‹ Physiologie de la̕rtChapitre 4 sur 48 · LES FORMES · texte numérisé non relu

LES FORMES

La vision monoculaire et dinoculaire ,

Nous sommes tellement habitués à voir avec nos deux yeux, que nous avons peine à nous représenter les fonctions d'un œil unique. Il serait utile cependant de les isoler, pour mieux comprendre Tappareil si compliqué de la vision binoculaire.

1. Il serait intéressant de rechercher quel temps est nécessaire pour se remémorer une chose vue et mettre la main en action.

Imaginons un aveugle-né, qui, à la suite cVunc opération heureuse, serait devenu voyant de Tœil droit ou de Toeil gauche. Dans la masse confuse qui frapperait son regard, il s'efforcerait de distinguer quelque chose. Cet adulte n'agirait point comme l'enfant, qui laisse vaguer ses yeux dans le bleu; il fixerait les divers points des objets, pour les rapporter à ses impressions tactiles antérieures, à ce qu'on lui en a dit, etc. Or, si l'œil n'a pas d'exercice à faire pour regarder les objets éloignés, il faut, au contraire, pour fixer les objets rapprochés, qu'il s'accommode, s'adapte. L'œil normal au repos, Helmholtz Ta montré, est disposé pour voir à distance, et n'a pas besoin, alors, de s'adapter ; mais la fixation exige des changements appropriés dans le système actif de lentilles qui constitue l'œil et le distingue du simple appareil photographique. Comment donc se comporterait un œil unique à l'égard de la profondeur et de la distance?

Grâce à l'adaptation, cet œil apprécierait déjà une des figures les plus importantes de l'espace, la profondeur. Je trouve, écrit M. Hirth, que l'image absolue de la profondeur, pour des points éloignés, est plus grande dans la vision monoculaire : on y exagère l'éloignement ; en revanche, la vision binoculaire garde l'avantage dans l'appréciation exacte à des distances moyennes. On peut s'en convaincre, si l'on descend un escalier raide en fermant un œil, ou si l'on veut saisir avec la main un objet qu'on ne connaît pas. La combinaison des images de largeur et de profondeur est faible ; le champ visuel qui affecte, pour les deux yeux, la forme idéale d'une demi-sphère, prend, pour l'œil unique, celle d'un entonnoir aplati. Le champ de la vision monoculaire paraît comme une peinture, qui n'a de profondeur qu'en un seul point, celui que l'on fixe. Nous le reconnaîtrions sans peine, si nous n'étions familiarisés avec la perspective. Un peintre borgne réussirait mieux à rendre les lointains horizons que le portrait. On reviendra plus bas sur ces remarques.

Le tout n'est pas que l'œil s'adapte ; la fixation du regard est indispensable. Nous croyons voir tout ce qui est enfermé dans le champ visuel ; la vision, pourtant, n'est bien claire qu'en un point. Figurons-nous une plaque photographique qui ne serait parfaitement sensibilisée qu'en son milieu : telle notre rétine perçoit des images inégalement nettes, en raison de la sensibilité différente des éléments nerveux qui s'épanouissent en ses parties. L'image sentie par la rétine (ou plutôt par l'œil intérieur) est subjective, par rapport à l'image objective que la lentille lui envoie.

INTRODUCTION VII

Plusieurs expériences démontrent le peu de netteté de l'image en dehors de la tache jaune. De ce point à la périphérie, elle décroît rapidement; seule, rappréclation de la quantité de lumière générale ne s'affaiblit pas, et c'est encore un fait que la vue indirecte est plus distincte dans la demiobscurité. L'irradiation augmente aussi, à mesure que l'image approche de la périphérie : les Pléiades, qui sont des points quand on les fixe directement dans le ciel, forment dans la vision indirecte une grosse tache brillante.

La facilité que nous avons à fixer successivement et avec rapidité plusieurs parties du champ visuel, ne laisse pas découvrir ces phénomènes à la plupart des hommes, et remédie, dans la pratique ordinaire, au défaut de netteté. Mais l'artiste est obligé, plus qu'un autre, à embrasser un large champ visuel, à en apprécier les contours et les colorations, les dimensions et les rapports. Pour comprendre le tableau, il lui faut en môme temps pénétrer les détails et reconnaître l'ensemble. Nul doute que, pour l'estimation des masses, le défaut de netteté des parties du champ vues indirectement ne lui soit avantageux en quelque manière, et il est probable môme que l'harmonie du tableau serait troublée s'il en voyait toutes les parties aussi clairement qu'au centre optique. La limitation de la claire vue favorise plutôt l'intuition artistique, grâce à la promptitude avec laquelle on s'oriente dans le champ visuel, en s'y aidant surtout de l'attention indirecte.

Dans ces rapports intimes et cette alternance entre l'adaptation, la fixation (mouvements de l'œil) et l'attention indirecte, consiste expressément ce que M. Hirth appelle la technique de la vision artistique. Fermez un œil, nous dit-il, et regardez la pointe du nez d'une personne assise à quelques pieds de vous. Après avoir fixé un moment la pointe de son nez, vous n'en saurez pas plus long qu'auparavant ; mais si vous fixez ensuite son œil droit, et en gardez l'image consécutive, puis revenez encore à la pointe du nez en n'accordant plus à l'œil qu'une attention indirecte, vous serez étonné de voir maintenant ce dernier d'une manière beaucoup plus nette. Faites ainsi pour toutes les parties caractéristiques du visage, en tâchant de conserver les images qu'elles laissent, et le résultat sera que vous aurez enfin une image d'ensemble bien plus claire, quand môme vous ne fixeriez qu'un point indéterminé. Jusqu'ici, l'œil se mouvait seul. Déplacez à la fois le corps, la tôte, et vous verrez le jeu de l'ombre et de la lumière : le travail préparatoire de l'exécution sera accompli.

Nous avons dit plus jliaut que l'impression absolue de profondeur est plus grande pour un seul œil que pour les

Figure 4, — Élargissement binoculaire.

a est le point de fixation des deux yeux. Sur la double ligne au-dessous de R et L est représentée la projection de la ligure ABCDEF. Les points marqués D figurent les points identiques lorsqu'on fixe le point a.

deux yeux. En revanche, dans la vision binoculaire, les objets situés dans une chambre, par exemple, à une certaine

INTRODUCTION IX

distance de l'observateur, lui paraissent plus massifs, plus relevés, éclairés plus vivement, et il semble même, après un peu de temps, que non seulement les meubles delà chambre, mais encore les murs, les portes et les fenêtres, ont augmenté de largeur. C'est là une observation, pense M. Hirth, qui n'a jamais été faite.

Ces effets sont dus, comme les images doubles, à l'écartement des deux yeux. Bien que cet écartement ne soit que de 6 1/2 à 7 centimètres en moyenne, il suffit à donner plus de volume à notre sensation de l'espace*. La convergence des deux rayons visuels a bien lieu, en effet, sur un point a. Mais elle concerne la position de l'objet dans l'espace (éloignement, hauteur, largeur), non son apparence: celle-ci dépend de l'éclairage, qui peut n'être pas le même pour les deux yeux. On le comprendra sans peine, si l'on imagine que le point a est une perle, éclairée de telle façon que l'un des deux yeux seulement en perçoive le point brillant.

Notre champ visuel est en réalité un système de doubles sphères en nombre infini. Elles ne se rencontrent que dans le plan médian du champ, c'est-à-dire que tous les points qui sont vus mathématiquement simples doivent se trouver dans ce plan. Que penser alors des points dits similaires, ou identiques, ceux du moins qui ne coïncident pas avec la ligne de visée des deux yeux et occupent, dans la vision indirecte, des positions correspondantes sur les deux rétines par rapport à la tache jaune ? Selon M. Hirth, ce ne seraient que « des points en l'air » : il arrive rarement qu'ils touchent la surface des corps et surtout qu'ils tombent sur une même continuité réelle du champ visuel. Les points identiques des physiciens sont des fictions de laboratoire, qui se placent docilement où on les met. Dans la pratique, ils n'ont aucune importance.

J'ai vainement essayé de voir ces points, déclare M. Hirth ; j'ai toujours été dupe d'illusions optiques. Il doute même que, à l'ordinaire, les deux rétines soient vraiment en état de recevoir les images des points identiques exactement d'après le calcul mathématique. Cela fût-il, il faudrait remarquer en outre qu'il ne s'agit pas, dans la vision « libre », de points mathématiques, mais de lumières et de rayons réfléchis, d'autant plus différents pour chacun des deux yeux que le point est plus éloigné de leur plan médian. Pour tous les points identiques, enfin, qui ne sont pas situés dans le

1. La figure ci-contre est destinée à rendre apparents les faits dont il vient d'être parlé.

plan vertical du point visé, Fadaptation de chaque œil ne suffit plus. Tandis que l'un perçoit une image distincte, l'autre perçoit une image diffuse. Il ne saurait donc être question d'une vue simple avec les deux yeux, — et pas toujours môme pour un point visé par les deux yeux, dans le cas de la perle, par exemple.

Quelle est, maintenant, la grandeur du champ visuel commun, — c'est-à-dire celui qui se projette sur les deux rétines ? Nous ne sommes que trop portés à l'exagérer et à oublier que, lorsque nous avons les deux yeux ouverts, il est des parties grandes, à droite et à gauche, que nous voyons avec un œil seulement. Le champ a la forme d'un cœur ; sa largeur varie entre 70 et 100 degrés dim cercle dont le centre serait placé entre les deux yeux. Nous voyons 8 à 10 pas en largeur

Fiff, ^. — a-b est vu avec Toeil droit Fig. 5. — fi-A, k-l, et le point de fixa- (R) ; c-d avec Tœil gauche (L) ; b-c tion i seulement sont vus avec les avec les deux yeux. deux yeux; h-i n'est vu que de

gauche, et i-h de droite.

du mur d'une chambre dont nous sommes éloignés de 4 à 5 pas * ; au-delà, à droite et à gauche, nous voyons simple^ ou d'un seul œil.

Autre fait important. Si nous promenons une petite flamme horizontalement, en l'éloignant de la ligne de visée, elle paraît, tant qu'elle reste dans le champ de la \ision binoculaire,

1. Un fort nez aquilin, un front proéminent, des moustaches très fournies, restreignent chez quelques hommes la grandeur ordinaire du champ visuel commun.

INTRODUCTION XI

(l'abord double, puis simple, puis encore double ou agrandie, jusqu'à ce qu'elle entre dans le champ de la vision monoculaire, où de nouveau elle est vue simple. Des limitations partielles se produisent donc, môme. dans le champ commun. La question de savoir de quelle manière les défauts d'une des rétines sont compensés par l'image que donne l'autre, et quels rapports ont ces comblements avec l'image composée, est un problème qui mériterait un examen particulier. A ces faits se rattache, selon M.Hirth, l'observation que les moitiés Ultérieures des deux champs monoculaires (à droite et à gauche), non seulement apparaissent plus nettement dans la vision indirecte, mais encore sont plus accessibles à l'attention indirecte que les moitiés extérieures.

Il existe une troisième catégorie de perceptions monoculaires dans la vue complète. Celles-là sont les plus importantes de toutes. Si nous regardons une ligne horizontale, en fixant l'un quelconque de ses points, soit par une ouverture, soit par delà un corps interposé, cette ligne est vue en partie avec les deux yeux, en partie avec l'œil droit ou avec l'œil gauche. Or, cela arrive des milliers de fois, dans une forêt, par exemple, où le nombre des coulisses interposées est à l'infini. La sensation de profondeur qui en résulte est frappante, dès que nous regardons alternativement avec les deux yeux et avec un seul.

Le droit du plus fort.

Il ne serait pas exact, malgré cela, de parler d'une criblure du champ binoculaire. Il ne s'y produit pas une diminution, mais un achèvement plastique; les mille accidents qui dispersent notre vue ont surtout pour résultat de donner plus de corps aux objets. Ces additions de la vision monoculaire ne sont rendues possibles, d'ailleurs, que par un élargissement de toutes les dimensions horizontales dans le champ visuel commun, et en quelque sorte par un renflement latéral de ce champ. Ce fait repose sur une loi qui peut être formulée dans les termes suivants :

« Lorsque les images d'un même objet projetées sur les deux rétines diffèrent de grandeur, ou sont disparates eu égard à leur position par rapport au centre optique, la fusion des deux images a lieu de cette façon — d'une manière générale — que la plus grande, celle qui occupe le plus d'espace, donne sa mesure à la perception. »

Nous avons ici un cas particulier de la loi générale suivant laquelle, entre plusieurs excitations de môme nature qui arrivent ensemble dans un môme cercle de sensations de notre système nerveux, c'est toujours la plus intense, la plus forte, la plus volumineuse, qui domine. Des excitations moins étendues peuvent bien soutenir la plus forte, mais elles ne peuvent pas en affaiblir la quantité ni altérer essentiellement le sentiment de son extension, de son volume. Très souvent môme, rimage gauche plus petite, mais plus claire, prôte son dessin distinct à l'image droite, qui est plus grande, mais fondue, et vice versa. Que l'on examine, à cet égard, les personnes dont la portée de la vue est différente pour les deux yeux * l Dans le cas actuel, le cercle de la sensation, c'est la partie du cerveau où viennent s'associer les excitations des deux rétines, et que M. Hirth appelle Vœil intérieur.

On pourrait peut-ôtre formuler cette loi autrement, et, par exemple, distinguer entre la réunion d'images de grandeur inégale, et la réunion d'images d'égale grandeur, mais qui ne sont pas projetées sur des parties correspondantes des deux rétines. Je ne l'ai pas fait, écrit M. Hirth, étant persuadé que le droit du plus fort qui s'exerce dans les deux cas repose sur une seule et môme nécessité physiologique. L'organe associant des deux yeux — l'œil intérieur — a justement le pouvoir d'adapter l'image trop petite de l'un des yeux au cadre d'une image plus grande de l'autre œil*; il n'a pas celui de réduire une grande image à une plus petite dimension. Il est difficile, au reste, de marquer une limite entre les deux cas, par cette raison surtout que, si les objets sont à une distance inégale des deux yeux ou placés obliquement, il arrive en général qu'une môme partie apparaît plus grande sur l'une des rétines que sur l'autre.

1. M. Hirth pense que la disposition à réunir des images inégales n'est pas la môme chez tous les hommes, mais qu'elle peut se perfectionner par l'exercice ; aussi la juge-t-il inconstante, comme bien d'autres dispositions de l'organe central, dont la fatigue diminue la dilatabilité des sensations.

2. Ou se convaincra aisément que, dans la fusion de deux images inégales, Tune n'est pas absolument éliminée, si, regardant un objet avec l'œil gauche nu et l'œil droit muni d'un verre grossissant, on le disjjose de telle sorte que l'œil gauche en voit des parties que le droit ne peut pas voir. Ces parties semblent alors, pour l'œil gauche qui les voit dans leur grandeur naturelle, compléter l'image agrandie. Pour les figures régulières, il se produit ici une liaison remarquable, et la continuité est conservée autant qu'il est possible. Mais cette observation prouve en même temps que l'image de la rétine gauche n'est pas agrandie tout entière, et ne l'est qu'autant que les parties vues de gauche sont aussi perçues (agrandies) à droite. Nous avons ici la sensation, comme si les parties vues de gauche, avec l'œil nu, étaient situées un peu plus en arrière, ce qui concorde avec d'autres remarques de l'auteur sur la vision monoculaire.

INTRODUCTION XIII

A ce point de vue, le fait de voir simple dans le champ binoculaire ne paraît donc qu'une conséquence, un résultat inévitable, en certains cas, de la vision avec les deux yeux. La condition déterminante est ici la projection sur les deux rétines de deux images différemment limitées, qui fait « que toutes les dimensions dans le sens du méridien horizontal paraissent nécessairement doublées ou agrandies dans le champ visuel commun, de telle façon qu'à ce que l'un des yeux voit il s'ajoute quelque chose de ce que voit l'autre * ». Ces agrandissements sont bien trop faibles quelquefois pour nous frapper ; ils existent cependant, et, dans leur ensemble, ils produisent l'apparence solide des objets et la perspective binoculaire, que nous pourrions appeler aussi pittoresque, pour la distinguer de la perspective linéaire rapportée à un seul œil. Il ne serait pas téméraire de dire que « la concurrence des images doublées ou agrandies, avec leurs déplacements et leurs différences d'éclairage, engendre le sentiment même de l'espace ».

Ce sentiment de l'espace binoculaire est très complexe, et change d'après la position du point flxé a dans le champ visuel commun. Toutes les dimensions horizontales en avant de a paraissent grandir vers la droite pour l'œil gauche, vers la gauche pour l'œil droit ; celles au-delà de a, vers la gauche pour l'œil gauche, vers la droite pour l'œil droit. Cet effet décroît de la ligne des deux yeux au point flxé, puis croît de nouveau au-delà de ce point. Si Fobjet vu indirectement est assez rapproché des yeux, la double image ne peut pas être réduite ; plus il est rapproché de a, plus facile il nous devient de faire concourir ou flotter les deux images en une seule. L'agrandissement persiste néanmoins, si insigniflant qu'il puisse être ; il n'y a ici qu'une combinaison des deux vues, sans que rien de son champ visuel propre soit retranché à aucun des yeux, et nullement, comme on l'a cru si longtemps, une vue simple au sens de vue monoculaire I Même chose pour les objets placés derrière a\ à mesure qu'ils s'en éloignent, la fusion des deux images devient impossible, — sauf que, si le point a est très distant de nous, à l'inflni, les doubles images dans la vue indirecte (indistincte) ne sont plus perçues comme telles, mais senties comme un effet de perspective.

On peut se rendre compte de ces faits avec des appareils très primitifs, par exemple un crayon, ou un petit bâton di-

1. Nagel a bien constaté des faits de ce genre, mais il n'en a tiré aucune conclusion en ce qui concerne la sensation d'espace dans la vision binoculaire.

visé en centimètres, et une épingle à tôte. Si, fixant la tête de l'épingle avec les deux yeux, nous tenons le bâtonnet à des distances différentes en avant ou en arrière de l'épingle, en des positions verticales ou obliques, nous nous convaincrons aussitôt que les deux images qu'il projette croissent ou décroissent en largeur et paraissent se confondre à de certaines distances. Quand nous regardons avec une lorgnette de spectacle, chacune des lunettes seule nous donne une coupe parfaitement ronde du champ visuel; mais elles ajoutent l'une à l'autre une partie de champ en forme de croissant de lune, et il s'ensuit que l'ouverture n'est plus vue, avec les deux yeux, comme un cercle, mais comme un ovale.

L'expérience n'est pas moins instructive avec un petit miroir ovale, dans lequel on regarde des parties d'une chambre ou d'une rue. Si, tenant le miroir droit et rapproché, nous y fixons un point projeté par un mur derrière nous, nous remarquons alors que, par la combinaison des deux images monoculaires du miroir, le cadre se trouve repoussé en dehors à droite et à gauche ; tandis que l'image du mur agrandie des deux côtés devient visible dans sa continuité, la bordure ovale semble une figure circulaire indécise, double, on pourrait dire esquissée. Si nous tenons le miroir éloigné de nous, environ à une longueur de bras, l'image binoculaire devient plus petite, à la vérité, mais elle reste toujours plus grande que chacune des deux images monoculaires ; la bordure perd de son apparence d'image double, et elle se ramasse sensiblement sur elle-même, mais sans atteindre son ovale réel. Fixons-nous au contraire un point du cadre, nous voyons les doubles images dans le miroir, etc. On peut opérer de la même manière avec de grandes glaces, avec des balustrades à jour, avec les doigts de la main. L'encadrement de toute ouverture qui laisse passer la vue doit paraître plus large que dans la vision monoculaire, lorsque nous fixons avec les deux yeux un point situé en arrière ; la partie du champ visuel qui dépasse l'ouverture doit grandir aussi latéralement, si nous fixons un point du bord.

La vie de tous les jours fournirait nombre d'autres exemples. La double image de l'étoile du soir, que nous faisons apparaître en fixant avec les deux yeux le bout de l'index pointé vers elle, est d'une beauté merveilleuse. Si nous nous plaçons de telle sorte que l'étoile émerge d'une coupole de verdure ou de la pointe d'un clocher, où notre regard s'arrête, nous en avons alors l'image simple en apparence, mais beau-

INTRODUCTION XV

coup plus brillante que si nous la regardions directement. Pour que ces expériences l'éussissent, il importe d'ailleurs que le point fixé soit encore clairement reconnaissable. Plaçons enfin, devant une figure de porcelaine blanche, une petite figure de bronze, et fixons cette dernière : la figure blanche paraîtra plus large, dans la proportion môme où elle s'agrandit à droite et à gauche dans la vision monoculaire. Tous les murs, toutes les bâtisses, semblent gagner en largeur, lorsque notre double regard s'y arrête sur un point quelconque.

L'habitude de voir toutes les grandes surfaces beaucoup plus larges avec les deux yeux qu'elles ne le sont pour un seul œil, nous conduit aussi à exagérer la hauteur des petits objets (dont l'agrandissement est très petit) placés dans le champ visuel. Un petit carré, par exemple, que nous voyons directement avec les deux yeux (pas avec un seul !) nous semble plus haut que large ; mais c'est la largeur qui l'emporte, aussitôt que nous le voyons indirectement, en avant, en arrière, ou auprès d'un autre objet que nous fixerons. Ainsi s'expliquent maintes illusions optiques pour lesquelles on a invoqué jusqu'ici des raisons diverses, telles que les mouvements des yeux.

L'œil double possède au plus haut degré la faculté de confondre en une image unique les différences de figure et d'éclairage d'impressions qui ne se correspondent pas sur les deux rétines, et môme les parties du champ visuel commun qui ne sont vues que d'un œil, lorsque ces différences ne mettent pas en question la propriété caractéristique et la forme générale des choses vues. Par exemple, la main posée à plat devant le visage, avec les doigts écartés, de façon à ce que l'un des yeux en voie l'intérieur et l'autre les extrémités ; un morceau de papier, un verre de table, considérés de la môme manière ; le livre dans lequel nous lisons, etc. Nous ne prenons pas garde, dans ces cas, à l'incongruencc des parties. Le stéréoscope nous présente môme comme figures simples et homogènes des objets ronds très différents, des échiquiers irréguliers, etc. Il se passe d'ailleurs quelque chose d'analogue, lorsque nous regardons par la fenôtre à travers une vitre sale et raboteuse, d'abord alternativement avec l'œil droit et avec l'œil gauche, puis avec les deux yeux, dans la campagne ou dans la rue : les images monoculaires déformées flottent alors en une image binoculaire beaucoup plus nette. De môme nous voyons plus uniment avec les deux yeux les objets reflétés par une eau limpide, mais légèrement agitée. Dans tous les cas, la vue défectueuse de l'un des yeux

est achevée ou corrigée par la vue accidentellement plus complète de l'autre.

Nous savons déjà que les appoints de la vue simple prêtent plus de solidité et de vivacité au champ visuel commun. Ces milliers de petits et très petits champs monoculaires, à cause de la sensation de profondeur qui leur appartient, semblent reculer derrière les surfaces et les corps vus des deux yeux, plus loin que la distance réelle ne l'exige. Ils forment en quelque sorte des soutiens hors du fond, un arrière-plan plus uni, qui, n'étant vu que d'un œil, paraît aussi plus faiblement éclairé que ce qui est vu solide et relevé avec les deux yeux. L'effet en est d'autant plus irrésistible, que les objets vus des deux yeux y sont comme enchâssés en des zones étroites. L'observation attentive de petites figures sur cet arrière-plan offre pour cela un grand intérêt. M. Hirth ayant la vue emmétrope de l'œil gauche et myope de l'œil droit, les zones limites fournies par chacun des yeux prennent pour lui un caractère très différent suivant le côté. Tantôt, dit-il, il me faut donner la préférence à la vue nette de l'un, et tantôt à la vue floue de l'autre ; celle-ci fait beaucoup mieux valoir les profils finement modelés d'un objet que je regarde avec les deux yeux. De telles finesses optiques offrent au peintre, et en particulier au portraitiste, — qu'il en ait ou non conscience, — un des meilleurs moyens pour atteindre ses effets.

Ce qui n'est pas moins remarquable, c'est le passage facile, surtout pour les objets éloignés, du champ visuel commun au champ monoculaire droit et gauche, lorsque nous dirigeons nos regards au loin, vers un point situé dans le plan médian. Pour mon appareil visuel, écrit M. Hirth, ce passage s'effectue presque sans production de doubles images, si bien que j'ai été tenté souvent d'invoquer l'office des points identiques dans la périphérie la plus extérieure du champ commun aux deux yeux. En tous cas, nous avons ici encore une preuve de la faculté importante que possède notre organe visuel, de fusionner des images différentes. Ici, en effet, les deux visions s'accolent étroitement, l'une avec la sensation d'espace et de relief plus accusée, l'autre avec celle de profondeur. Que ces diverses tendances persistent, on peut s'en convaincre aisément par une observation assidue ; hors du champ visuel commun, tout nous apparaît plus plat et plus distant. Le passage d'une tendance à l'autre est cependant à peine sensible. Aucune raison de croire à une action égalisante, aplanissante, du raisonnement et de l'imagination, conscients ou non ; ou bien les désharmonies objectives qui préexistent sans nul doute ne sont pas remarquées subjec-

G. Hirth.

Planche IV

Imp. Knorr & Hirth, Munich.

Périmètre des aires colorées pour Foeil droit.

(La ligne jaune indique à très peu près l'étcMidue du champ

visuel de droite.^

INTRODUCTION XVU

tivement, parce que notre attention indirecte reste à peu près sans force dans le domaine fugitif de la vision monoculaire, ou bien l'organe visuel opère tout seul des comblements et des rapprochements à l'inlini, comme on a appris à le connaître pour la tache aveugle *.

La perspective solide.

L'image géométrique des objets varie dans le rapport de l'écartement des deux yeux (environ 7 centim.) à la distance du point que Ton fixe. Si ce point est situé à l'extrême horizon, la tendance à doubler (grossir) les images décroit d'une manière progressive ; s'il est à une distance moyenne, elle croît de nouveau de ce point vers l'horizon. La diminution n'est donc pas constante, et l'application du principe de la perspective monoculaire devient absolument illusoire. En réalité, au delà du point de fixation, deux perspectives contraires entrent en antagonisme, l'une fondée sur un décroissement nécessaire, l'autre sur une progression conditionnelle.

Tout dépend de ce fait, à savoir si la distance au-delà du point fixé est égale ou supérieure à celle de ce point au plan des yeux. Dans le premier cas, l'agrandissement des objets les plus distants se trouve rapporté à la base de 7 centimètres ; mais, dans le second, cette quantité n'entre plus en ligne de compte. On peut expliquer de cette façon pourquoi des pans de montagne, que l'on voit indirectement avec les deux yeux, prennent des proportions gigantesques et se rapprochent, au point de provoquer de l'angoisse chez les personnes nerveuses ; pourquoi, au soleil couchant ou au lever de la lune, si nous fixons un point dans le paysage, ces corps célestes paraissent des disques énormes. On a invoqué, pour expliquer ce dernier fait, la comparaison que nous ferions de l'astre aux objets terrestres. Il y a autre chose, puisque, dans la vision indirecte, l'apparition est plus puissante que lorsque nous fixons l'astre directement.

Il est facile, d'ailleurs, de rendre évident cet agrandissement des objets aux divers plans du paysage. Inclinons la tôte de façon à placer nos yeux dans une ligne verticale ; tout grandit alors dans le sens de la hauteur; les coulisses hori-

1. M. Hirth n'accepte pas que notre imagination, ainsi que le voudrait Weber, comble la tache avec le contenu préexistant du champ visuel. Nous réussirions alors, dit-il, à voir la tache, en suspendant le travail de notre imagination. Le comblement est une nécessité physiologique.

G. HIRTH. B

XVmi PHYSIOLOGIE DE L'ART

zoutales du paysage se resserrent, les objets s'allongent vers le haut, l'horizon s'éloigne.

Collons un petit morceau de papier sur un miroir, et, fixant ce point, observons comment les doubles images des objets et des parties de la chambre qui s'y peignent se fusionnent en images simples — en apparence — , selon que nous nous approchons ou nous éloignons du miroir. Nous constaterons que la fusion ne s'étend pas également à toutes les parties d'un môme plan de la chambre, mais qu'elle est favorisée par la continuité des objets. Elle l'est encore, indépendamment de la ressemblance de figure, par l'éclairage égal ou par le fort contraste des couleurs. A mesure que la distance entre deux points est plus grande et que l'œil trouve moins de points d'attache dans l'intervalle, sa faculté de mesurer devient plus incertaine avec le mouvement du regard. Le stéréoscope aide, comme on sait, à la fusion d'images non congruentes. On a cherché la raison de ces effets dansle domaine psychique (dans l'imagination, l'effort volontaire, ou peutêtre môme Thypnose?). C'est fort bien, tant qu'on en reste à la vieille théorie suivant laquelle la fusion ne se produit nécessairement que pour des images identiques, peintes sur les points exactement correspondants des deux rétines. Mais les effets merveilleux du stéréoscope sont plutôt fondés sur ce que, grâce à cet appareil, chacun des yeux perçoit pour son propre compte. D'une part, alors, l'attention ne se disperse pas ; d'autre part, le contrôle mutuel des deux yeux est écarté, et le principal moyen de critique enlevé à notre organe visuel.

Ainsi il arrive que, dans le stéréoscope, des figures inégales, cercles, damiers, etc., nous donnent la sensation d'images identiques, sans qu'il y ait, à coup sûr, correspondance sur les deux rétines. Rien de plus facile, au reste, que démettre en défaut le contrôle mutuel des deux yeux. On peut prendre des lunettes dont l'un des verres est concave et l'autre convexe, et, môme avec de forts numéros, lire et écrire sans voir les lettres doubles. Or, les lettres sont agrandies sur une rétine et rapetissées sur l'autre ; mais nous avons la sensation de lettres également grandes. Prenez un homme ayant la vue longue d'un côté, courte de l'autre, et assez imprudent pour ne pas redresser sa vue avec des lunettes : il sera bien capable, cependant, d'écrire un livre sur la théorie de l'identité, avec des images rétiniennes qui se fusionnent et ne correspondent pas î

En résumé, la projection sur des points identiques de la rétine n'est pas nécessaire à la fusion d'images semblables,

INTRODUCTION XIX

mais qui no se superposent point. Il suffit, pour que la fusion ait lieu, que le matériel livré à Torgane associant n'y répugne pas trop. Dans le rôve, nous ne voyons pas d'images doubles, bien que notre mémoire visuelle j^rovienne de perceptions binoculaires. Le rôle principal appartient à l'œil intérieur. Nous avons le choix entre un x physiologique et un x psychologique ; mieux vaut opter pour le premier, qui nous laisse l'espérance d'expliquer d'une manière naturelle un processus naturel.

Mais revenons, avecM. Hirth, sur quelques parties de cet exposé, afin que le lecteur en saisisse bien les conclusions. C'est pour lui un principe capital, qu'il n'existe pas de différence essentielle entre les doubles images et l'agrandissement binoculaire. L'extension bilatérale des deux images rétiniennes qui se fusionnent pour produire les images composées, n'est qu'une autre forme, plus agréable, des images doubles ; elle est un perfectionnement dans l'ordre des illusions optiques, auxquelles nous devons notre intuition du monde extérieur. Lors môme que les signes locaux des deux rétines coïncident, nous avons toujours une double image; notre organe visuel ne donne pas une vue absolument simple. Ce principe fournit la solution de deux problèmes fort discutés, la théorie de l'identité et celle de l'horoptère. Dans la première, on se fonde sur l'opinion erronée que toutes les parties du champ visuel qui ne sont pas vues doubles se projettent sur des points identiques des deux rétines. La preuve mathématique n'a pu en être donnée : restait pourtant le fait apparent de la vision simple avec les deux yeux. Or, il ne s'agit pas ici d'une vision absolument simple ou absolument double, mais d'un ^o//^m^/ir des deux images rétiniennes, qui ne sont jamais tout à fait identiques. On verra plus loin ([ull n'y a pas là un processus psychologique mystérieux, mais une pure nécessité physiologique.

Dans la théorie de l'identité, on a considéré aussi la tache jaune comme le centre absolument nécessaire de toutes les positions correspondantes. L'observation des louches a montré la fausseté de cette hypothèse. Pickford, Alb. et Alf. Graefe, Domders, ont prouvé par des expériences que la simplicité des images dans le strabisme n'est pas due à une illusion des malades, mais qu'elle est réelle, et qu'un autre centre, moins clair d'ailleurs que la tache jaune, s'est formé

l. Le verbe allemand zmammenschwehen^ flotter ensemble^ employé aussi par M. Hirth comme substantif, rend son idée beaucoup mieux ([ue je ne peux le faire en notre langue.

chez eux par Thabitude. L'organisation acquise est telle, que les slrabiques voient double quand on vient de les opérer.

Une parfaite égalité des images rétiniennes est absolument impossible ; les points mathématiques sont une fiction dans la mer de lumière des deux yeux. Les images, pour le répéter encore, ne sont que des matériaux livrés à l'organe associant.

Certains physiologistes ont pris une position singulière. Ils acceptent que notre âme, en vertu de sa notion innée de l'espace, transporte les deux images au deliors, au point même d'où elles émanent, et qu'elle simplifie nécessairement la double image venue d'un objet unique. Ils en appellent à la catégorie de causalité, à une théoiie de l'identité métaphysique, pire que la précédente. Les objections sont bien faciles. Nous parvenons à fusionner des images qui ne sont pas identiques, dans les mouvements très rapides, par exemple, sans avoir eu le temps d'exercer notre jugement sur leur ressemblance. D'autres fois, nous ne réussissons point, avec la meilleure volonté du monde, à fusionner des images doubles, quand nous les avons d'abord perçues comme telles. Si je fixe le bout de mon doigt, la lune qui brille au ciel me paraît double, et, bien que cette image fausse me donne une représentation plus exacte de la profondeur que l'image simple, je ne saurais cependant m'en affranchir. Que les doubles images restent séparées ou se fusionnent, la métaphysique n'est donc pour rien dans l'affaire.

La théorie de Thoroplère est liée étroitement à celle de l'identité. Ces deux théories sont des contre-sens. Il n'existe pas une vision absolument simple ; il n'est môme pas désirable que des images rétiniennes identiques, ou seulement correspondantes, soient données dans la vision indirecte avec les deux yeux. Les efforts de notre organe central pour fusionner les images prêtent au contraire plus de corps à la vision binoculaire. On peut s'en convaincre en substituant, dans le stéréoscope, à l'une des images, une autre qui en diffère ; le sentiment binoculaire devient alors beaucoup plus intense, par la difficulté que nous devons éprouver à les faire coïncider. On le reconnaîtra mieux encore, si l'on essaie de lire avec des verres d'un grossissement différent. M. Hirth en a fait l'épreuve bien des fois ; l'emploi de verres qui égalisent sa vue lui fournit une image générale plus nette, mais cette image ne produit plus en lui la môme excitation artistique.

Il faut donc proscrire résolument, comme des pratiques dangereuses, l'enseignement de la perspective rapportée à un seul œil, avec tous les instruments qui la montrent, lanterne

INTRODUCTlOxN XXI

magique, perspectographe, etc. Cela peut servir à la démonstration de problèmes géométriques, mais n'offre aucune utilité pour le dessin d'après nature et à main levée. On ne doit pas non plus demander à la photographie des modèles que l'artiste imiterait servilement ; elle aussi, elle ne nous donne que des images monoculaires.

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