancêtres, s'y livrent un combat incessant, et chez nos enfants viennent s'y joindre encore ceux des beaux-parents. Le grand développement de l'organe central rehausse aussi l'importance du dualisme (page 36), sans que ce soit toujours au profit de l'harmonie de nos actes intellectuels. Taine parle d'une « lutte des images mnémoniques pour l'hégémonie (voir plus haut , page 39) ; on pourrait y opposer une « lutte des instincts pour s'emparer des images ». En fait, n'avons-nous pas souvent la sensation que des images mnémoniques précises, claires, sont poussées à droite et à gauche, sont tiraillées par les partis en lutte ? En tout cas, l'attention consciente, réfléchie, n'est pas seule à renforcer et à affaiblir, à porter en avant et à refouler nos images, à leur imprimer le sceau d'images admonitives ou impulsives ; la vitalité variable de nos nombreux organes exerce aussi une puissante influence sur la fixité et l'énergie des images acquises. D'autre part, il est hors de doute que des perceptions actuelles ou des images mnémoniques, émergées par association, sont capables d'éveiller, de temps à autre, des instincts ou sentiments assoupis (amour, envie, etc.), comme de les fortifier ou de les calmer. Nous avons un certain pouvoir sur la formation et la reproduction de nos images (nous pouvons rechercher maintes impressions, en éviter d'autres, régler notre imagination par le choix de nos relations et de nos lectures, etc.. . .) ; dans la même mesure, nous pouvons certainement exercer une action mi-positive,

nii-négativc sur ces impulsions innées qui apparaissent d'ellesmêmes à certains stades de notre existence. Ces influences préventives et correctrices au moyen dïmages, cette épuration de la fantaisie constitue, à côté de l'hygiène toute corporelle, le meilleur moyen pour l'éducateur de fortifier l'élan vital de certaines émotions, d'opposer une digue à celui des instincts dangereux. Toute image bien étudiée par la pratique devient aussi un champion important dans les conflits psychiques de la mémoire latente.

Il peut, sans doute, ôtre désagréable à plus d*un homme que la pensée agisse en lui, à son insu, môme contre sa volonté ; qu'il se prépare , dans le domaine de sa mémoire latente, des événements psychiques, des dispositions d'àme, des orages, des maladies, dont il n'a pas le moindre soupçon. Mais il est bon, pour chacun de nous, de compter avec ces autosuggestions et de nous familiariser avec leurs signes indirects extérieurs, avant de prendre conscience, à notre grand effroi, de leur influence funeste. Le médecin connaît les signes de courants inférieurs anormaux, mais le profane sensé peut les remarquer aussi. Souvent une prophylaxie très simple, appliquée à temps, un changement dans le régime de vie, dans les occupations, dans les impressions actuelles, dans la société, une modiQcation dans l'économie de notre nourriture intellectuelle, le calme imposé, môme avec violence, à nos nerfs, ou seulement l'abstention de jouissances (alcool, narcotiques, tabac, plaisirs erotiques), suffisent à prévenir la désagrégation imminente de nos souvenirs et, par là, de la personnalité morale, de la « notion du moi ». Mais qu'on aille chercher l'avis chez le médecin, chez le « médecin de la mémoire» : consulté à temps, il peut arracher, neuf fois sur dix, le patient docile môme à la fatalité de la prétendue « charge héréditaire ». Ce mot à la mode cause bien du mal, il augmente l'inertie. Si nous devions avoir toutes les maladies dont ont souftert ou sont morts nos ancêtres, auxquelles nous avons donc quelques dispositions, la race humaine ne tarderait pas à disparaître. Il n'y a guère une seule famille, dans laquelle on ne pourrait découvrir

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quelque trace de « charge héréditaire » ; mais c'est à nous, vivants, quïl appai*tient de tenir tôte courageusement à ces fantômes et, par une sage ordonnance de notre vie, de transformer les charges présomptives en une décharge générale. A cet effet, il faut, avant tout, combattre le lâche pessimisme, io matérialisme grossier, dont Yultima ratio est le revolver, ainsi que cette fausse libre-pensée, déraisonnable et sans conscience, qui détruit l'idéal religieux, sans pouvoir en mettre un autre à sa place.

Mais nous avons ici tout d'abord affaire, non pas à des cas do maladie propre, à ce qu'on appelle des psychoses, ni môme à des nervosités * maladives, mais à l'explication des oscillations, pour ainsi dire normales, de la mémoire, auxquelles nous sommes tous plus ou moins soumis. Que de fois on condamne sans appel un homme qui, par exemple, pour la mémoire de la morale sexuelle n'est pas pourvu des images inhibitoires nécessaires, tandis que son sens du droit, delà charité, etc., dispose d'une organisation mnémonique parfaitement correcte ; et que de fois, par contre, nous nous laissons tromper sur le caractère moral d'hommes, qui n'ont pourtant une bonne mémoire que pour la morale extérieure. L'explication de ces phénomènes doit nous conduire à la prudence vis-à-vis de nous-mêmes, à l'indulgence envers les autres. Aussi n'v a-t-il aucune bienveillance à faire un reproche de leur distraction si naturelle à des hommes très occupés, livrés à des pensées (à des souvenirs) intenses. N'est-ce pas là plutôt le signe d'un manque d'égards égoïste, que d'exiger d'un homme, plongé dans un travail intellectuel, qu'il s'accommode en esclave aux fléaux d'un entourage importun ?

Le possesseur d'un organisme à peu près uniforme en tous ses registres est obligé aujourd'hui de devenir exclusif en ce qui concerne l'organisation à acquérir, il lui faut né-

1. Sit venia verbol H y a aussi des nervosités qui ne sont ni, à vrai dire, saines, ni maladives non plus, mais simplement naturelles et supportables : tel le mal aux cheveux après des libations prolongées. Il est aussi des gens dits nerveuœ^ qui provoquent littéralement leur état misérable par des attentats déraisonnables toujours répétés contre leur constitution d'ailleurs parfaitement normale.

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gliger maints domaines mnémoniques , qui supporteraient un haut développement. D'autre part , il est tout naturel que des natures lîchement dotées s'efforcent d'élargir ou de transformer leur cercle de pensée et d'action. Cette tendance est liée souvent à un changement total de profession, à une modification du cours intellectuel ; l'homme « prend un autre état » . Les esprits persévérants et lents ont coutume de voir là une preuve de versatilité ; dans le cas le plus favorable, on accorde que l'homme a manqué, jusque-là, sa véritable vocation et vient de trouver sa voie. Quant à se dire que des mémoires fondamentales même puissantes, jusqu'alors très fortement sollicitées, peuvent se fatiguer, s'atrophier, et que d'autres domaines, auparavant négligés, s'imposent à l'attention, c'est ce qui arrive rarement. « Cordonnier, reste auprès de tes formes », tel est le proverbe ; mais, pourtant, s'il n'a plus de formes, ou môme, peut-être, s'il n'est plus un bon cordonnier?

Nous sommes ainsi amenés à l'histoire naturelle des systèmes mémoriels, et les explications générales déjà fournies nous permettent de passer directement aux systèmes mémoriels des arts plastiques*.

1. Le mot composé aUemand « Merksysteme », a «Hé traduit ici par « systèmes mémoriels ». On aurait pu le traduire aussi par « systèmes de perception », ou encore « systèmes d'application », ou môme « d'association » ou de « développement ». Le mot Merken implique en effet, avec la mémoire, de la perception et de l'effort. Voy. V Introduction^ premières pages. (Note du Trad.

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