Maladies mentales chez les artistes de génie
La notion de maladie mentale est très indécise : elle Fêtait plus encore aux époques antérieures, où les connaissances médicales nécessaires manquaient aussi bien que les soins indispensables. Et combien de temps a-t-il fallu pour transformer les asiles destinés à ces malades, de maisons de fous redoutées qu'ils étaient, en des établissements dirigés avec liumanité ! C'est un beau triomphe de ce siècle, que dans une société bien élevée et instruite on ne parle plus de possédés, on ne regarde plus de travers avec défiance tout homme qui a souffert une fois d'un état d'exaltation passager. C'est là une conquête de ce rationalisme tant attaqué : l'affection cérébrale est un malheur, mais non une honte, c'est une maladie comme une autre. Et c'est une seconde conquête non moins propre à nous réjouir que l'augmentation constante des cas de guérison complète due aux progrès de l'art médical.
Pour les motifs indiqués, on ne saurait comparer le passé et le temps actuel. Jadis, la famille tenait caché aussi longtemps que possible l'état du malade, par crainte des propos scandaleux ; aujourd'hui, on s'adresse au médecin dès le début, on se rend dans les asiles publics et les maisons de santé, où bien souvent un traitement rationnel fort court suffit à ramener le malade à l'état normal. Aussi faut-il accepter, avec la plus grande réserve, ce que nous avons de comptes-rendus anciens sur des artistes frappés d'aliénation mentale. De plus ces comptes -rendus sont en très petit nombre. Le célèbre Hugo van der Goes, doyen de la corporation des peintres de Gand, entra, quelques années avant sa mort (1482), dans un couvent où il finit par passer pour (( aliéné ». Il était mélancolique et adonné peut-être à la boisson ; eût-il fallu le séquestrer aujourd'hui , c'est ce qu'on ne saurait dire^ Le cas est typique. Dans le cloître,
1. Wautcrs communique le passage suivant de la chronique d'un moine de Roodendale relatif à Hugo v. d. Goes : « J'étais aussi novice, écrit Gaspard Offliuys, lors de l'entrée au couvent de v. d. Goes. Il était si célèbre comme
OÙ l'ont pousst» vraisemblablement des scrupules de conscience, Tartiste ne renonce ni à la peinture ni à la boisson, et, malgré un traitement assez peu « psychiatrique », son état s'améliore. Un autre cas est celui du comte Henri van Goudt, dessinateur de grand talent et amateur enthousiaste, qu'un philtre d'amour aurait privé de sa raison*. Un troisième cas est celui de Pie ter van Laer, dit Bamboche, ce peintre de genre si original, le premier qui « contempla, avec Tœil d'im artiste du nord, la vie du peuple italien dans les rues et devant les portes de là ville éternelle, lui emprunta ses côtés pittoresques, et qu'on ne peut guère
poiiitrc qu'on prétendait ne pas pouvoir trouver son égal même au-delà des Alpes. Au temps de sa vie mondaine, il n'appartenait pas au\ classes supérieures; le prieur lui permit pourtant après son admission au couvent et durant son noviciat, de s'adonner à maints plaisirs plus voisins des joies profanes que de la pénitence et de l'humilité, et qui excitaient aussi la jalousie de* plus d'un de nos frères. De nobles seigneurs, entre autres l'archiduc Maxiniilien, venaient sans cesse lui rendre visite et admirer ses tableaux. Grâce à leur intervention, il fut autorisé i demeurer avec eux dans l'hôtellerie et à partager leurs rei)as. Il était souvent sujet à des accès de mélancolie, surtout s'il pensait à la masse de travaux qui lui restaient encore à terminer ; mais ce qui lui fit le plus de mal, c'est sa passion pour le vin, qu'il pouvait satisfaire sans obstacle à la table des étrangers. La cinquième ou la sixième année, après avoir prononcé ses vœux, il lit avec son frère Nicolas et quelques autres un voyage ;i Cologne. Au retour, il fut pris d'un si violent accès de mélancolie, qu'il aurait attenté à ses jours, si ses amis ne l'en avaient empêché par la force. On le transporta avec peine à BruxeHes et de là au couvent. Le prieur, aussitôt mandé, chercha à calmer la frénésie de Hugo par les sons de la musique. Pendant quel([uc temps, ce fut en vain ; il soutirait surtout de l'idée fixe qu'il était voué à la damnation. Son état finit par s'améliorer. Il renonça de lui-même à l'habitude de fréc[uenter la salle à manger des hôtes et prit désormais ses repas avec les frères lais. » (Tiré de Crowe et Cavalcaselle, Histoiie de la peinture des anciens Pays-Bas) — V. Carel van Mander, Le Livre des peintres, trad. Hymans {Note du Trad.].
1. Joachim von Sandrart ra[)porte au sujet de Henri Goudt dans Y Académie allemande^ II, page 308 : « Par amour inné de l'art, sans la moindre indigence (c'est-à-dire sans qu'il ait eu besoin de se livrer à cette étude}, il apprit à merveille le dessin et surpassa tous les autres dans sa ville natale d'Utrecht. » A Rome, il devint l'ami intime et le Mécène du célèbre Elsheimer ; non seulement il achetait ses tableaux, il en exécutait encore de brillantes reproductfous au burin. « Dans la suite on donna à notre artiste quelque chose qui lui fit perdre la raison et le rendit très simple d'esprit : c'était, disait-on, un breuvage d'amour, par l'etlet duquel il aurait été possédé d'amour et privé de ses sens. Je lui parlai souvent en iG2o et 1020 dans sa demeure, en présence de la persoime dont il n'aurait rien eu de bon à dire, puiscfu'elle détenait avec ses sœurs à titre d'héritières argent et maison. 11 demeura chez elles comme simple liensionnaire, vieux célil)ataire, perclus de tous ses membres ; il éprouvait l>ourtant une très grande joie à me montrer ses tableaux d'Elsln'imer, et il trahissait aussi un esprit cultivé, dès qu'on venait à parler d'art. Il laissa uu renom, <[u'aucim jus<iu'alors n'a surpassé. »
éliminer par la pensée de Tliistoire de l'évolution de la peinture au dix-septième siècle » (Woermann). Après lui, on -y^^ donna dans la suite le nom de « Bambochades » aux représentations vivantes, réalistes, de la vie populaire *. Il offre un intérêt particulier au point de vue de la physiologie de Tart, parce que la mémoire lumineuse d'une rare sûreté dont il disposait, lui permettait de reproduire avec une vérité fidèle non seulement les contours mais encore les couleurs. Il se serait donné la mort en 1644, dans un accès de mélancolie, mais on met le fait en doute, puisqu'il existe de lui des dessins datés de 1658.
Quelques autres cas sont encore plus suspects. Nous rencontrons çà et là un original, un superstitieux, un bretteur, un buveur trop ardent; on rapporte de Hendrik Goltzius*, qu'il traversa toute l'Allemagne et l'Italie sous un faux nom, sans se faire reconnaître lorsqu'on parlait de ses œuvres cé-
1. Son corps était difforme : il avait un buste trop court, presque pas de cou, des jambes trop longues. Aussi les Romains le nommèrent-ils « il Bambotlo », mais il accepta de bonne grâce toutes les plaisanteries qu'on fit sur lui ; il était un aimable boutfon. Sandrart qui fut lié avec lui comme avec Poussin, Claude Lorrain, etc., écrit : « Il était surtout gracieux à la danse, il rentrait la partie supérieure de son corps et passait ses longues jambes audessus de la tùte des autres aussi vite que si une moitié d'homme eût seulement sautillé à terre. » — « Quoiqu'il ait aussi dessiné parfois d'après nature, il a fait pourtant appel dans ces tableaux à sa seule intelligence et à sa seule mémoire ; il a reproduit dans ses œuvres tout ce qu'il avait vu de curieux dans ses promenades, au marché ou devant la ville, avec une supériorité et une perfection si conforme aux règles de l'art que ni avant ni après lui aucun peintre ne l'a égalé. Par une contemplation et une réûexion constante il imposa un trop lourd fardeau à son intelligence. En 1639, il revint à Amsterdam. Cependant il approchait de la soixantaine : faible et de complexion délicate, il était déjà porté à la mélancolie ; avec les années, ses forces et sa mémoire baissèrent, et ce pieux homme, si digne d'admiration, passa à Harlem, au grand regret des amateurs d'art, de Tagitation de ce monde au repos éternel. » Houbraken parle au contraire « d'oppressions de poitrine qui lui enlevèrent tout courage. La mélancolie, à laquelle il se laissa aller, aggrava ses tourments et, las de l'existence, il finit par se noyer lui-même dans une fontaine. »
2. Sandrail, Académie allemande^ II, li\Te III, page 282. Goltzius, qui, à l'âge de vingt et un ans, avait épousé une veuve entendue, était devenu malade de la poitrine, il crachait beaucoup de sang. Le grand voyage à pied, ainsi que le changement d'air, lui firent le plus grand bien ; « il s'y oublia presque luimôme, car ses pensées étaient plongées tout entières dans les œuvres j»récieuses qu'il put voir à Rome ». Peut-être n'observa-t-il un incognito aussi strict, que pour échapper à toutes les tentations d'excès nuisibles à la santé. Il revint frais et bien portant dans les bras de sa femme ; mais après un séjour de quelque temps chez lui, le mal d'autrefois le reprit si violemment que, sur l'avis des médecins, il dut, « une année durant, boire du lait de chèvre, et téter comme un enfant à la mamelle, ce qui le rétablit de nouveau avec l'aide de Dieu ».
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lèbrcs, etc. Mais presque nulle part il n'est question de psychoses aiguës avec conduite dangereuse pour les autres, et OH dirait qu'aux époques antérieures les artistes aient été préservés par un talisman particulier des maladies mentales.
Lombroso ne mentionne d'ailleurs dans son chapitre sur « les génies atteints de maladie mentale » ni le cas de Hugo V. d. Goes, ni aucun autre emprunté à une époque ancienne ; le cas du peintre Spinelli, rapporté par lui d'après Vasari, ne rentre en effet, à aucun degré, dans les psyclioses *. Du temps le plus récent, il ne nomme que quelques artistes français et anglais de second ordre. Mais précisément notre siècle lui aurait fourni des matériaux plus riches, tant pour le nombre que pour la clarté des cas. Et ces cas récents entre tous offrent un intérêt de premier ordre, en ce que nous pouvons reconnaître en maints d'entre eux une certaine connexion avec la tendance artistique. Ils sont ceux de gens qui ont certainement montré, dans leurs travaux artistiques, un certain penchant vers le démoniaque, le grotesque, le convulsif, des caricaturistes, des peintres de la danse des morts, de l'infortune et de la fatalité humaines, du jugement dernier. Ceci nous indique que l'obscurcissement intellectuel chez eux n'a pas été le résultat direct de leur pratique de l'art spécifique, de la simple étude et de la reproduction sereine et tranquille de la nature, mais a trouvé un appui dans des idées qui sont irritantes alors môme qu on ne les reproduit pas en des figures.
Il faut maintenir à tout prix ce principe : si l'on doit forger une arme contre l'art avec les cas de psychose aiguë, il faut, dans chacun de ces cas, rechercher la part de l'hérédité, des accidents de la vie, de l'alcoolisme, etc., et éliminer toutes les influences qui n'ont rien à faire avec l'activité artistique au sens plus étroit du mot. La méthode de la statistique brutale n'est ici nullement à sa place. Les effets de la grande ville moderne ont aussi leur impor-
l. Lombroso, L'homme de génie. SpineUo aurait peint une figure difforme du diable, le diable lui serait apparu en rôve et lui aurait fait des reproches, et le peintre en aurait été si ému qu'il serait devenu la proie d'une longue maladie. C'est donc un simple rêve provoqué par la fièvre !
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tance : Paris et Londres fournissent le plus grand contingent d'artistes atteints, en notre siècle, d'aliénation mentale; à Londres vient se joindre encore le spleen anglais, en tant que particularité nationale. Je n'aurai garde pourtant de citer des noms, car je ne voudrais pas contribuer à enrichir du souvenir d'artistes de mérite le catalogue de M. Lombroso. Nous ne sommes ici, il me semble, en aucun sens, en présence de phénomènes propres à placçr l'art dans un jour défavorable en face d'autres activités intellectuelles.
La proportion des artistes dans les asiles par rapport à la population totale serait-elle en vérité plus grande (ce dont je doute encore), c'est un sort qu'ils partageraient avec les classes instruites en général. Presque chaque village a son maniaque, son paralytique, son idiot ; ces malheureux y traînent en liberté leur vie misérable ; dans la grande ville, où leur existence apporte des incommodités plus grandes, on les séquestre dans un établissement. On peut expliquer de môme que la statistique de la folie relate, par exemple, une proportion plus grande de Juifs, et qu'en général, dans les pays et les villes de confessions mêlées, la minorité fournisse aux asiles un apport relativement supérieur : de tels chiffres ont toujours bien plutôt une signification sociale que pathologique. Avec la supériorité économique des minorités croît aussi, en effet, leur sollicitude pour les malades et les faibles. Chez les Israélites adonnés notamment au commerce vient s'ajouter encore le soin relativement plus grand de limiter la capacité civile.
Il serait pourtant d'un grand intérêt de voir réunis des matériaux étendus sur les troubles intellectuels chez les artistes. Jusqu'à ce jour il n'existe pas, à ma connaissance, de monographie de ce genre.
Je veux ici, tout d'abord, indiquer brièvement ce que Lombroso rapporte d'artistes devenus fous : un peintre, auparavant médiocre, se perfectionna à tel point durant sa maladie, qu'une copie d'une Madone de Raphaël, peinte entre ses accès, lui valut un prix à l'exposition. — Magnoni, peintre célèbre (?) deReggio, se trouvait déjà depuis quatorze
ans dans Tasilc de cette ville pour démence et délii-e des grandeurs, lorsqu'à l'instigation du docteur Zanis il reprit en main la palette : il orna les murs de l'établissement de tableaux excellents, entre autres d'un Ugolin d'après Dante, dune exécution si admirable qu'une malade lança à plusieurs reprises des morceaux de viande contre la toile pour empêcber Ugolin et ses enfants de mourir de faim. — De huit peintres dont Adriani nous a communique l'histoire, quatre conservèrent leur talent durant leur folie aiguë ou intermittente, deux présentèrent un aflfaiblissement très sensible ; un enfin déplorait vivement d'avoir jamais su peindre. Les alcooliques ont coutume de charger le jaune à l'excès. Un peintre qui, par suite d'abus de l'alcool, avait perdu tout sens des couleurs, acquit une grande habileté pour les teintes blanches et devint un peintre de paysages d'hiver très célèbre en France (?) — C, peintre connu, fut privé par une paralysie générale du sens des proportions : il traçait l'esquisse d'un arbre qui, une fois achevé, aurait dépassé le cadre du tableau ; d'ailleurs, il voyait tout en vert. — Le sens des rapports de dimensions se perd assez souvent. Lombroso constate, par sa propre expérience, chez des artistes et hommes de génie devenus fous, une décroissance générale, non seulement de l'intérêt pour leur profession, mais encore du talent, surtout au point de vue de la perspective; on en pourrait conclure que les mémoires fondamentales mises jusqu'alors précisément le plus à contribution, commencent à s'atrophier, et que les hypertrophies si fréquentes chez les aliénés s'étendent à d'autres mémoires.
Plusieurs centaines d'artistes, et parmi eux un certain nombre de célébrités, résident à Munich ; l'observation psychiatrique doit donc avoir dans cette ville une valeur particulière. Or, les cas de désordres intellectuels sont des plus rares parmi les artistes de Munich, et mes relations personnelles avec les plus éminents d'entre eux me permettent d'affirmer qu'ils jouissent de la santé mentale la plus parfaite. Qu'en dépit de l'influence calmante du travail artistique et de l'air propre à fortifier les nerfs, il se présente aussi quelques cas de désordre mental parmi les artistes de Munich,
rien de plus naturel. Le directeur de Fasile du district de cette ville, M. le professeur Grashey, me communique ce qui suit touchant ses expériences relatives à cette question : « J'ai actuellement en traitement un malade paralytique qui, comme peintre, a produit des œuvres éminentes et, longtemps après le début de sa maladie, lorsqu'il montrait déjà des troubles notables dans le langage, dessinait et peignait encore très bien, entre autres choses un portrait assez grand qui obtint une récompense à l'exposition d'ici. » (C'est une preuve frappante de l'organisation solide, automatique, du système mémoriel artistique, capable de résister plus longtemps à la destruction que l'intelligence pourvue d'acquisitions nouvelles.) « A ces observations faites sur des malades paralytiques s'opposent les affections de la mémoire dans le cas de syphilis cérébrale. Ici, certaines aptitudes isolées se perdent de bonne heure, tandis que les autres demeurent intactes, par exemple la capacité de parler français peut se perdre, tandis qu'on parle encore anglais et allemand*. J'ai connu un jeune boucher qui souffrait de syphilis innée et, à l'âge d'environ vingt ans, perdit soudain la capacité d'évaluer à vue d'oeil le poids des bêtes de boucherie, et cependant la faculté visuelle était intacte. Chez des malades d'esprit qui ne sont ni paralytiques ni atteints de syphilis cérébrale, la mémoire artistique demeure intacte durant des années. Des peintres assaillis par des hallucinations ou en proie à la démence, conservent pendant des années leur pouvoir de production artistique ; le plus souvent ce sont leurs idées délirantes qui s'opposent à leur activité artistique et amoin-
1. La perte de ces aptitudes au dedans d'un seul et môme système mémoriel (par exemple du langage) forme l'un des problèmes les plus curieux et les plus difficiles de la psychiatrie. Mais je présume que ces cas doivent se ramener aussi pour la plus grande part à des différences d'automatisation. Si l'usage de la langue française apprise avec peine et sans fixité se perd plutôt que celui de la langue maternelle, c'est là un effet conforme à la loi de régression. L'explication de ces phénomènes est plus difficile dans le cas où des images et associations devenues sans aucun doute parfaitement automatiques se perdent, tandis que d'autres moins solidement pratiquées demeurent ; on est alors porté à supposer une maladie substantielle ou une mise hors de fonction de groupes de cellules ou voies d'association isolées, ou encore à admettre que les images absentes ont simplement perdu la force de franchir le seuil de la conscience. Mais la cause peut en être aussi dans le mécanisme de l'attention.
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(Irissent indirectomcnt aussi la capacité productive en portant atteinte à la pratique. Connaissances musicales et fécondilé poétique se conservent assez souvent chez des hallucinés et des aliénés. Une dépression passagère de la mémoire et de tous les talents d'exécution a lieu dans les états dits de mélancolie et d'épuisement; par contre, dans les affections maniaques, se montre un redoublement passager de l'activité mnémonique.
Les cas où, même lors d'un affaiblissement général de la mémoire, Taclivité artistique habituelle pouvait se poursuivre longtemps encore, nous permettent de conclure que le bon goût aussi, à titre d'organisation mnémonique supérieure, est soumis exactement aux mômes lois de progrès et de déclin, de désordre passager et durable, d'automatisation, que la mémoire inférieure plus accessible à la recherche physiologique. Mais pour ce qui est des phénomènes pathologiques, il faut s'en tenir rigoureusement à cette règle : quand le médecin aliéniste constate une désorganisation du bon goût, il lui faudrait avant toute chose connaître exactement l'étendue et la finesse de l'organisation antérieure. S'il s'agit du goût artistique spécifique, il y aurait à établir tout d'abord si en général un goût de ce genre a jamais existé dans le sujet, question que seuls des connaisseurs en fait d'art sont à môme de décider.
La preuve des erreurs avec lesquelles on procède ici nous est fournie, par exemple, par les remarques de Lombroso* sur le roi Louis II de Bavière, lequel, à mon sens, n'a jamais possédé une solide et saine organisation de goût, au sens artistique. Ce malheureux monarque était un grand ami de la nature et de sa solitude grotesque; mais joie prise à la na-
1. L'homme de génie. « Le roi Louis H do Bavière fut le premier (?) à ronipreiidre le i^'énic de Wagner. . . Trois châteaux d'uue beauté indescriptible s'élevèrent sous sa direction comme par Teffet d'une incantation magique: il indiijua dans ce travail jusqu'aux détails les plus insignifiants. Dans l'architecture et dans la décoration, la critifiue la plus rigoureuse chercherait en valu quelque chose à blâmer (!). Tout est d'une perfection artistique, depuis l'harmonie de l'ensemble .jus([u'au moindre encadrement de porte. Tout ce (pii a étc créé en merveilles à Caserta, a Schoenbruim, à Trianon, à l'Escurial, à Tzarskoe- Selo, à Compiègne, il l'a rassemblé ici. Eu dix années, il a plus agi que vingt autres princes entourés des talents des meilleures périodes de l'art (!). •►
ture n'est pas synonyme du don de l'équation lumineuse artistique, nous l'avons fait ressortir déjà plus haut. Il n'avait pas observé la nature avec une assez grande conscience de son but, il ne s'était pas approprié non plus les premiers chefs-d'œuvre de l'art ancien avec assez de vénération et d'amour, pour pouvoir mériter le titre de « connaisseur » ; ses pensées et ses désirs étaient moins portés vers les œuvres intimement artistiques que vers les productions romantiques, théâtrales, brillantes, « royales ». Avait-il à choisir entre un chef-d'œuvre ancien vraiment grand, mais d'aspect modeste, et un objet moderne fastueux, d'un cachet artistique tout extérieur, il ne manquait point de se décider pour le dernier. (Il était atteint de daltonisme partiel.) Il serait faux de lui dénier toute espèce d'organisation de goût, mais celle qu'il possédait en fait n'était pas celle du connaisseur qui s'incline profondément devant le vrai génie. Il est bien possible que le sentiment croissant du vide, de l'impuissance dans les notions fondamentales, du manque de saine organisation, ait augmenté et hâté ses souffrances. Il était à certains égards d'une nature trop haute pour supporter longtemps, sans préjudice pour son âme, le mécontentement croissant de soi-même ; il pouvait bien pressentir que son renoncement opiniâtre à tout conseil véritablement artistique l'avait amené à se frustrer des meilleurs fruits de son enthousiasme. Un commerce intime et réel avec l'art dans sa jeunesse, une saine organisation du goût artistique avant qu'il ne montât sur le trône, aurait selon toute vraisemblance exercé une influence des plus calmantes sur sa constitution. Car il n'est pas de plus grand danger pour l'homme aux visées ambitieuses que la puissance sans la subordination modeste aux lumières supérieures et aux facultés plus grandes d'autres hommes.
Ce triste cas ne fournit pas la moindre preuve d'une influence destructive d'une pratique ou d'une science artistique solide sur l'équilibre moral, ni même d'une connexion entre la génialité artistique et la démence, de môme que l'érotomane use des représentations artistiques pour augmenter ou raffiner sa passion, de môme ici la décoration artistique servait
de prétexte aux tendances romantiques d'un sentiment dominateur exagéré jusqu'à l'état morbide.
Je me propose de revenir encore, à la fin de ce chapitre, sur certains dangers qui sont tout en dehors de l'art spécifique, mais qui n'en menacent pas moins la santé intellectuelle de l'artiste.