‹ Physiologie de la̕rtChapitre 43 sur 48 · V homme de génie · texte numérisé non relu

V homme de génie

2. Voir plus haut, page 173. En dehors du dédoublement consécutif de la personnalité décrit par Krishabcr, il y en a encore un simultané. Le second peut être une variété du premier et reposer sur les mêmes troubles ; mais il peut être aussi une exagération maladive du sentiment régnant en chaque homme normal pour la lutte des images impulsives et admonitives. « Deux âmes habitent, hélas ! dans ma poitrine » ; ces sensations portent déjà des personnes superstitieuses à croire à un bon et à un mauvais génie. Peut-être la disposition dualiste de l'écorce cérébrale exerce-t-elle ici quelque influence. (Voir page 36.)

« Ces manières de voir, poursuit Lombroso, ne peuvent paraître étranges qu'à celui qui ne soupçonne pas toute l'étendue du domaine de Fépilepsie. » A la page suivante de son livre Lombroso dit encore :

<c On sait maintenant que la migraine intermittente, le flux salivaire intermittent, le simple manque de mémoire appartiennent à cette classe, mais bien des formes de monomanie ne sont que des épilepsies larvées et disparaissent sans retour à l'apparition de l'épilepsie. 11 suffit de rappeler une foule de grands hommes qui ont souffert de vertiges ou d'accès de fureur morbides, équivalents de l'épilepsie (Jules César, Mahomet, Charles V, Napoléon, Pierre le Grand, Richelieu, Pétrarque, Molière, Haendel, etc.). Sur le fondement de la loi statistique (d'après laquelle tout phénomène n'est que le produit d'une série entière d'autres faits analogues, moins visibles), on peut conclure de l'apparition fréquente de l'épilepsie chez les plus grands d'entre les grands à une propagation générale du mal chez les hommes de génie, bien plus considérable qu'on ne l'aurait cru jusqu'alors. Remarquons cependant que la forme convulsive de la maladie se montre rarement chez eux. Mais c'est un principe d'expérience, que là où la convulsion est rare chez les épileptiques, il y a production d'un équivalent psychique. L'équivalent psychique est ici le génie créateur. »

Cette dernière conclusion offre une ressemblance frappante avec un lourde passe-passe. Le génie créateur, quoique peutêtre inexplicable et merveilleux d'abord aux yeux de la grande masse, repose sur la simple combinaison opportune d'images ordonnées homogènes, par le moyen de l'attention manifeste ou latente, et a toujours un but logique ; l'épilepsie, au contraire, sous toutes ses formes, est non seulement douloureuse et inopportune, mais encore sans but logique : l'auteur de V Homme de génie se met hardiment au-dessus de ces considérations. Mais non î La prétendue ressemUance extérieure doit ici suffire :

(c Une autre preuve de l'identité du génie et de l'épilepsie est la ressemblance entre l'accès d'épilepsie et l'entrée en jeu de l'inspiration, c'est-à-dire la similitude de l'action inconsciente, qui apparaît ici sous forme de travail créateur, là, sous forme de convulsions. Si on analyse la nature de la création inspirée, ceuxlà mômes seront persuadés qui ne connaissent rien des idées nouvelles sur l'essence de l'épilepsie. Non seulement l'insensibilité à là douleur, l'état de rêve, l'irrégularité du pouls, l'intermittence se

présentent souvent ici, mais même des mouvements convulsifs et Tamnésie. Le même état est encore provoqué par des objets on des circonstances qui entraînent une hypérémie de Técorce cérrfirale, ou par des sensations violentes ; enfin, il se transforme en hallucinations, telles qu'il s'en produit à la suite des accès épileptiques... L'épilepsie est donc chez l'homme de génie non pas un phénomène fortuit, mais un mordus totius substantiœ. »

Je présume ici une erreur physiologique, fondée sur la môme méconnaissance de la nature des centres sensoriels que cette manière de voir que j'ai combattue plus haut, el d'après laquelle l'attention serait un phénomène moteur. L'attention sensorielle en tant que telle, c'est-à-dire la force régulatrice de tout travail intellectuel, n'a tout d'abord, dans ses manifestations visibles ou latentes, rien à faire avec l'élément moteur; les rapports si souvent remarqués ne s'établissent qu'à la suite d'associations appropriées. Luciani, tout au contraire, se rattache aux recherches de Frilsch, Hitzig, Ferrier, Munk, etc., et établit la théorie que « l'épilepsie a son point de départ constant dans la zone motrice de l'écorce eérébrale *. Ce serait là l'opposé exact de ce que nous au-

1. Voir Weniicke, Précis des maladies cérébrales (1881\ tomo I, page 238. L«'s principes formulés par Luciani s'énoncent : « La zone motrice de récorce (vti'bralc est rorgane central des convulsions épileptiques. L'irritation maladive d«' cette zjiJ4ie, qu'elle soit directe ou indirecte, quelles qu'en soient la cause et l.i marche de développement, est le facteur essentiel de l'état épileptique. L'irlitation maladive de Voblongata est, selon toute vraisemblance, le facteur accessoire, complémentaire, et non indispensable du même processus. Ihid,, page 2i7. « Nothnairel distingue (à l'exemple de Kussmaul et Tennen l'iuconsl'ience et les convulsions. La première reposerait sur l'excitation du centre vas<>moteur de l'oblongata et le; spasme des vaisseaux cérébraux qui en résulte ; mais pour les convulsions il récrlame un centre dit spasmodique dans le Pons^ qu'il commence par limiter plus exactement. » Ccst là un développement plus larg»' de la théorie de l'anémie, d'après laquelle les attaques d'épilepsie sont pro^i)quées par un arrêt du sang dans les vaisseaux artériels atFérents. Par « états épileptoides » (névroses épilepti(|ues) nous devons entendre selon GriesiuîftT ceux où les convulsions n\itteignent pas leur plein développement ou dans lesquels il n'y a pas mancjue absolu de conscience. Liebermeister [Leçons de pathologie spéciale et de thérapeutique^ 1880, tome 11, page 3G3; dit : « On a recoumi seulement dans les derniers temps qu'il faut compter ces accès parmi les cas dVpilepsic. . . Il se produit souvent de ces accès où les convulsions fcmt entièrement défaut ou ne sont (iu'indi(|uées. Plus d'un malade tombe soudain, mais sans oonvulsions ; au bout de queUiues instants il revient à lui. Chez d'autres l'attaque ne consiste qu'en une courte suspeusion de conscience, durant laquelK' le malade regarde fixement devant lui ; il peut eu être frappé par exemple au milieu de ses occupations habituelles ou au milieu d'une conversation : Tactivité ou la parole s'arrête (juclques secondes... Les accès les plus légers cousistent en un simple sentiment passager de vertige, pendant Ie(|uel le malade

rions à admettre d'après Lombroso. Ei;i ce cas Tépilepsie n'exclurait point, il est vrai, les affections des centres sensoriels, mais ces contres, que nous devons considérer comme le siège principal des mémoires fondamentales essentielles à rintelligence et aussi au génie, ne prépareraient pas la maladie ; et il faudrait une imagination des plus ailées pour dire à chaque cas d'absence de forts symptômes (de pleines attaques d'épilepsie) : — on ne peut, il est vrai, ni démontrer ni même admettre une irritation originelle de la zone motrice ; mais comme cet homme a quelques symptômes de communs avec les malades qui ont une fois souffert d'épilepsie motrice ou descendent d'épileptiques, il nous faut déclarer qu'une puissance des centres sensoriels aussi supérieure à la moyenne ordinaire est une conséquence évidente d'une forme larvée de cette maladie ! De même que d'dt\cû«c7ii on dérive Ficchs (renard) (tît.?,, Pix, Pax, Pux, Fuchs), de même ici on transforme un accès d'esprit (Einfall) en une attaque d'épilepsie (Anfall).

Mais cette voie nous mène encore plus loin; toute espèce d'activité intellectuelle, toute attention manifeste ou latente, toute concentration dirigée sur des sphères déterminées d'images ou de sensations, d'une façon générale tout travail producteur coordonné, capable de réfréner le jeu déréglé de nos instincts, de nos nerfs et de nos souvenirs, est marqué désormais du nom d'épilepsie, — la partie de notre être la plus saine, la plus consciente de sa fin, la plus indispensable, devient la plus triste des maladies! Car où est la diffé-

ii'est pas sûr de ses mouvements {Vertign epileptica). Mùme après des attaques imparfaites il peut se produire des désordres psychiques et jus(iu'à des accès de démence complète, pendant lesquels le malade est entièrement irresponsable. Un trouble psychique passager de ce genre peut même apparaître sans ([u'uu accès se soit fait remarquer auparavant : ce trouble représente alors en quelque sorte « un équivalent » de l'attaque épileptique (épilepsie psychique) ; il peut naître à cette occasion différentes sensations anormales et môme des hallucinations. » — Mais le fait caractéristique de tous ces états est une limitation graduelle de la vie psychique ou du moins une tendance exclusive du développement intellectuel qui ne permet pas l'épanouissement ininterrompu et calme du génie. Si malgré tout quelques hommes de génie, tels que César et Napoléon, sont représentés comme épileptoïdes, on peut leur en opposer cent autres qui ne montrent pas le moindre désordre psychique ; aucun iiomme raisonnable n'ira, je pense, soutenir d'un Moltke qu'il était de la famille des « épileptiques » !

rence ciUre racct\s épile])tiquo maladif et celui qui est sain el naturel? Lombroso avoue lui-môme, à plusieurs reprises, qu'il lui a été souvent très difficile de maintenir la séparalion entre le talent et le génie ; car le dernier seul, et non lo premier, doit être « morbide ». Il ne veut jjarler que de la suggestion soudaine, de l'inspiration inexplicable. Mais où cette dernière ne se trouve-t-elle pas aussi dans le développement des pensées du talent modeste? Tout travail intellectuel qui excède la mesure de la répétition automatique ordinaire, ne réclame pas seulement une attention qui en assure la cohérence (ténacité, abstention de tout écart, empire dynamique exercé sur les images impulsives ou inhibitoires, éloignement de toute influence troublante, conséquence, patience dans la mémoire manifeste et latente), il ne réclame pas seulement une certaine virtuosité dans la critique de toutes les images qui s'offrent au choix, un jugement critique qui, sous rinfluence d'une grande praticjue et d'unc^ grande aptitude, devient justement le sentiment de tension automatique des souvenirs (P. 120) et jusque dans les cas compliqués se condense sans détoiu's inutiles en un impératif catégorique; ce travail exige aussi des associations souvent surprenantes d'images et d'idées non toujours voisines, l'extension à volonté du champ visuel intellectuel à tous les domaines du souvenir. Ces dernières associations constituent la fantaisie ; lorsque les combinaisons sortent toutes formées de la mémoire latente pour pénétrer dans la conscience (impulsives et non convulsives, comme le pense Lombroso), nous leur donnons le nom dvispiration.

Ces trois facteurs, attention, association et jugement, sont les éléments de tout travail créateur quelconque de l'esprit. Il peut s'y joindre une sorte de quatrième facteur, la conversion en actes, l'élément moteur; mais à la rigueur l'impulsion motrice n'a déjà plus rien à faire avec le travail intellectuel môme; dans la plupart des cas, elle est nécessaire pour manifester au dehors notre travail de pensée, il est pourtant des cas où l'intervention motrice n'est pas utile à cet effet, toutes les fois, par exemple, que, après mûre réflexion, nous en sommes venus à décider de ne rien faire, de

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HÉRÉDITÉ DU TALENT -, GÉNIE ET DÉGÉNÉRESCENCE 2iô

nous taire, do ne pas nous abandonner à une impulsion qui nous est d'ailleurs peut-ôtre très sympathique. G est souvent en un tel renoncement à l'action motrice que réside, à vrai dire, la supériorité actuelle, le génie ! Cette condition-ci est surtout importante : le travail intellectuel le plus heureux, le plus fructueux (génial) comporte une accommodation des plus fines de l'attention aux images à évoquer (voir p. 117); mais une mobilité aussi subtile et discrétionnaire, quoiqu'elle n'arrive pas toujours à la conscience, est justement le contraire d'un vertige anémique et d'un spasme qui arrête les sensations î

Ne perdons pas de vue ce fait, qui est bien clair. Si nous nous représentons maintenant le grand nombre de mémoires fondamentales aux tempéraments divers, qui alimentent tout système de perception compliqué, nous pourrons nous faire une idée de la multiplicité des formes de Tactivité intellectuelle qui portent l'empreinte du génie. Retenons bien seulement que les trois facteurs « attention, association et jugement », doivent toujours ôtre donnés. Lorsqu'un homme ne les possède que dans la mesure moyenne, quoique suffisamment doué pour s'engager dans le cercle de Texistence, nous ne lui attribuerons môme guère de « talent ». C'est l'homme de tous les jours, sain et médiocre. Avec chaque accroissement d'un seul môme de ces facteurs en une des mémoires fondamentales, montent les actions du talent; les transitions sont insensibles et infinies jusqu'au génie universel et conquérant! L'aliéné, au contraire, offre toujours en l'une des trois facultés des manques plus ou moins grands, qui s'étendent à une ou à plusieurs mémoires fondamentales ; peut-ôtre ne saurions-nous refuser l'originalité à ses éclairs d'esprit extraordinaires et surprenants, mais c'est commettre, à mon sens, une grande injustice envers la plus haute noblesse de la perfection humaine, que de décerner le titre d'honneur, « génie », à ces malheureux, dont le travail intellectuel ne possède môme pas la cohésion propre au bon sens humain le plus commun. Une telle assertion sonne vraiment plutôt comme une raillerie et un sarcasme, que comme un témoignage d'intérôt et une excuse !

La grande faute de Lombroso a été, il me semble, de se laisser entraîner par son idée, ingénieuse en elle-même, à tirer Texplication de la notion de génie trop exclusivement des éléments fantastiques, bizarres, originaux, surtout de la forme originale qu'on a traduite en termes moteurs. S'il s'était borné à prétendre, dans un cas ou dans l'autre, que, à côté de l'activité intellectuelle certainement géniale, il se présente des symptômes de maladie mentale, sa théorie aurait un tout autre aspect. Il est sûr qu'un homme dont le travail d'esprit est sain, môme génial, peut souffrir de quelque défaut cérébral accessoire, incapable de mettre directement en question son existence intellectuelle, comme il peut souffrir de maux d'estomac, de tuberculose pulmonaire, de trouble cardiaque, etc. Mais alors la maladie n'apparaît pas en principe comme la cause, môme pas comme un phénomène concomitant obligatoire du génie ; mais bien plutôt comme simple maladie, provoquée peut-ôtre par un excès d'activité intellectuelle. Nous pouvons alors en certains cas comparer le cerveau atteint de maladie au piano dont certaines cordes sont faussées ; dans un instrument sur lequel on a joué mille fois la valse caprice de Rubinstein, le si bémol aigu se désaccordera sans peine.

L'auteur de Lliomme de génie se réclame d'une foule de jugements généraux anciens et modernes, depuis Aristote, Platon et Démocrite, jusqu'à Diderot, Nerval, Flaubert et Dostojewski. La teneur de ces jugements — ce ne sont pour la plupart que des aperçus ingénieux, des phrases de feuilletons, de beaux caprices et impromptus romantiques, — est celle-ci : Ah ! mon Dieu ! combien le génie et la folie se touchent de près î C'est le vieux refrain de la « folie divine » des Grecs, dont aucun de ces auteurs ne parle sans se flatter quelque peu de la posséder. Mais entre cette manie de jouer avec le feu et la notion scientifique moderne, teniblemenl grave, delà «psychose », il y a pourtant un abîme. Lombroso cite aussi des livres entiers de trois auteurs allemands ' favorables à sa théorie. Mais dans aucun de ces jugements

1. Hagcn, La parente du génie avec la folie ; Jûrgen-Mayer^ « Génie et talent » ; Rodestock^ « Génie et folie ».

nous ne Irauvons une analyse iL-elloment objective des nombi'euscs manifesta lions du grnic. On se contente de produire avec un parti pris évident une série de cas, où le génie, réel OHpn'ttcndu', appartient à cette sorte de systèmes mémoriets que j'ai désignés plus haut du nom de « malsains ». C'est aux poètes et musiciens extravagants, aux visionnaires, aux spiritcs, aux extatiques, aux sibyllins, aux habitants de la quatrième dimension, aux prophètes et aux apôtres, aux saints, aux aventuriers conquéiants, que l'on s'en lient. Quant aux génies dos arts plastiques, il n'en est presque nulle part question !

Les centaines do cas où le génie s'est trouvé eu harmonie parfaite avec les conditions physiques de son bien-être sont passés sous silence; ou bien on enfle en « signes de dégénérescence » incurables des traits d'une mesquinerie ridicule, empruntées à des anecdotes suspectes de la vie privée, de petites faiblesses humaines, telles qu'en possède chaque journalier. On ne passe pas à ces pauvres liommes de génie les émotions si naturelles qu'entraîne avec soi toute activité intellectuelle intense, celle même du modeste fonctionnaire et du commerçant, du professeur et de l'officier, du conlremattre et du médecin, etc. Il n'est guère d'homme fort qui n'ait des moments de colère, comme l'été a ses orages ; chez le commun des mortels c'est là une réaction naturelle d'un oi'ganîsme en bon état, mais chez le génie c'est nue manifestation « épîleptoïde ».

Des centaines de mille demeurent, pour des raisons sociales, célibataires; cent mille autres meurent sans posté'rité ; pour ceux-là, rien de plus naturel, mais pour le génie c'est signe de dégénérescence morale I Et ainsi de suite, au-c l'hypocondrie, la manie spéculative, la vanité, l'ivrognerie, la bonté ou la dureté de cœur, le manque de patriotisme, la distraction, le changement d'humeur, les contradictions dans la manière d'èiro, la sensibilité pour les douleurs cor-

1. Charles Richut dit Jans sa polcmiiiuc contre Lonibroso, iiuc celui-ri est assez 1iODn6le pour communiquer en entier. « Lotubroso ne pai-lu pas seulement d'esprits puissants, mais aussi, et cela plus d'une fois, de gens dont le mfrite est eu partie très minée ; un certain nombre d'entre eux sont mime restÉs inconnus nui savants. »

porelles, rapalliie, Virrésolulion dans de pelites questions de la vie, l'avarice, le dérèglement, etc., « oreilles pendantes, absence de barbe, implantation ii-régulière des dents, asymétrie excessive du visage et du crâne, prédominance de la partie gauche, bégaiement, rachitisme, fécondité déraesurro (»ompensée par des fausses couches, ou stérilité complète, ])récédée d'anomalies toujours croissantes chez les parents, instinct sexuel précoce ». « Les signes de dégénérescence se présentent, en réalité, souvent chez l'homme de génie; mais ils sont masqués par les traits nobles du visage (î), ou bien la haute considération accordée au personnage est cause qu'on n'y prend pas garde et les tient comme faits de minime importance. )^ On reproche à un groupe d'hommes de génie la petite laille, à un autre la forme longue et maigre, à un troisième la sénilité prématurée, à un quatrième une longévité inouïe, car cette dernière s'explique en somme « par l'apathie morbide et l'égo'isme, où l'homme bien doué trouve un rempart contre les assauts fréquents qui eussent sans cela détruit bien vite ses nerfs, à la fois si durs et si délicats*. Ainsi donc, un préservatif morbide contre des atteintes portées à la santé! On le voit, le génie se trouve, quoi qu'il fasse, dans une impasse ; la vertu et la pureté de mœurs deviennent elles-mêmes suspectes en lui.

« Une objection bien plus grave contre notre théorie naît de l'existence de quelques cas peu nombreux, où des liommes de génie ont achevé leur carrière dans une sérénité sans nuages, sans être abattus par le malheur, sans être jamais atteints par la folie. » C'est ainsi que Lombroso ouvre son chapitre consacré aux « purs génies », dont il dit |)lus loin :

« Chez aucun d'entre eux, la force puissante et rharmonie de la pensée n'auraient été troublées; chez aucun, la passion de la vérité et de la beauté n'auraient entièrement étouffé l'amour de la famille et de la patrie. Us n'ont jamais modifié leurs convictions ni leur

l. C'est au mt^mc préservatif que Lombroso rapporte la longévité de tant dr criminels. Mais chez le criminel la tcte bien poi-taute ne vit si longtemps qu'en «lépit, et non pas en raison de sa maladie morale. Voir par contre ce que j'ai <lit du Titien (page 20\

caractère, ils ne se sont jamais détournés de leurs plans, ils n'ont laissé aucun travail inachevé. Quelle sûreté, quelle fidélité de conviction, quelle énergie dans leurs entreprises et, surtout, quelle modération et quelle unité de caractère dans le cours de leur exisfonce ! De tels hommes ne pouvaient manquer de ressentir vivement en eux-mêmes le charme sublime de l'inspiration, comme d'éprouver la haine douloureuse des ignorants et le tourment du doute et de l'épuisement ; mais ils ne s'en sont pas écartés pour cela de leur route. L'idée unique qu'ils étaient seuls à caresser, le but et l'orgueil de leur noble carrière, pour laquelle chacun d'entre eux semblait être né, cette idée, centre de toutes leurs fatigues, a été poursuivie jusqu'au bout. Toujours tranquilles et sereins, ils ne se sont pas plaints des obstacles rencontrés ) ils n'ont jamais commis non plus de lourdes erreurs — qui, d'ailleurs, auraient souvent passé pour des découvertes entre les mains d'hommes ordinaires. »

Cependant Lombroso est préparé aussi à cette objection; il la pare au moyen « de la constatation (?) générale, que répilopsie et sa variété, la démence morale, peuvent demeurer inaperçues non seulement chez des célébrités, où l'admiration pour le nom et les œuvres empêchent de les reconnaître, mais encore chez les criminels, auxquels une telle constatation rendrait du moins riionncur, en les absolvant de toute responsabilité. »

Après cet exposé, nous avons doublement intérêt à savoir ([uels grands hommes vont nous être présentés comme seuls « purs génies ». Celui qui est versé dans l'histoire de l'art s'attend involontairement à retrouver toute une suite de noms qui lui sont clicrs, et auxquels il associe l'idée du calme divin dans la mobilité d'esprit la plus remarquable. Mais quel n'est pas son étonnement en voyant la liste de Lombroso : Galilée, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Voltaire, Machiavel, Darwin. Et même chez eux il n'en était rien 1 Car non seulement Darwin était un névropathe, mais Michel- Ange est dépouillé aussi de l'auréole de parfaite santé intellectuelle dont l'avaient entouré des biographes antérieurs. On nous dit maintenant que ses chefs-d'œuvre ne représentent que des hommes (ce qui n'est pas vrai le moins du monde, voir la chapelle Sixline, etc.) et on lui démontre, par ses poésies et ses lettres, qu'il n'a eu d'admiration que pour

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la beauté masculine, et jamais pour la beauté féminine (conséquence d'une défectuosité morale!); on lui reproche, de plus, des contradictions, de l'ingratitude, une sournoiserie politique, etc. Sans doute le « pur génie » de Léonard reste à l'abri de toute atteinte; mais il n'est pas non plus étranger au soupçon de disposition épileptoïde. Et pourquoi le serait-il? N'était-il pas un enfant naturel? Et n'est-il pas mort célibataire ? Motif suffisant de le rejeter aussi parmi les douteux, sans parler de la variété de ses dons et de sa force créatrice vraiment « alarmantes » !

Cette négligence plus que superficielle de tout ce que nous savons de l'art véritable et des génies artistiques nous dégoûterait d'entrer plus avant dans la théorie de Lombroso, si elle ne renfermait justement un grand danger môme pour des esprits entièrement sains. Car il n'est, hélas ! que trop vrai que bien des gens ont une grande préférence pour l'élément diabolique , fatal , morbide et criminel , pour des yeux sans éclat, des lèvres verdàtres et autres morbidesses ; il est des gens dont le goût blasé ne commence à trouver d'intérêt que dans la décomposition. Réfuter Lombroso serait répéter cent biographies empruntées à l'histoire de l'art ; nous ne pouvons le faire ici. J'invite ses partisans à lire des livres tels que le Dttrer de Tliausing, le Holbein de Woltmann, le Velasquez de Justi, le Léonard de Mtlller-Walde, le Michel-Ange de Grimm, le Raphaël et Michel- Ange de Springer, les ouvrages de Passavant, Llibke et Miinlz sur Raphaël, les lettres d'artistes de Guhl, de Rosenberg, et à parcourir un peu les ouvrages de biographie artistique, Vasari, Houbraken, Sandrart, van Mander, plus récemment Wayler, Ltibke, Dohme, Rurckhardt, Rosenberg, Reber, Ltitzow, Rooses, v. d. Branden, Meyer, Dobbert, Wessely, Eisenmann, Janitschek, Semper, Lemcke, Bode, Woermann, Wilrzbach, Crowe et Cavalcaselle, etc. Pour le génie artistique du XIX® siècle, l'ouvrage de R. Muther fournira, je l'espère, des explications rassurantes.

Ce que Justi * dit du grand prince de la peinture de

1. Cari. Justi, "Diago Véïasqnez et son siècle, tome I, page 250.

Madrid, peut se répéter en toute confiance pour toute une série d'autres artistes des pays romans ou germaniques. « Il était une de ces natures heureuses, simples et précises, qui dès le début suivent leur route avec une parfaite conscience d'elles-mêmes et de leur but. Mais il ne désirera pas exécuter tout ce qu'il admire ; il n'est pas, d'ailleurs, homme qui désire, mais qui veut. C'était une nature flère, flegmatique, ayant le tempérament de l'empiriste, un peintre expérimental. Gentilhomme, à l'esprit duquel il ne vient pas de faire des avances à l'observateur, ou môme de le séduire, il le repousse plutôt; dans ses parties les plus fines, il n'a guère été compris. » — Allez aussi dans l'ancienne Pinacothèque de Munich et contemplez les portraits de famille de Rubens, tous exubérants de santé, ou bien faites-vous montrer dans un cabinet de gravures Y Iconographie de Van Dyck, où nous apparaît la troupe florissante des petits-fils de ces nobles champions flamands, qui jadis, à Anvers, dans la confrérie de Saint-Luc, formaient la haie sur le passage de Dilrer, leur grand confrère de la haute Allemagne. Sur les sommets.de la création artistique, il n'y a que vie ensoleillée, il n'y a que santé !

S'il faut absolument dresser une « éliologie » générale des phénomènes anormaux du génie, il n'est pas permis de partir de cette fiction, que l'on doit chercher déjà dans la force créatrice elle-même, dans l'organisation innée, la cause de tout phénomène perturbateur. Une telle méthode ne peut qu'obscurcir notre jugement et nous mener à une chasse stérile aux symptômes. Si Goethe a dit : « Le génie n'est allié avec les vivants que par ses défauts », nous ne devrions, tout d'abord, attribuer à cette maxime qu'une signification purement humaine et nullement pathologique : aussi bien l'homme de génie ne cesse pas d'être « homme », il a droit aux faiblesses humaines et à une cjitique humaine de ces faiblesses. Elles sont de nature à être comprises de tous, même des médecins. Lorsqu'elles passent la mesure ordinaire permise à tout mortel, on peut, en ce cas particulier, se demander s'il n'y a pas tare héréditaire, maladies d'un centre cérébral, hypertrophie et difformité du cerveau, etc.

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En bien des cas on reconnaîtra que seul l'abus des riches aptitudes, une éducation peu judicieuse, une vie désordonnée, un destin contraire, de tristes expériences, une disproportion entre les efforts intellectuels et la nutrition et le repos nécessaires, ont provoqué ces états névropathiques. Dans d'autres, la responsabilité retombera sur la direction spéciale de l'activité géniale, sur l'originalité du système niémoriel ; je ne crois môme pas me tromper en admeltanl que les arguments purement physiologiques que j'ai fait valoir jusqu'ici contre la surcharge incessante, excessive, exclusive, de certaines mémoires fondamentales ou voies d'association et contre la débauche de l'imagination, sont en parfait accord avec la pratique psychiatrique.

Toutes ces raisons justifieraient peut-être la nécessité d'une hygiène spéciale du génie. L'organe central est le lieu de projection, non seulement des perceptions des organes des sens, mais encore de tous les troubles nerveux des viscères inférieurs : par suite, l'homme dont l'activité est surtout intracrânienne et ne repose pas sur de simples répétitions automatiques, est doublement et triplement incommodé partout désordre splanchnique. Il est, par exemple, maint état d'âme et mainte dépression dont il faut chercher la cause directe dans des troubles digestifs (sur les influences splanchniques en général, voir plus haut, pages 80, 17S). Il serait bon, à mon sens, d'éclairer justement les hommes doués de l'organisation la plus riche sur les limites naturelles de leur déploiement de forces, sur la délicatesse du coffret nommé « cerveau » , sur sa' dépendance , presque toujours laissée hors de compte, souvent même ignorée, du fonctionnement normal des organes inférieurs, sur le danger possible de poisons substantiels (alcool, syphilis, etc.), et d'une conduite déréglée, etc. Mais quant à leur dire sans détours : « Tu es damné entre les hommes parce que lu es un riche d'esprit, car ta richesse même est maladie », cela est à la fois inhumain et antiscientifique !

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