‹ Physiologie de la̕rtChapitre 39 sur 48 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Un livre tel que L'Homme de génie de Césare Lombroso laisse chez le lecteur, soit une impression de mauvaise humeur soit un désir de polémique. Le dernier cas a été le mien. Caractériser le génie comme une « psychose dégénérative » m'a paru aussitôt grotesque, pour le moins terriblement exagéré et par suite anti-scientifique, mais par dessus tout entièrement inapplicable au génie dans le domaine des arts plastiques. Lombroso n'a pas excepté les derniers de sa théorie ; d'autre part, ses matériaux anecdotiques relatifs aux peintres et aux sculpteurs doivent justement être taxés de plus qu'insuffisants ; de là, poHir moi, la tentation de démêler les questions de l'hérédité de la dégénérescence du talent et du génie artistiques, par un rapprochement plus scrupuleux des données. Mais plus je cherchai à suivre les cas particuliers, tels que l'histoire de l'art nouf les offre, et plus j'en vins à me convaincre de la non-valeur relative des matériaux statistiques, plus je me rendis compte que les biographes de dix artistes très célèbres ou de cent artistes importants, ou de mille artistes simplement connus, ne fournissent ni une loi ni môme un argument d'une portée générale pour ces problèmes.

La raison de cet insuccès ne réside pas seulement dans lïncertitude et la disproportion des faits biographiques ; elle est plus profonde. Elle gît tout d'abord dans l'impossibilité de fixer des limites exactes pour les notions d' « artiste », de

G. HlRTF. 13

« génie » ol (le « dégénérescence ». Galton *, le père de la statistique moderne relative à l'hérédité et à la dégénérescence, nous cite quarante-deux peintres des écoles anciennes, généralement reconnus, dit-il, comme les plus célèbres, et dans cette énumération il passe sous silence des noms d'artistes ou familles d'artistes comme ceux de Masaccio, Botticelli, Mantegna, Lippi, Maître Sléphan, Schongauer, Baldung, Altdorfer, Burgkmair, Grtinewald, Cranach, Memlinc, Jordaens, Brouwer, Ryckaert, Hais, Helst, de Hoogh, Vermeer, de Keyser, Wouwerman, Goyen, Cuyp, Hobbema, etc. ; uno liste ainsi composée doit exciter la défiance au premier coup d'œil. L'attribution de la « célébrité » demeurera toujours sid)jective, flottante ; l'hisloire érudite de l'art n'est-elle pas ell(^mème en voie de transformation et rénovation continuelle? On détrône d'anciennes grandeurs, on en découvre de nouvelles, non seulement à la suite de recherches dans les archives, mais parce que les critères d'appréciation deviennent autres, on peut le dire, plus solides; on sépare les imitateurs et éclectiques, jadis célébrés, des initiateurs, les maniéristes des maîtres de la nature ; des artistes, à peine considérés de leurs contemporains, parviennent au plus haut degré d'estime. Les notions sont plus chancelantes encore, s'il s'agit de parenté artistique en ligne ascendante ou descendante. Faut-il s'eil étonner, puisqu'il n'y a guère d'autre domaine do l'activité humaine, où le succès extérieur, le hasard heureux, la faveur, le caprice et la mode, le mauvais goût presque plus encore que le bon, aient été et soient encore décisifs pour la carrière du talent.

Je crois pourtant utile de traiter ici brièvement la question de la transmission héréditaire et de la dégénérescence, ne serait-ce môme que pour combattre le pessimisme, qui est un poison destructeur pour les artistes de tout genre et les amis des arts. Mais je ne peux m'engager à cet effet dans la méthode biographique et statistique. En vieux statisticien, je connais trop bien les limites modestes tracées à cette méthode de connaissance ; sur ce terrain elle ne peut

1. Francis Galton, Hereditary Qenius;an inquiry into its laws and consequencei, London, 1869, page 249.

conduire qu'à tie grossières illusions. On clici'che et on ti'ouvc par son aide des contours, là où il n'y en a pas ; on dépouille les hommes réels de toute originalittS pour di^couvrir l'homme moyen « idéal » qui n'existe nulle part. La stalîstique sociale est un lac peu profond à la surface polie <ommc un miroir, mais au lit vaseux, semé de ti'ous cl »:ouvert de lianes, où le nageur éprouvé peut lui-mCrar j-ester cmboui'hé.

Les arguments sur lesquels on se fonde pour considérer l'omme développement maladif toute activité intellectuelle éminente, géniale, bien supérieure à la « saine moyenne », sont surtout les suivants :

1. La rareté relative de la transmission du génie et du Srand talent à travers plusieurs générations;

2. La présence fréquente de signes de dégénérescence cliez des hommes de génie ;

3. La présence, chez des hommes de génie, de formes aborlîves de névroses et de maladies mentales complètes ;

4. L'apparition fréquente d'accès de génie dans le cas di' folie complète et partielle (maltoïdes), comme conséquence directe de la maladie mentale.

Page 1