‹ Physiologie de la̕rtChapitre 40 sur 48 · I. La THASSMISS10\ UÉRÉDlTAmE IIL TALE.NT ET DU GÉME · texte numérisé non relu

I. La THASSMISS10\ UÉRÉDlTAmE IIL TALE.NT ET DU GÉME

Nous pouvons renoncer à chercher une distinction précise enti'e (aient et génie. Le dernier n'est pas possible sans kpremier, un grand talent peut être un petit génie, mais jamais un grand génie n'est un petit talent. Le talent esl toujours la condition préalable positive ; au comparatif il devient *( génial •*, ee que l'on accorde souvent par une exagération polie; le génie proprement dît, très rare forme le superlatif, la plus haute puissance. Mais nous ne désignons pas seulement par là le don naturel ou divin ; cette aptitude doit s'être encore montiée au jour avec une ampleur déterminée, elle doit avoir atteint une certaine maturité et perlé des fruits qui y répondent. De là l'incertitude de ces notioLii> : on confond l'aptitude avec ses résultats. Dans le domaine des arts en particulier, le génie ne se conçoit pas sans

la supériorité réelle la plus haute ; il n'est digne d'ôtre discuté que s'il a prouvé par des actes sa capacité de produire des chefs-d'œuvre. Car, tant que la preuve n'est pas là, nous ne pouvons pas savoir si l'énergie supposée par nous est suffisante pour atteindre le but. La force n'a pas le droit de rester au-dessous de la tâche.

Les découvertes, dit Laplace, consistent « dans le rapprochement d'idées qui vont l'une avec l'autre et demeuraient jusqu'alors isolées ». Etant admis que l'idée de génie réside dans la découverte, nous devrions tenir pour un peintre de génie celui qui a su combiner des conceptions isolées de la nature, connues ou môme inconnues, et en tirer des représentations entièrement nouvelles. Les esthéticiens qui penchent vers la métaphysique n'en demeureront sans doute pas d'accord ; ils cherchent le caractère génial dans la seule idée, dans la conception où brille l'esprit, dans « le contour idéal ». Mais les connaisseurs de notre temps et aussi des bonnes époques antérieures attachent le plus d'importance à l'interprétation de la nature : un Titien, un Dilrer, un Rembrandt leur semblent avoir du génie, non en raison des idées poétiques auxquelles ils ont donné un corps, mais avant tout en raison de leur style original, en raison de leur technique. Maint artiste, comme le grand Vélasquez, doit toute sa gloire à la seule reproduction originale, intelligente de la nature, à son équation géniale de la lumière î Par <'ontre des créations qui trahissent de simples vues poétiques et non une faculté d'exécution parfaitement proportionnée à la grandeur de la tâche, ne comptent pas au rang des « œuvres géniales » dans ce domaine. Tout au plus pouvons-nous parler alors de « dispositions géniales » chez un homme qui n'a pas su s'élever pourtant jusqu'au génie en peinture.

Ainsi donc, en premier lieu, on ne peut reconnaître le génie artistique sans une puissance supérieure de ce talent qui se révèle dans « l'art spécifique ». Et de plus, cette puissance supérieure doit avoir fait ses preuves. Or il faut, à cet effet, non seulement une heureuse occasion et un motif, mais encore l'acquis convenable, l'étude et l'éducation préa-

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lables. Le talent et le génie sont donc des produits de farleui's tiès divers, qui consistent pour une ^lande pari en ces éiénemcnls de i'exlslence snr lesquels lindividii n'a aucun pouvoir ou un pouvoir très limité. 11 nous faut toujours abstraire par la pensée ces événements, lorstiue nous voulons considérer les conditions psychopliysiques pures du talent et du génie, et cette abstraction est trt-s difficile, puisque ces événements, surtout l'acquisition d'images cl d'aptitudes pratiques, exercent enx-ménies une grande influence sur l'ensemble de l'organisation psychophysique cl laltt'rent.

Quant au problème de la transmission de dons intcUecluels, il a en à souffrir jusqu'alors d'une lausse hypothèse l'ondée, pour ainsi dire, sur la théorie de Flourens (page 27). On croyait l'activité intellectuelle liée an cerveau dans sa complexité ; on con<;ut donc aussi toute aplUude partie ulître, ainsi que le caractère particulier d'un homme, comme oi^anisation une, et faculté de l'àme « femiée ' «, A la lunûèrc de la théorie, chaque jour plus en honneur, de la localisation, nous ne pouvons au contraire, je l'ai amplement montré, concevoir la disposition innée à ce que nous appelons talenl et génie, que comme un concours de mémoires fondamentales aux tempéraments divers. Ces mémoires sont-elles données dans la génération nouvelle exactement conmie dans la précédente, le talent spécifique de l'ancCtre peut se déployer du nouveau; toute dilFérence dans la transmission d'une quelconque des mémoires fondamentales intéressées, influeni au contraire aussi sur la reproduction du talent original, el la mettra peut-être entièrement en question.

Soit par exemple le talent ou le génie d'un pelnti'e. Nous ne pouvons sans doute pas encore déteimineravec précision toute la série de facteurs psychologiques qui le constitucnl. avec leur modo d'association, mais on ne saurait douter

t. Gall ït Siiuriboini out in aussi i-iigi' une fluioiie voisine di' Id Uiùorîu iicfiK'llu de la lociilisntian, iiiiuiqui; trop u\i-ug«lve duiiti EPS eaiic)u9i<i]i£ phréiiolut;i((ues : les qualités intelteclurlli's lii^rlUes di' iian-iitn ir;dctit •lu pair avec ]:• Ii'aiigmi9iiii>a du la foriui- du eràue. Celte tlii^orie s'uti[>uiu sur le fait ((u'ini lili'ii des cas Ui euraiiti ressiitnbleut par l'esprit il relui de leui'S pi-re et inèri' dout ils ont hérité la roriiiu du crAue.

qu'il comporte avant tout un sens visuel très développé, une faculté de reconnaissance sih'e , une forte mémoire activt' pour les discontinuités colorées (mémoire capable de reproduire par voie motrice les images mnémoniques en travail dans la mémoire latente de chaque homme), et surtout un jeu facile des communications avec les éléments moteurs qui rendent possible le travail de la main. Un seul de ces fadeurs ^ienl-il à manquer, la répétition du talent paternel est impossible ; le fils parviendra peut-être au mérite d'un connaisseur distingué, d'un artisan ou manipulateur habile, mais non d'un peintre du môme rang que le père. La faculté automatique de reconnaissance (assimilation) peut fonctionner, par exemple, dans tous les registres du sens visuel avec une grande promptitude et une grande finesse, les images génériques spontanées peuvent posséder môme une mobilité extraordinaire, tant qu'il s'agit de la ciltique de perceptions actuelles, mais ces images délicates manquent de l'accroissement de tension qui les élève audessus du seuil de l'innervation motrice. Le passage de ce seuil n'entraîne même pas à sa suite la prise de conscience des images ; peut-ôtre est-ce justement ce caractère insaisissable du phénomène qui en a empêché jusqu'ici lintelligence et a induit maint artiste, pourvu d'une faculté d'assimilation moyenne, mais d'une bonne innervation de la main, à tenir le jugement artistique et la pratique de l'art pour deux faits congéniaux inséparables, à dédaigner le premier en l'absence du second.

Les facteurs du talent spécifique ressortent plus clairement encore que dans le domaine des arts plastiques, dans celui de la musique. Une première preuve caractéristique eu est le sens si variable attribué au mot « musicien » : l'homme en réalité non musicien, entend par là le maniement plus ou moins habile d'un instrument ou de la technique vocale, c'est-à-dire de connaissances acquises par l'étude ; le bou musicien et connaisseur en musique entend par là au contraire la soudaineté et la combinaison assurées de souvenirs musicaux, le senliment sûr pour la « régularité harmonique », la faculté d' « entendre au-déhors », la mobilité dans

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HÉRÉDITÉ Dl TALENT ; GÉNIE ET DÉGÉNÉRESCENCE 199

la projection (Finiages antérioures sur des impressions récentes, ce qui permet de s'assimiler des matériaux nouveaux, etc. L'élément sensoriel et l'élément moteur sont soumis ici à des conditions spéciales de développement; dans chacun do ces domaines, nous pouvons admettre des variétés dans les tempéraments, dans la consistance et dans l'empressement des souvenirs à répondre à notre appel, pour ainsi dire des différences de « présence d'esprit ». A tout cela viennent se joindre encore l(»s divers états de tension, de la plus latente à celle qui est la plus clairement conscier^te, les complications dues à des artifices mnémotechniques. II y a des gens « très musiciens », qui n'ont pas le moindre talent pour lire à vue et déchiffrer un morceau de musique ; d'autres déchiffrent brillamment et môme avec un profond sentiment musical, mais sont hors d'état d'apprendre par cœur un morceau de quelque étendue ; plus d'un excelle dans le rythme consécutif, qui est faible dans le rythme simultané, etc. Un grand rôle revient partout ici au partage de l'attention, laquelle, en partie latente et en partie manifeste, doit suivre ses voies propres en plusieurs centres à la fois et demeurer pourtant hulépendante du courant principal en toutes ses ramifications. Il en est tout à fait de môme dans le travail de reproduction du peintre et du sculpteur.

Le talent n'est donc pas transmis, en réalité, à titre d'organisation unique, mais la possibilité de renouvellement du talent paternel dépend, au point de vue psychologique pur, du maintien des tempéraments des mémoires fondamentales en jeu et de leurs associations. Qu'on se représente maintenant les nombreuses conditions d'existence et qualités fonctionnelles qu'il nous a fallu reconnaître à chacune des mémoires fondamentales, qu'on pense au dualisme, aux organes périphériques, etc., et l'on accordera que, môme en des circonstances particulièrement favorables, la reproduction exacte du talent paternel devrait ôtre considérée comme une sorte de miracle. Elle ne serait, en vérité, concevable ([ue dans l'hypothèse où la mère, dans l'acte de génération, observerait une attitude toute passive, par rapport aux mémoires fondamentales en question, c'est-à-dire laisserait le

champ libre aux influences paternelles, ou bien si son apport dans la transmission se confondait si bien à tous égards avec celui du père, que dans toutes les mémoires fondamentales les tempéraments paternels dussent renaître de nouveau.

La dernière hypothèse suppose une coïncidence curieuse, réalisée à peine une fois peut-ôtre sur des millions de cas; la première, de son côté, n'est guère soutenable au point de vue biologique. Dans tout le monde organisé, nous observons, il est vrai, en des conditions favorables, un progrès successif, une lente élévation dw standard of life, mais nulle part un « doublement » d'organisations simples. Un tel doublement devrait avoir lieu, je l'ai déjà expliqué pour la moitié paternelle du noyau de segmentation (chap. i^*"), si la part génératrice de la mère était égale à zéro. On accordera sans réserve qu'une telle hypothèse est monstrueuse pour l'ensemble de la génération. Mais je vais plus loin et dis : elle me paraît aussi contre nature en ce qui concerne les mémoires fondamentales isolées. Tant qu'il n'y a pas preuve du contraire, il nous faut bien raisonnablement admettre une participation des père et mère à tous les organes et conformations de notre organisme. La participation peut n'ôlre pas uniforme à tous les égards, l'inégalité peut même être la règle ; 'il se peut que non seulement l'élément sénile cède à la force juvénile, mais en général ce qui est fatigué à ce qui a été ménagé (chap. rO; il se peut que l'héritage d'une des deux parts reste à l'état de disposition latente dans l'individu engendré, pour n'acquérir que dans une génération ultérieure le principe de force vivante (atavisme, transmission des grands -parents aux petits-enfants, etc.), ou que certains instincts de l'un soient altérés dans leur seule intensité et leur mobilité par les instincts correspondants de l'autre, et reçoivent un autre accroissement de tension ou une autre nutrition, — mais la coopération, en général, se produit de quelque manière sans exception pour l'organisme tout entier. Je comparerais volontiers ce phénomène aux nombreux serrements de main que nous échangeons avec nos connaissances dans le cours

d'une scniaîne ; d'après iios tlîsposilions, notre sympatluf.-, nous serrons nous-mûincs avec plus de force ou d'émoUon; la pression contraire est aussi dilTérente d'un cas à (autre, c! des deux parts il n'y a guère jamais parfaite égalilé dans l'innervation el le déplacement de force. Des suggestions psjchopliysiques analogues à celles que nous C-prouvons dans le serrement de main peuvent s'appliquer aussi, mutaiis mutandis, à la formation des nombreuses mémoires fond;imentales nouvelles avec les deus moitiés des germes do parents.

La loi idéale de la transmission ne peut donc se cnncevoiicomme vraiment ri^alisée que dans le cas où le père et h\ mère présentent une similitude parfaite sous tous les rapports (à l'exception, bien entendu, des dissemblances dues i\ ta différence de sexe). La formule serait : (a : 2] -[- [Ji : 2) ^ (a + V) : 2. C'est à peu près le cas cbez des animaux de race pure, maintenue à travers des centaines de générations : mais, ici mCme, les acquisitions individuelles exercent unr grande influence, évidente dans le cTOisement d'exemplaire s sauvages et appiivoisés de la miîmc espèce. GIick l'iiommi'. cette similitude de l'espèce ne se réalise presque jamais plus : les dilTércnciations, favorisées par des influences sociales, professionnelles, climatériques, nuliitives, etc., et sui-tout par des croisements disparates sans nombre (métis) sont répandues sur toute la race humaine civilisée. Dès les temps piiniitifs, les migrations de peuples, mille guerres et transplantations violentes y ont pourvu, le reste est l'œuvre de^ relations pacifiques. Là même on les foi'mes exlérieu>'es semblent en harmonie parfaite, régnent souvent les difl'érences les plus frappantes dans les mémoires sensorielles l'I motiices et l'ensemble des dispositions vitales. A ces diffi'rences primitives viennent s'ajouter encore, nouveaux obstacles à la transmission symétrique du talent, plusieurs auties raisons décisives, que je me home à indiquer biirvement.

Dans le croisement d'animaux sauvages et domestiques de la même espèce [les canai-ds, par exemple), il va, chez les jeunes, prédominance habituelle des souvenirs de Vcspèci'

clemeinrs plus constants; de môme nous pouvons supposer aussi chez l'homme une victoire de la partie dont les mémoires fondamentales ont été les moins modifiées, dans les dernières générations, par des croisements disparates ou de nouvelles acquisitions intellectuelles. Le rejeton d'une vieille famille de savants ou d'artistes, ou d'une famille princièn» dénaturalisée par nomhre d'unions internationales, n'aui-a guère chance, ceieris pariMis^ de voir ses propres mémoires fondamentales l'emporter chez les enfants engendrés avec une paysanne de race. Les mémoires pures ménagées (mais non atrophiées!) exercent une action d'autant plus forte dans la forme de l'atavisme, que les fonctions des sens et des instincts s'étaient organisées en propriétés automatiques de l'espèce*. 11 semble régner ici une loi semblable à celle qui régit le déclin individuel des souvenirs (page 66) : on pourrait la dénommer « loi de régression de la transmission héréditaire ». Pour les mémoires fondamentales isolées^ V avantage appartient, dans la propagation, à celle des organisations qui possède la force coercitive innée la plus grande, ■Sous ne pouvons pas attendre de la nature de tendres égards pour les enfants gâtés de notre civilisation, pour nos idéals et nos jouissances, et il est peut-ôtre bon que les plantes de notre culture intellectuelle en serre chaude ne croissent pas à ciel ouvert, et que nous soyons obligés, pour notre propre conservation, de retourner toujours de nouveau aux sources naturelles de toute énergie.

La môme loi explique peul-ôire aussi la prédominance souvent remarquée du procréateur le plus jeune sur le plus vieux.

1. Très instructifs sont les résultats curieux d'un croisement unilatéraL Ril)ot, Héréditff^ écrit à ce sujet : « S'il y a mélange d'un blanc avec un nèirre, puis du fruit de cette union avec un blanc encore et ainsi de suite, on voit s'affirmer de plus en plus à cliacjue génération nouvelle la prédominance du type blanc. L'espèce blanche pure réapparaît au cinquième degré. Si l'on pratique le croisement exclusif de nègres, il faut alors moins de temps encore pour ramener le type nègre dans son intégrité : il réapparaît dès la troisième génération. » La transmission des types s'étend sans aucun doute non seulement au teint, mais à l'homme tout entier, plus encore peut-être aux quahtés I»sychiques qu'aux qualités purement corporelles. L'influence des mémoires fondamentales plus longtemps ménagées est évidente. Aussi Michelet a-t-il raison de dire des rois français, dont les ancêtres femmes étaient presque toutes d'origine allemande, qu'ils étaient à proprement parler des Germains. 11 en est de même de la maison régnante de Russie et de i)res(iue toutes les autres.

(Los Olifants du vieux Gœtlie ressemblent à la mère plus jeune, dépourvue d'esprit, mais saine et gaillarde.) Cependant c'est moins la différence d'âge en soi, qui est décisive à mon sens, que le degré de fatigue provoquée par des acquisitions nouvelles, etc. Un jeune homme de vingt ans, vieilli par des efforts intellectuels, se trouve dans un état d'infériorité évidente en face d'une paysanne forte et vigoureuse do quarante. Mais souvent la loi est traversée par des particularités individuelles. On peut penser que la fécondation comme telle dérive aussi d'une sorte de mémoire fondamentale, qui a son tempérament propre dans chaque individu et entretient à son tour des relations particulières avec les autres mémoires fondamentales. Le tempérament d'une telle mémoire de la fécondation n'aurait pas justement à dépendre de l'énergie et de la force de l'instinct (lit sexuel *.

De tous ces détails, nous savons très peu de chose ; môme l'observation médicale la plus consciencieuse en un cas particulier, a encore à comptei* avec un si grand nombre de facteurs connus et inconnus, qu'il faut se garder de désespérer de la loi « idéale » ou d'établir à sa place d'autres lois u statistiques ».

Ainsi, les assertions souvent répétées que des qualités éminenles proviennent en général de la mère, ou que des hommes de mérite transmettent leurs qualités plutôt à leurs filles qu'à leurs fils, ou que la transmission de certaines particularités saute volontiers par dessus une ou plusieurs générations pour apparaître alors en des lignes collatérales, ces assertions et autres semblables sur le « changement de sexe », H le changement de génération », « la transmission indirecte » ou môme encore « la transmission par influence » *, se fondent

1. Les enfants de ramour doivent sans doute être, non seulement plus beaux, mais encore plus intelligents (jue les autres. Voir Le roi Lear^ 1, 2 (Monologue d'Edmund). Ltî nombre des bâtards pleins de feu qui se vantaient même de leur origine n'est pas médiocre. Une consécpience de la théorie des bâtards serait peut-ùtre l'hypothèse que, dans la génération, la partie la plus ardente a plus de chance de transmettre ses propres (lualités.

2. Voir pour plus de détails Uibot, Hérédité. En particulier les tableaux historiques pour la transmission de père à lille de mère à fils. Voir aussi le

20'i PHYSIOLOGIE DE L'ART

sur des séries de cas plus ou moins sûrs, empruntés à Thisloire ou à la pathologie, auxquelles on pourrait opposer d'autres séries de cas conti*adictoii"es. Les tableaux statistiques de ce genre prouvent seulement, selon moi, Tambiguité de la loi idéale, mais non sa caducité. Je croîs même risqué d'attribuer ici à la statistique pathologique pure une force probante exclusive, quoique les résultats semblent en être favorables à la transmission directe d'un sexe à l'autre. Baillarger et autres ont trouvé, en effet, que le fléau héréditaire provient plutôt du père chez les hommes malades d'esprit, plutôt de la mère chez des femmes *. Mais outre que Iq plus chez un môme sexe n'est pas très grand et que la détermination des charges héréditaires présente des difficultés multiples, on peut se demander si l'hérédité de dispositions et germes maladifs autorise à conclure directement à l'hérédité de l'état sain des différentes mémoires fondamentales qui consli tuent un système perceptif compliqué. Virchow a démontré qu'une cellule isolée peut devenir malade; or, on accordera que la maladie d'une cellule isolée peut s'étendre sans peine à de vastes foyers, mais que l'état sain d'une cellule isolée ne saurait guère ramener à la santé un foyer malade. Ribot remarque très justement : « Tenir de ses parents (ou de l'un d'eux) une disposition morbide, qui peut encore une fois conduire à la démence totale ou partielle, à des hallucinations ou au dérangement d'esprit, ne signifie nullement qu'il y a transmission de toute la constilulion psychique, du caractère, du génie, de l'habileté dans le travail scientifique ou artistique, de la mémoire, des passions et des sentiments; l'expérience fournit la preuve du contraire ». Soit, en termes plus précis : un organe déterminé, ou une mémoire fondamentale isolée, peut tenir surtout du père sa saine conslitu-

«•hapitre : Influence de la race et de l'hérédité sur le génie et la folie, dans Lonibroso, L'homme de génia.

1. Voir les chiffres chez Ribot, Hérédité, Une statistique soumise eu 18G0 au gouvernement français révéla, sur 1,000 hommes atteints de maladie mentale, hérédité chez 128 du côté du père, chez 110 du coté de la mère; sur 1,000 femmes hérédité, chez 130 du côté de la mère, chez 100 seulement du côté du père. Chez 26 hommes et femmes des deux côtés il y avait double hérédité. Les chiffres de Baillarger laissent reconnaître aussi en général une prédominance de la transmission héréditaire maternelle.

lion et son tempérament normal, et pourtant de la mère sa tendance à devenir malade, ou inversement.

Mais la transmission de l'organisation physiologique n'épuise pas, comme je l'ai déjà indiqué, les conditions de l'épanouissement du génie. Il demande encore, dans le domaine dos arts plastiques en particulier, une certaine aptitude spécifique qui n'apparaît nulle part d'elle -môme et ne s*ac- ([uiert pas non plus dans le cours habituel de notre dressage scolaire moderne. Ce n'est pourtant pas un simple effet du hasard, si presque tous les grands maîtres ont reçu, dès leur première jeunesse et en vue de leur carrière, une ins- Iruction très forte qui leur a épargné le tourment d'étudier encore, dans leurs années de maturité virile, les éléments, la partie mécanique pure *. C'est à ce précoce apprentissage, souvent très dur, qu'il faut rapporter sans doute pour une grande part l'étonnante possession des moyens techniques, la mémoire lumineuse étendue, la finesse et la sûreté de composition des Raphaël, des Durer, des Holhein, des Rubens, etc.

Nous savons aussi que, plus d'une fois, c'est un père rigoureux, lui-môme peut-ôtre artiste modeste, qui a mis le lils sur la voie de la gloire. Or, l'expérience nous a appris depuis longtemps que, en règle générale, des hommes importants et célèbres n'ont ni le temps ni le désir de se consacrer à l'éducation consciencieuse et à l'instruction professionnelle préparatoire de leurs fils ; ces derniers, d'autre part, gâtés par l'éclat et l'aisance de la maison paternelle, découragés aussi peut-ôtre par les succès du père, préfèrent s'adonner aux joies de l'existence qu'à un travail ingrat. Il est possible ainsi qu'une disposition héréditaire réellement donnée, ne parvienne que dans une faible mesure, ou peutôtre môme pas du tout, à se développer.

Mais les choses pourtant se passent mieux, en fait d'hérédité, dans le monde qui nous occupe.

Tandis que les philosophes, explorateurs, inventeurs, poètes (»t compositeurs célèbres (les visionnaires) sont presque tou-

l. Voir sur ce point mes ld€ii sur renseignement du dessin et la culture de la vocation f 2* édition, page 3.

2il6 PHYSIOLOGIE DE VÂKT

jours demeurés sans postérité de valeur quelque peu égale, l'histoire des arts plastiques peut montrer des séries eutières de familles pleines de talent ou du moins d'activilé artistique. Tels, en Italie, les Mantegna, Lippi, Raphaël, Titien- Vecelli, Luini, Bassano, Robbia, Palma, Cagliari, Caravago, Campi, Abate, Udine, Gaddi, Zuccaro, Tiepolo, etc.; en Allemagne, les Burgkmair, Srhûufelin, Durer, Holbein, Beham, Hirschvogel, Stimmer, Merian, Saudrart, Rugendas, Preislor, Tischbein, Kaulbach, Voltz, Mejerheim, etc.; en France, les Poussin, Troy, Vouet, Jouvenet, Boulogne, Coypel, etc.; en Espagne, les Herrera, Rodriguez, Fernandez; dans les Pays- Bas et les Flandres, un nombre surprenant, tels les Van Eyck, Massys, Weyden, Ruisdael, Teniers, Ostade, Brueghel. Bloemart, Grebber, Vos, Balen, Jordaens, Hais, Cu\t), Helsl, Everdingen, Goltzius, Heem, Goyen, Neer, Mieris, Mierevelt, Mytens, Netscher, Ryckaert, Wouverman, Horemans, Moucheron, Huysum, Huysmans, Francken, Camphuyzen, Van de Welde, Terborch, Verkolje, etc. *.

Dans ces familles, à côté desquelles on pourrait en placer des centaines d'autres moins connues, la pratique de lart se perpétue parfois à travers plusieurs générations, ici en voie de progrès, là de déclin. Tantôt l'évolution commence avecun habile orfèvre ou tailleur de pierres pour finir avec un peintre célèbre, tantôt elle s'ouvre avec une célébrité pour se fermer avec un petit architecte, graveur ou enlumineur. L'histoire naturelle spéciale de telles familles serait des plus intéressantes ; mais, pour en conclure à des lois éventuelles que la nature suivrait dans la reproduction, la division et l'accroissement du talent, nous aurions besoin d'observations très exactes et minutieuses, comme il n'est guère possible d'en faire sur des familles vivantes. Sur les femmes des anciens artistes (qui ont aussi peu que d'autres épousé pour le talent), nous ne possédons, le plus souvent, que très peu de renseignements, et ils seraient justement essentiels dans la question de savoir pourquoi ie talent productif s'est rarement transmis, c'est-à-dire

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