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INTRODUCTION XXXIII

que nous sommes habitués à localiser* à peu près où ils se trouvent, en vertu de contraintes pliysiologiques, d'expériences et d'exercice. A l'égard des distances réelles, nous sommes exposés aux illusions les plus grossières. Qui pourrait localiser , fût-ce d'une manière approximative, l'image optique d'une étoile dont la lumière met quarante ans à nous parvenir ? L'astronome ne peut que suppléer en partie par sa science à ce que l'image sensible toute seule ne lui donne pas. La direction même est trompeuse. Microscopes, loupes, prismes, etc., nous montrent assez de déviations des rayons lumineux, qui modifient d'une manière frappante la représentation, non seulement des distances, mais parfois aussi des directions. Le plus souvent, nous avons conscience du fait; le graveur, le miniaturiste, règlent les mouvements de leur main d'après l'image agrandie et altérée que leur transmet la loupe ; si le tireur veut se servir d'un miroir, il ne le vise pas avec son arme, mais il la porte en arrière de façon à voir dans le miroir son arme dirigée vers l'objet qu'il se propose d'atteindre, — vers l'image optique primaire en quelque sorte.

Helmholtz a énuméré les illusions optiques qui interviennent dans la localisation des images. Il faudrait ajouter les causes subjectives d'ordre nerveux à celles qui résultent, et de l'état des milieux oculaires, et de l'adaptation. Dans la vision binoculaire, toutes ces influences perturbatrices sont exagérées jusqu'à produire la plus entière confusion. De même que nous ne pouvons pas dire si les images de nos rêves sont binoculaires ou monoculaires, de même l'homme simple qui n'a jamais réfléchi aux illusions optiques ne se rend pas compte de ce que deux images différentes se réunissent et s'ajoutent dans la vue naturelle. L'œil de cyclope imaginaire, placé à la racine du nez, auquel nous rapportons ordinairement la direction du regard, n'est pas pour cela une chimère ; c'est de là que nous partons pour indiquer avec le doigt un objet éloigné, et non de l'œil droit ou de l'œil gauche. Si le doigt parait double alors, c'est-à-dire se localise en des lieux différents, la plupart des hommes n'en sont pas frappés®.

La théorie de la projection, qui fait de nous des théodolites vivants, a encore ceci contre elle, qu'il nous est impossible dans la vision normale, sans l'aide du toucher, sans

1. Ce mot aussi est impropre, mais il est moins compromettant.

2. Lorsque nous fixons un objet éloigné et le désignons du doigt rapidement, nous trouvons que la direction du doigt répond davantage à la ligne visuelle de celui de nos yeux qui a la vue plus perçante.

G. HIRTH. c

cercle et sans règle, de projeter sur un plan de couleur absolument uniforme (le ciel bleu sans nuages, par exemple) la plus simple figure géométrique ; la tentative môme d'y arrêter notre regard sur un point quelconque y échoue devant l'impossibilité de fixer quelque chose — qui précisément ne s'y trouve pas. Notre faculté de mesurer n'a jamais affaire qu'à des estimations, dans lesquelles les discontinuités de couleur, formant des sortes de points de repère, peuvent être distinguées par notre organe visuel. Il ne suffit pas qu'elles existent objectivement, et puissent être découvertes à la loupe ou au télescope, mais il faut que nous les percevions à l'œil nu. La nappe qui nous laisse voir de près mi nombre infini de discontinuités dans le ton, nous parait à quelques mètres uniformément blanche ou gris-claire. Dans la décoration surtout, c'est une règle pour l'artiste de ne pas rendre le trop ou le trop peu de discontinuités dans la couleur que présente la nature.

Nous éprouvons une « sensation », dès que nous regardons n'importe quelle surface d'un môme ton, jusque dans la plus grande obscurité ; l'effort pour voir engendre déjà la sensation. Mais toute discontinuité dans une couleur uniforme ne nous donne pas sujet de distinguer des images géométriques, c'est-à-dire limitées dans l'espace, dont nous puissions apprécier la grandeur ; il est tout aussi peu nécessaire qu'un jugement sur la grandeur des images précède la représentation de la profondeur et de la distance. Cette remarque vient à rencontre de l'opinion d'un écrivain distingué, qui a traité les questions d'optique d'un point de vue nouveau et intéressant. Classen, un adversaire d'ailleurs de la théorie de la projection, déclare que nous saisissons et jugeons la forme et la grandeur de l'image des objets, précisément parce que nous les comparons eiitre eux, sans égard à la distance où ils sont de nous. Les erreurs, écrit-il, auxquelles nous sommes sujets quant à la grandeur de l'image, sont tout au ])lus des erreurs que l'expérience corrige. Nous n'avons qu'à superposer un objet sur l'auti'e pour la reconnaître. La compréhension et le jugement de la grandeur des images seraient, selon lui, l'acte premier de la vision, antérieur à tout jugement sur la distance. La grandeur de l'image dépend absolument de l'angle visuel ; nous la pouvons apprécier cependant, sans connaître l'angle, par une comparaison des choses apparues les unes avec les autres.

Si tout cela était vrai, la faculté mensuratrice de l'œil aurait cause gagnée. Mais d'abord il n'est pas exact que nous puissions acquérir quelque clarté sur la grandeur des images

INTRODUCTION XXXV

(môme dans la vision monoculaire) par la seule comparaison des choses apparues. Transportons-nous, par un épais brouillard d'automne, dans une lande dépouillée d'arbres ; nous « voyons » que le soleil brille, mais nous ne pouvons reconnaître l'astre lui-môme ; nous ne présumons en quel lieu il se trouve que par l'intensité croissante de la lumière autour d'un centre, et sans pouvoir désigner du reste aucun point pour le milieu du disque qui nous est caché. Les gradations de la lumière la plus intense au violet gris du brouillard sont si insensibles, qu'il est tout à fait impossible d'y marquer des limites ; si la différence des teintes frappe les veux, une comparaison de leurs aires est impossible. De môme nous avons la sensation que la lumière la plus claire vient de loin et qu'elle dissipe les nuées au lieu où elle est le plus intense, et nous voyons dans un entonnoir profond de lumière, tandis que nous croyons pouvoir saisir avec la main, à la périphérie de notre champ visuel, la nue qui réfléchit la lumière diffuse. Ici donc, nous ne jugeons pas seulement de la distance, mais nous avons une représentation invincible de profondeur, sans qu'il nous soit possible d'estimer la grandeur de l'image. Tandis que, à l'aspect du ciel uniformément bleu, nous avons une représentation de profondeur àbsolice, sans grandeur d'image ni mesure fournie par l'œil, nous avons ici encore, à la clarté du soleil noyé dans le brouillard, une représentation relative sans rien d'autre.

Ce n'est qu'un exemple entre plusieurs. Les cas ne sont pas rares, où plusieurs apparitions lumineuses séparées dans l'espace sont perçues avec des énergies colorées différentes dans le môme champ visuel, sans que notre « compas dans l'œil » fournisse néanmoins des points de repère pour la grandeur des images. C'est toujours le cas, lorsque l'image n'est pas nette, mais consiste en cercles de diffusion, ou lorsque des objets se peignent sur la rétine, c'est-à-diro dans l'œil intérieur, qui n'ont pas d'angles précis et parlant ne peuvent donner, môme à un éclairage favorable et regaj'dés de très près, aucune grandeur d'image nette. Souvent de telles images indécises s'offrent dans le môme champ visuel auprès d'autres qui sont claires, et c'est l'ordinaire pour un observateur attentif, pour l'artiste, dans la campagne aussi bien que dans les intérieurs. Quant au don de discerner les nuances et de saisir la perspective aérienne en môme temps que la perspective linéaire, c'est une affaire d'organisation individuelle.

M. Hirth a voulu, en somme, constater ces deux choses :

premièrement, que nous n'avons pas de grandeurs d'images reconnaissables pour toutes les apparitions lumineuses, à cause des troubles de Tair, ou des images de dispersion sur la rétine (dans la vision indirecte), ou enfin de la configuration vague des objets eux-mêmes; secondement, qu'une limite précise entre les images nettes et celles qui ne le sont pas ne saurait ôtre tracée, môme dans les yeux normaux, d'autant plus qu'ici le don et l'exercice jouent un plus grand rôle qu'on ne le pense généralement. Il combat aussi l'opinion de Classen, dont il a été parlé plus haut ; loin que notre jugement sur la grandeur des images soit un acte primaire, on peut dire que, au premier moment, il est aussi peu question de la grandeur des images que du rapport de causalité entre les phénomènes. Tout, ou presque tout, se borne ici à une sensation superficielle, où l'attention n'est pour rien, et qui peut bien laisser des images consécutives, mais n'exige d'abord aucun acte intellectuel. C'est un état de « cécité psychique » momentanée. Nous pouvons « sentir j) la distance, sans juger en aucune façon de la grandeur de l'image et de la réalité de l'objet qui la projette. Ainsi faisonsnous, lorsque nous montons un escalier, ou que nous gravissons un sentier de montagne. Les mouvements convenables sont exécutés alors spontanément, en raison du sentiment de la hauteur^ et nous n'estimons guère pour leur grandeur les places où nous posons le pied.

La représentation et la comparaison des rapports de grandeur des phénomènes lumineux supposent surtout de la réflexion et de l'exercice. M. Hirth pense môme que l'étal vraiment primaire du sens de la vue empoche plutôt qu'il ne favorise la mesure optique. « Les sens ne trompent point, disait Kant, parce qu'ils ne jugent point ; toute illusion est à la charge de l'entendement, qui juge parfois mal du matériel qui lui est offert. » Cette proposition pourrait ôtre renversée de la manière suivante : « Les sens trompent toujours, en particulier le sens de la vue, car il n'y a point de rayons lumineux « objectifs » qui soient bleus, rouges, etc.; mais des rayons de diverses longueurs d'onde éveillent en nous, par le moyen de la substance chimique de l'organe, la sensation du bleu, du rouge, etc.; c'est la tâche de l'entendement do reconnaître ces illusions, de les régler, de les ennoblir, et môme, selon le besoin, de les affaiblir ou de les fortifier, d'en jouir, — de les aimer ! » Telle est la vraie physiologie pratique de l'art.

Les énergies colorées se comportent, quant à la mesure en superficie et profondeur, comme des liquides avec des poids

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spécifiques différents. Ce qui est le plus lumineux s'étale sur le fond de Toeil intérieur, — au premier plan, en quelque sorte, pour la représentation, — se rapproche, avance, grandit. A éclairage égal, une couleur à ondes longues l'emporte sur une couleur à ondes courtes. Les discontinuités complémentaires franches (noir-blanc, rouge vif-vert sombre) assurent le partage des zones colorées, mais rendent par contre plus difficile l'estimation comparative des dimensions réelles. Si, pour des figures géométriques tracées en lignes noires sur un fond blanc, notre mesure optique approche davantage des rapports objectifs, cela tient à l'exercice, à l'expérience. Les mêmes proportions que nous avons appris à estimer avec assez de justesse en traits noirs sur un fond blanc, seront mal jugées par nous avec d'autres couleurs complémentaires. Que l'on donne, par exemple, à un élève en dessin, soumis aux pratiques ordinaires, un modèle à contours vert-clair sur fond rouge sombre à traduire en contour blanc sur fond noir, et l'on s'étonnera à quel point son « compas dans l'oeil » est en défaut.

La couleur induite est refoulée sur le côté ; la couleur inductive exerce sur ce qui l'entoure une certaine force d'attraction. Un caiTé long, teinté dans sa moitié supérieure (l'une couleur à ondes longues et dans sa moitié inférieure (l'une couleur à ondes courtes, paraît plus large dans le haut que dans le bas. L'espace compris eiitre deux lignes claires sur un fond sombre semble plus étroit qu'un môme espace entre deux lignes sombres sur un fond clair. La distance entre les étoiles diminue, lorsque la lune brille dans le voisinage. Deux lignes noires, qui paraissent parallèles étant tracées sur un fond blanc, ne le paraissent plus, dès qu'on teinte l'extrémité de l'une en rouge clair et qu'on renforce l'extrémité de l'autre par un bleu sombre, ou qu'on plaque dans leur intervalle des taches de couleurs diverses. Deux fleurs rouges sur fond vert semblent plus rapprochées l'une de l'autre que deux fleurs bleues, etc. Les tons clairs et chauds viennent en avant. De tout ceci, en définitive, il résulte que le rapport de surface des diverses impressions lumineuses n'a pas seulement de l'importance pour la sensation spécifique (les couleurs en général, mais aussi pour leur mesure optique. Le clair gagne et le sombre perd par le partage.

La question de l'arrière-plan, du fond, est liée essentiellement aux surfaces et aux limites. Il y a là encore des causes d'erreur pour la faculté mensuratrice de notre œil ; la distance est exagérée ou dépréciée, selon que les énergies lumi-

lieuses se dislribuenl de telle ou telle façon. Il faut bien des expériences sur les vraies dimensions des objets et sur la perspective aérienne pour nous apprendre à corriger ces erreurs.

Celui qui s'est débarrassé des vieilles idées de la perception rétinienne, de l'identité et de la projection, le comprendra sans peine. Il n'existe pas un champ visuel mathématique, mais une « image psychique » électrique, que nous rapportons au non-moi comme nous rapportons à l'orchestre les suites de sons perçues par notre oreille psychique. L'œil intérieur est une caméra ohscîtrissima, où les lumières seules se détachent du fond sombre. Le repos apparent de J'image psychique, laquelle est entretenue en réalité par des courants électriques, nous conduit à supposer ici une stabilité objective dans l'espace et dans le temps. Il est hardi — M. Hirth espère pourtant que ses lecteurs le comprendront — de comparer l'image lumineuse transmise à l'œil intérieur à une membrane élastique toujours renouvelée, sur laquelle chaque impression de lumière et de couleur possède un relief correspondant à son énergie. C'est une membrane extraordinairement mobile et malléable, que cette image rélLnienne en relief, télégraphiée par le cMasma nervormn opticorum, — une vraie merveille de l'art de tisser et de rentraire.

Bref, en nous plaçant au point de vue d'une physiologie de l'art, il est doublement important de reconnaître dans l'énergie lumineuse la raison souveraine des erreurs ou illusions géométriques. Il en découle la nécessité, pour Tartiste, de n'étudier que les vraies colorations fournies à Tinfini par la nature, et de condamner la copie des plâtres isochromes.

Autres explications. — Vacillation dans la mesure optique.

M. Hirth s'est efforcé de ramener les erreurs optiques de mesure à la concurrence d'impressions lumineuses simultanées. Mais d'autres causes y ont part, et tout d'abord les mouvements de l'œil. Ces mouvements nous fournissent, par l'effet de l'habitude, un étalon empirique. Encore n'a-t-on pas raison de rapporter à l'influence des mouvements de l'œil sur la mesure du champ visuel la responsabilité de nos erreurs. Les impressions demeurent le fait primaire, détei*minant. Wundt accorde lui-môme « que toutes les impressions lumineuses sont enties dai^s leurs rapports mutuels ». Cela est vrai, non seulement pour leur intensité et leur qua-

INTRODUCTION

lilé, mais aussi pour Teffet d'espace et de dislance qu elles produisent.

Classen a demandé comment il se peut, lorsque tout le champ visuel est obscur et qu'il s'y montre à peine un ou (juelques points lumineux, qu'on apprécie alors la situation de ces points par le sentiment qui accompagne la direction (lu regard. « Il y manque, dit-il, le moyen essentiel, l'arrangement mathématique des objets situés dans le champ. Telle est la condition indispensable pour que le sentiment musculaire puisse être utile. » — Mais ne parlons pas d'un arrangement géométrique spontané. On s'est habitué à considérer comme innées les notions acquises au cours des siècles sur l'art, la perspective, l'optique, etc. C'est trop accorder au

Fig. 4, 5 et «.

nativisme. Ce qui nous est donné, comme aux animaux les plus développés, c'est la faculté de nous orienter dans l'espace, et non un arrangement mathématique du champ visuel : ceci n'est qu'une abstraction de l'homme cultivé. Il suffit de voir, pour s'en convaincre, les dessins des enfants et des sauvages. La projection des lumières sur la rétine ne

nous rtivèle pas plus l' ordre des choses vues, que le fait (l'entendre une symphonie de Beethoven ne nous donne l'intelligence de sa construction harmonique.

On a cherché à faire comprendre l'influence des mouvements de l'œil au moyen de figures giiomii triques, avec des traits noirs sur un fond blanc. On a commis ici la faute de considérer les lignes, et le jugement que nous en perlons, comme la chose principale. Elles le sont peut-être pour l'intellect ; mais pour la membrane sensible de l'œil, elles ne sont que des discontinuités de l'énergie posilive du fond blanc. Ce ne sont plus les jambages de l'angle que nous apprécions, mais les blancs pleins ; les ligues noires ne sont

Fig. 7. — Modèle de Zfillner.

que les limites des surfaces blanches qui se relèvent et se détachent sur le reste du fond. Si la figure est fermée {circonférence, carré), nous la voyons plus claire, par suite du contraste boixl à bord qui augmente la lumière jusqu'en son centre : et l'effet alors est plus puissant, si la figure est pelite. Dans le modèle de Zoliner l'illusion est augmentée, alïaihlie ou renversée, si l'on change la couleur des lignes et du fond, cest-ii-dire si Ion remplace les complémentaires noir-blane par des énergies lumineuses moins ou autrement conti'astanles. Ce n'est donc pas le mouvement de l'feil, c'est la distribution des énergies lumineuses qui nousti-ompe —

INTRODUCTION XLl

au moins lorsque l'œil est en repos — sur la position, la grandeur et la direction des objets apparus dans le champ visuel. Souvent môme l'illusion optique s'évanouit dans limage consécutive, parce que la couleur de l'image positive y est amincie et délayée.

Bien plus importants que les mouvements d'inneiTation, paraissent être les relations anatomiques et nerveuses de l'œil, et proprement des milieux réfringents et de la membrane sensible, aussi bien que l'état des filets conducteurs et des humeurs de l'appareil. M. Hirth pense môme que les troubles résultant des images entoptiques (mouches volantes, etc.) ne sont pas sans effet sur notre estimation des lumières, et partant des mesures.

En suite de l'addition des lumières, dont il a été parlé plus haut, les parties vues par un seul œil qui entrent dans le champ binoculaire n'apparaissent qu'à moitié aussi éclairées que si elles se projetaient sur les deux rétines *. Or, les lumières additionnées, abstraction faite de leur valeur d'énergie absolue, ont le pouvoir comme telles de rapprocher les objets, et l'on pourrait trouver là une explication très plausible de notre notion innée d'espace. Peut-être, pense M. Hirth, oxiste-t-il une loi qui nous est cachée encore, en vertu de laquelle, à quantité égale, la qualité des lumières additionnées serait sentie autrement (plus rapprochée ou plus chaude?) que la lumière simple. Quoique le passage de l'éclairage simple à l'éclairage double ne soit pas toujours facile à préciser, nous avons pourtant la sensation certaine d'un plus grand effet de profondeur avec le premier.

Il en est de tout ceci comme des explications du stéréoscope, dont on a jugé les effets si merveilleux, en les attribuant à l'appareil magique nouvellement découvert, tandis que les mômes phénomènes se produisent à chaque instant dans la vision normale. Dès qu'on accepte les principes de l'addition des lumières dans l'œil double, du droit de l'image la plus grande, de l'élargissement bilatéral, et du sentiment plus accusé de profondeur pour un seul œil, il devient possible d'expliquer tous les phénomènes du stéréoscope d'après les lois de la vision binoculaire, avec cette particularité que, dans le stéréoscope, grâce à l'isolement artificiel des deux

1. Si nous regardons avec un verre rouge à l'œil droit et un verre bleu à l'œil gauche, les parties vues par chacun des yeux apparaissent en des tons différents, et le sentiment d'espace eu est fortifié. L'effet est particulièrement frappant lorsqu'on regarde des arbres couverts de feuilles, des tapis de fleurs, etc.

yeux, le coiitidle qu'ils exercent luii sur l'autre est aboli, et que par là nilusion est favonsi^e.

Il ne nous est souvent plus possible, en un (5lat de giande fatigue, (le ramener l'une à l'autre les deux images rétiniennes, malgré les efforts que nous faisons pour y réussir. L'homme pris de boison voit double, etc. Il semble que l'organe associant ait perdu la faculté de percevoir clairement le matériel des images rétiniennes (qui déjà, peut-ôlre, lui sont expédiées confusément par les nerfs visuels) et de les faire flotter ensemble d'une manière normale.

J-'ig- 8.

M, Hirlh n'accepte pas que la rétine ait la faculté do percevoir ses propres dimensions. Elle n'est pas un organe de perception. Il se peut, sans doute, que les dimensions de la rélinc soient senties après coup dans l'organe central ; mais non pas de telle sorte, comme l'ont dit Hering et Wundt pour expliquer certaines illusions optiques, que la ligne droite — la corde ! — entre deux points rétiniens serait mesurée sur la surface concave de la rétine. Nous ne voyons qu'une « image psychique », dont les matériaux sont fournis

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par les impressions locales; mais de notre rétine et des points sur lesquels tombent les rayons lumineux, nous ne pouvons rien connaître ni sentir, rien du moins qui puisse nous être utile dans l'acte de la vision.

Il résulte d'expériences faites par Helmhollz, relativement à la vision indirecte des lignes courbes*, que notre mesure optique, en ce qui concerne les images rétiniennes périphériques, est sujette à de graves erreurs, que nous ne remarquons pas d'ordinaire. Il semble que les lumières et les ombres objectives projettent sur la périphérie de la rétine des images plus petites qu'en son centre. Si, par exemple, tenant

Fig. 9.

l'index et le médius écartés devant nos yeux, nous fixons l'index, le médius que nous voyons indirectement nous paraît plus petit et ramassé sur lui-môme, comme il arrive pour le damier de Helmhollz -. Classen a cherché la raison de ce phénomène dans l'incidence des rayons réfractés par le cristal-

i . Trois étoiles brillantes situées sur un grand arc de cercle nous paraissent eu ligne droite, si nous fixons celle du milieu ; mais si nous fixons un point pris en dehors d'elles, la ligne (ju'elles décrivent parait d'autant plus concave que le point de fixation en est plus éloigné. — Si, au contraire, arrêtant notre regard sur le milieu d'une table, nous essayons de ranger sur le bord plusieurs objets brillants en ligne droite, cette ligne se trouvera être conveœe, etc.

2. Le damier parait régulier, lors(iue nous regardons de près (3 à 4 centim.), tivec un seul œil, au centre de la figure.

lin, qui atteignent les bords de la rétine plus vite que le fond. Des réductions se produisent certainement, en suite de diverses causes, sur les différentes parties de la rétine *.

Le champ visuel, sur nos rétines, a la forme d'une courbe qui revient sur elle-même ; nous le voyons autrement, comme retroussé en dehors, et, dans la vision monoculaire, il a plutôt la forme d'un entonnoir ou d'une assiette profonde que d'une sphère. N'y aurait-il pas ici encore , et plus ou moins selon les individus, des élongations et des rétrécissements des images projetées sur les rétines? Evidemment les lois de la réfraction, conçues dans des conditions idéales, ne s'appliquent pas d'une manière absolue aux milieux oculaires. Il se produit, sans nul doute, dans les diverses parties de la rétine, comme dans les miroirs défectueux, des déformations, des affaiblissements de couleurs, qui donnent lieu à maintes illusions sur lesquelles on a beaucoup disputé. Avant tout, l'estimation trop grande que nous faisons des dimensions verticales; l'illusion est si forte, qu'elle ne peut être corrigée par l'élargissement bilatéral dans la vision binoculaire. Les exemples ne manquent pas, et sont trop connus pour les rappeler ici.

Les différences entre les individus, à cet égard, se rapportent à leur disposition personnelle, *et ne dépendent aucunement du degré de l'attention. La théorie motrice explique ces phénomènes, on le sait, par la considéralion des muscles moteurs de l'œil. Les mouvements de côté sont accomplis par la paire des muscles droits externe et interne ; mais les mouvements en bas et en haut appartiennent au groupe des muscles droits supérieur et inférieur et des deux obliques, lesquels ont une action d'arrêt les uns sur les autres. De là, pour ces derniers mouvements, moins de rapidité et plus de fatigue ; nous exagérons donc ou nous déprécions les longueurs, suivant que notre s^entiment d'effort est grand ou faible. M. Hirlh invoque un nouveau fait, qui est l'horizontalité prédominante des sensations spécifiques de couleur. Le vert occupe horizontalement 59°, verticalement 42° ; le rouge 82** et 68<»; le bleu 97" et 85**; soit, en moyenne, un rapport de 5 à 4. C'est là une organisation dont il faut tenir compte. Penchons la tête de façon à voir dans la verticale ce qui est horizontal : les parties objectives verticales du champ visuel se ramassent alors sur elles-mêmes, en même temps qu'elles sont plus colorées. Il en est de l'intensité lumineuse comme des zones colorées ; elle est plus forte d'un cin-

1. Aug. Classcu, Kant et les théories de la perception^ Leipzig, 1886.

INTRODUCTION XLV

quième dans la direction horizonlale. Nous devons accepter que cette réduction normale du champ visuel repose, aussi Lien que la plupart des réductions pathologiques (skotomes, hémianopsie partielle, etc.), sur l'organisation nerveuse de l'œil intérieur, — c'est-à-dire du centre visuel du cerveau.

Cette organisation, qui semble être innée en tant qu'elle est normale, a pu se fortifier aussi et se maintenir par la préférence donnée pendant des milliers de générations aux mouvements horizontaux des yeux et de la tête. Deux règles entrent donc en lutte dans l'éducation de notre faculté de mesurer. La première est que notre effort à les reconnaître clairement fait paraître plus grandes toutes les perceptions des sens, et en particulier celles du sens visuel ; la seconde, que nous sommes portés à déprécier la grandeur des objets connus et les dimensions que nous avons mesurées souvent. L'accoutumance entre en jeu dans celle-ci, et l'attention dans celle-là. Nous déprécions dans la direction horizontale, où nous voyons mieux, alors môme que le nombre et la direction des discontinuités colorées nous induisent à faire le contraire. Au-dessus du point de fixation, la perception des différences de couleur est moins sûre dans le sens vertical que dans le sens horizontal. Tandis que, sur les côtés du champ visuel, tout s'aplanit et se tranquillise, les sensations verticales périphériques prennent, malgré l'allongement, je no sais quoi de pesant et de suspendu, qui peut engendrer l'angoisse du vertige. En résumé, l'estimation trop grande des dimensions verticales est le résultat de plusieurs influences.

Mais il arrive aussi qu'en interprétant le fait, on l'exagère. Chacun sait que les deux moitiés inférieure et supérieure de la lettre d'imprimerie S et du chifl're 8 paraissent égales. Les mouvements de l'œil ne sont pour rien en ceci. Pour d'autres lettres PAG, c'est la partie inférieure que nous grandissons ; mais nous ne le remarquons point, parce que nous pensons que ces caractères ne peuvent être que réguliers. On ne remarque pas davantage l'irrégularité du contour des deux yeux, chez la plupart des hommes : ces dérangements de symétrie ne nous frappent que dans un miroir, ou lorsque nous renversons les objets. Des sensations résultant de la loi de pesanteur interviendraient même, selon M. Hirth, dans nos jugements sur ces phénomènes. S'élever, c'est s'alléger, et tomber, c'est s'alourdir. Cette association n'est pas bornée au toucher et à la vue ; elle a son origine dans les conditions de notre être, le cours du sang, etc. Notre appréciation des lumières perçues en haut ou en bas, notre « rythme lumineux relatif », repose sur elle.

C'est en raison du sentiment de la gravitation, qu'il nous paraît naturel qu'un socle ait plus de largeur que de hauteur, que la clarté vienne d'en haut plutôt que d'en bas, que l'irradiation existe dans les parties supérieures du champ visuel, l'opacité, la dureté et l'obscurité dans les inférieures. Ce qui est en harmonie avec nos sensations élémentaires est accepté comme naturel, et partant déprécié. L'effet extraordinaire que produit un paysage vu entre les jambes ou dans una eau qui le réfléchit, c'est-à-dire renversé, en est la preuve. Sur le môme principe repose l'enchantement que nous donne une mer bleu de ciel, ou l'inquiétude que nous inspire un nuage sombre, couleur de terre. Dès qu'il apparaît quelque chose d'inusité dans notre vision de tous les jours, nous ne déprécions plus, nous exagérons. Eclairez un visage par en bas, et vous aurez peine à le reconnaître. On voit donc combien est fragile notre mesure optique, à quel point il est difficile de renverser mentalement nos images visuelles, — et nécessaire, par conséquent, d'étudier et do dessiner la nature sous tous ses aspects !

Par la lutte de plusieurs éclairages, de direction différente, on trouble le sentiment de la profondeur. Les reliefs s'en-

Fig. 40.

foncent, les creux se relèvent*, etc. Un portrait placé dans un jour contraire à celui de l'atelier ne perd pas son relief, parce qu'il a son éclairage propre, mais il souffre de l'éclai-

rage en

sens mverse. L'intensité de l'éclairage a également

de l'influence sur notre appréciation. Dans l'obscurité qui nous surprend, nous sommes enclins à voir moins large et moins haut, mais plus profond. Le contraste n'est pas étranger à ces effets. L'artiste qui fixe trop longtemps son modèle

1. L'escalier (le Sciirôder (fig. 10) parait éclairé d'eu haut ou d'eu bas, selou (lu'on dispose ou (ju'on iraagiue l'éclairage.

LNTRODUCTION XLVU

devient « émoussé » pour les lumières, « réceptif » pour les ombres, et n'estime plus les dimensions correctement.

Certaines illusions proviennent aussi d'un dérangement dans l'harmonie statique avec laquelle nous sommes familiarisés. L'accoutumance de nos maisons à fenêtres carrées et à murs perpendiculaires contribue au moins à expliquer l'illusion qui nous fait voir obliques les poteaux du télégraphe aperçus par la portière d'une voiture, quand le train gravit une rampe. Les personnes qui ont l'habitude de voyager dans les trains funiculaires n'y sont plus sujettes ; la désillusion est organisée chez elles, ce qui prouve que l'illusion n'est pas fondée sur une accommodation du sentiment musculaire de tout le corps aux images obliques.

Ce serait donc, en somme, une entreprise vaine que de vouloir ramener toutes les illusions optiques à une seule loi générale. Aux diverses causes purement physiologiques dont il vient d'être parlé, s'en ajoutent d'autres encore, qui ont leur source dans l'expérience et le savoir. Les objets gardent dans l'éloignement quelque chose de la grandeur que nous leur connaissons. Ainsi la figure humaine dans le paysage ; les dessins des primitifs en offrent nombre d'exemples. Un rocher nous paraît plus grand qu'il n'est, s'il se trouve suspendu au premier plan et menace notre vie. Notre appréciation d'une chose change subitement, lorsque nous prenons conscience de ce qu'elle est : un petit buisson dans le brouillard nous produit l'effet d'un homme colossal ; mais l'apparition s'évanouit, aussitôt que nous la touchons. L'influence do nos souvenirs visuels joue aussi un rôle : ce qu'on a vu enfant grandit avec les années, et reste loin, quand on le retrouve, de l'image qu'on s'en était faite. Les impressions de nos autres sens, la passion enfin, influent à leur tour sur nos images visuelles. Le lion qui rugit en liberté semble plus grand que le lion en cage. Une môme portion de nourriture semblera grosse à l'homme rassasié et petite à l'homme qui a faim.

Bref, notre faculté de mesurer avec les yeux est vacillante et réclame une culture particulière. Le géomètre et le paysan, le menuisier et le chirurgien, le peintre et le sculpteur, chacun de nous a sa mesure et doit lutter contre certaines erreurs de la mémoire et de l'imagination.

Notre étalon est aussi quelque chose de vacillant. Il n'existe pas d'étalon absolu pour nos images de grandeur.

L'image rétinienne, si petite (la lune y devient un grain de sable, la tête d'un homme à qui nous parlons y a la grosseur

(l'un pois), nous est représentée fort agrandie. Mais dans quelle proportion ? Nous pouvons bien estimer le grossissement d'un objet donné par une loupe, mais la comparaison directe d'une grandeur objective avec la petite image rétinienne est impossible. Il ne servirait de rien d'estimer l'image en la rapportant à la rétine elle-même ; nous apprendrions ainsi de combien un objet parait plus petit sur la rétine selon la distance, et non pas quel grossissement l'image rétinienne reçoit dans la « représentation ». Nous ne possédons pas de méthode pour mesurer l'image psychique dynamique. Plus encore, nous ne savons pas si tous les hommes voient également grand, et nous ne pouvons pas môme dire de nous si notre image rétinienne demeure constante, en raison de l'épuisement du courant électrique, du moment où elle apparaît à celui de sa disparition.

On objectera peut-être qu'il suffit de voir, sans prendre garde aux distances, l'arc de l'angle que les points extérieurs de l'objet apportent à nos yeux, pour en déduire le grossissement. Mais alors même que nous pourrions mesurer des angles, qu'en pourrions-nous conclure pour le grossissement ? Il faudrait trouver un dénominateur commun pour les nombreuses apparitions du champ visuel, diversement situées en profondeur, imaginer autour de chaque œil un périmètre transparent sur les divisions duquel nous lirions en quelque sorte la « grandeur périmétrique » de l'image et la mesurerions avec le quart de cercle. Quel rayon d'ailleurs donner à ce périmètre ? L'image rétinienne ne croît-elle pas avec la longueur du rayon? Ne voyons-nous pas aussi, avec les deux yeux, autrement qu'avec un seul? etc. Pour mesurer, il nous faut toujours un objet visible, hors de l'œil, un objet de comparaison faisant réellement partie du champ visuel objectif. Dans la vision de tous les jours, les doigts nous servent souvent à cet usage ; chacun de nous les porte à une distance dijfférente de ses yeux et n'obtient pas la môme mesure. La plupart des artistes, qui se placent à deux mètres environ de leur modèle, en dessinent la tôte de grandeur naturelle, et se figurent idivoir réellement de cette grandeur».

1. Il se trouve ici quelques pages sur notre faculté de nous orienter^ qu'on pourra lire dans l'original. M. Hirth ne pense pas qu'on puisse l'expliquer par les fonctions des organes périphériques. 11 en cherche la raison dans une propriété fondamentale de la vie, dans le sentiment primitif et profond du mot, dont les sens ne seraient que les ouvriers.

INTRODUCTION XLIX

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