‹ Physiologie de la̕rtChapitre 9 sur 48 · ORGANISATION NERVEUSE DE L'INTELLECT ARTISTIQUE · texte numérisé non relu

ORGANISATION NERVEUSE DE L'INTELLECT ARTISTIQUE

Dans mes études précédentes, résumées dans rintroduction (le cet ouvrage, je me suis efforcé de démontrer que, pour dominer la nature, pour en reconnaître, en caractériser avec succès les phénomènes, l'art n'a qu'un moyen : l'étude et le commerce de la nature.

J'ai encore pour tache de rechercher si les sentiments prétendus « supérieurs » du beau, et en général toutes les affections qui ne résultent pas directement de l'observation de la nature, reposent aussi sur une réelle organisation psychophysique, si une telle organisation est innée en nous, et dans quelle mesure, ou si elle se peut acquérir, et enfin ce que de pareilles acquisitions doivent être à l'étude propre de la nature, pour que l'éducation spécialement artistique n'ait pas dans la suite à en souffrir.

L'mtelligence artistique est une sphère supérieure de ce développement de la mémoire, propre seulement, semblet-il, au genre homme, que nous pouvons embrasser sous le nom collectif de « bon goût ».

Nous appelons « chose de goût » tout phénomène où

G. HIRTH. 1

riiomme a quelque part, quand, étant données certaines circonstances accessoires, ce phénomène excite notre plaisir. Souvent même notre jugement- se laisse déterminer par ces circonstances secondaires plus que par le fait môme en question. La nature libre, sauvage, n'a pas en soi de style : il y aurait, par suite, manque de goût à la proclamer pleine de goût. Là seulement où la main de Thomme vient la façonner ou l'encadrer, commence aussi pour elle la noie personnelle. Par exemple : « Un parc, un paysage pleins de goût », appréciations où l'épi thèle qualifie plutôt le choix du point de vue. Le l)on goùl cherche à éviter tout ce qui poiuTait troubler dans leurs illusions légitimes, objet en même temps de noire sympathie, ceux que nous avons en vue de satisfaire. Il se compose donc d'une somme d'égards, nés des rapports mutuels des hommes, de leurs besoins et habitudes, de leurs conceptions de la vie, de leurs caprices, de leurs passions mêmes.

Sans doute cet esprit de conciliation a aussi ses limites qu'on ne saurait dépasser sans manquer de caractère, et par suite aussi de goût. La finesse de goût consiste précisément dans le maintien de la dignité personnelle et dans un instinct subjectif de la mesure. S'il est condamnable pour un artiste de s'assujettir au goût selon lui mauvais du public, il ~ne serait pas moins faux de sa part de vouloir le provoquer pai' des exagérations, au lieu d'en appeler à des lumières plus hautes. C'est aussi un élément de bon goût que de ne pas choquer son monde sans raison. Le bon goût semble donc chose très inconstante et relative; le temps et les scènes où il paraît varient avec les hommes. Quelques générations de despotes aux instincts de brute — omne anùnal in honiine est! — suffisent à corrompre le bon goût, c'est-à-dire les belles mœurs et les justes manières de voir de tout un peuple. L' « élément humain » tombe toujours plus bas; dans la désespérance générale toutes les nobles affections périssent étouffées. C'est l'état de maint peuple durant des siècles. Et môme alors, cependant, il est encore des signes spontanés de ^ sentiments élevés », — exercice du droit d'hospitalité, reconnaissance envers parents et bienfaiteurs,

OaGANlSATlON NERVEUSE DE LUNTELLECï AUÏISTIQUE 3

liaine du mensonge et du parasitisme, respect du droit el des intérêts des autres, estime de la bonne foi d'autrui, — (yui forment la base d'un avenir meilleur. Quoique de toul temps inné en bien peu d'ames, ce qui est « grand » possède néanmoins une force d'attraction incontestable, qui lui vaul plus d'une fois, en cas de cboix libre, les préférences même de faibles natures.

Par goût dans les ai'ts plastiques, nous entendons toul ce que nous ajoutons ou retrancbons au simple miroir de la nature — nnda veritas, — tout ce que nous lui attribuons ou nous laissons dire par lui, guidés soit par des raisons de convenance et de technique, soit par notre sentiment primitif ou acquis de la symétrie, du rythme et du style, soit par quelques sensations propres à l'homme civilisé, considérations morales, religieuses ou de simple bienséance, etc. C'est la note personnelle au sens le plus large du mot ; l'homme la donne à la nature et la reçoit de ses semblables; l'artiste la donne à son œuvre, le spectateur la donne à l'artiste dans son appréciation. Elle s'amplifie, devient l'opinion dominante de classes entières de la société, le représentant de toute une tendance artistique, de tout un tcMiips, de tout un peuple. Le goût artistique n'est pas proprement inné ; seul est mné en nous le talent plus ou moins grand de produire par la pratique, l'éducation, la réflexion et l'exemple, aviîc notre dualisme subjectif, avec les sensations de notre propi-e symétrie et de nos impulsions et tendances différentes, une organisation psycho-physique durable.

Au miheu de notre civilisation aux formes, aux ramifications infinies, il nous est très difficile de dire en quelle mesure notre « goût » est le résultat, d'une part, de dons individuels, et d'autre part, de l'éducation sociale. Seule, une vie à la Robinson, poursuivie logiquement depuis la naissance, pourrait nous éclairer sur la nature de « notre goût », au cas où tout modèle lui aurait manqué. Nous reculerions (Ueffroi, il me semble, à notre propre aspect, s'il nous était donné de nous voir dans un miroir magique, sans le moindre vernis de civilisation, peuple sauvage des cavernes pour qui le seul droit serait celui du plus fort ! Mais, dans notre exis-

teuce des grandes villes, la dislinclion est impossible à faire. Les premières impressions domestiques, la douce influence de la mère, les sévères leçons du père, les habitudes d'ordre, de propreté et de gentillesse, les premiers livres d'images, l(^s classes enfantines, la lecture, l'écriture et Técole, élèvenl nos enfants, dès leur jeune âge, bien au-dessus du goût artistique des sauvages adultes. La somme des impressions durables s'agrandit enfin tellement, que nous ne pouvons plus concevoir l'homme « poli » dégagé de sa culture ; la vocation sociale et les relations du monde, la conscience de la liberté et de la responsabilité personnelle, les cercles, le théâtre, le sport, la mode et ses folies, font le reste. Tel nous apparaît le type moyen du Parisien, du Berlinois, comme homme de goût lout formé ; c'est celui-là, c'est-à-dire à l'occasion soi-mùme, et non l'enfant de la nature sans aucune idée, que sonde le philosophe, quand il entreprend d'étudier la force de tension des sentiments esthétiques élémentaires innés.

Mais dans le sein môme de cette culture moderne des grandes villes, nous rencontrons les organisations du goûl les plus diverses. Elles se règlent surtout, abstraction faite des aptitudes personnelles, d'après le choix de la profession, le milieu social, le bien-ôtre, les traditions de famille, les goûts et les fantaisies. On peut dire, d'ailleurs, que les neuf <lixièmes de ces organisations sont très superficielles et pleines de lacunes, alors môme que la profession laisserait supposer une plus grande profondeur. La cause en est dans la tendance générale de notre dressage intellectuel moderne, qui a plus en vue grammaire et géométrie, que vivante intuition artistique. Les créations de l'art antique elles-mômes no se comprennent que par les leçons de la nature éternellement pleine de vie ; après dix ans passés à ronger les os de la mythologie, notre jeunesse au bi'illant avenir sait aussi peu que rien de l'art spécifique des anciens. Praxitèle, Zeuxis, Apelle — simples noms, son vide de sens î La science en noms, dates et commentaires énulits, étouffe l'intuition dans presque tous les domaines. Mais l'intelligence et la critique d'art ont avant tout à souflVir de la crovance aux mots et aux concepts abstraits 1

OHGANISATION NERVEUSE DE LINTELLECT ARTISTIQUE 5

C'est qu on ne saurait avoir un goût artistique qui ne soit pas. organisé à fond. La grande faute de nos pliilosophes et estlioticiens est la confusion de principes abstraits et de belles pensées avec l'organisation nerveuse, sans laquelle le jugement môme porté sur des œuvres d'art manque de tout fondement réel. La culture littéraire la plus vaste possible ne suffit pas à remplacer le flair acquis par des intuitious multiples. Ce flair lui-même consiste, pour la plus grande part, dans l'évocation siu'e, spontanée, d'images et représentations antérieures, ou, pour 1q dire dès maintenant, en fies associations automatiques.

Imaginons, par exemple, une grande vente d'objets d'art, où Ton adjuge aux encliéres des œuvres bonnes et mauvaises (le toutes les époques, depuis les Egyptiens jusqu'aux Français de l'Empire. Ici siège pour le compte de l'État un esthéticien érudit, qui connaît sur le bout du doigt toutes les catégories des sentiments esthétiques élémentaires et de la théorie supérieure du beau ; à côté de lui est un collectionneur ou antiquaire rompu à son métier, sans autre guide que son expérience pratique. Rien qu'à la manière dont tous deux prennent en main et examinent les divers objets, on l'econnaitra la différence profonde de leur éducation artistique. Ce que l'un repousse en hochant la lôte, l'autre le contemplera peut-être avec le plus vif intérêt ; l'un mesure par les proportions ou par la courbe de beauté de Hogarth, l'autre porte son attention sur certaines finesses ou particularités de technique, de couleur, de patine, sur certains signes d'authenticité, etc. Dans leurs achats, l'un ne chasse guère sur les terres de l'autre, mais nous pouvons parier mille contre un que l'homme pratique fera les meilleures affaires ; bien plus, il aurait l'approbation des artistes les plus habiles de toutes les périodes d'art ici représentées.

L'exemple est instructif. Il nous montre toute la supériorité du commercé intime avec les chefs-d'œuvre incontestés siu* la réflexion esthétique abstraite. La théorie nous démontre, par exemple, que le « style suranné » est par principe dépourvu de goût ; mais la pratique ne connaît ni « beau », ni « laid » style, elle s'enquiert seulement de la dépense d'es-

qirellos s'impriment dans la mémoire sous leur forme originale leur donne l'importance d'un matériel primaire. Plus d'une fois môme, une représentation Imaginative en vient à supplanter les images actuelles semblables.

Nous devons un examen spécial aux images collectives combinées, lesquelles, étant évoquées par un moyen mnémotechnique à chaque nouveau cas de jugement, finissent, après une pratique répétée, par se présenter d'elles-mêmes. Nous prenons en main, par exemple, un objet que nous n'avons jamais vu ; mais pour toutes ses diverses parties, pour ses qualités de couleur et de technique, notre mémoire a présentes des images homologues, qui se détachent de diverses images collectives antérieures et se coordonnent (in cette nouvelle représentation. Le don de former de telles combinaisons est le vérilable et seul fondement de la prétendue autonomie du goût artistique. Je le comparerais volontiers avec ce qu'on appelle la présence d'esprit de l'orateur brillant; l'orateur doit avoir aussi un grand fonds à sa disposition, et en môme temps l'association des souvenirs doit se faire chez lui avec un tel ordre, que toute déviation inutile de l'attention se trouve exclue. De môme, dans le domaine des beaux-arts et du goût artistique, il n'est presque pas de limites à la volubilité à laquelle peut atteindre une nature particulièrement riche et organisée à cette fm. Sans cette volubilité, ce que nous nommons le génie artistique ne se peut concevoir. Elle nous conduit peu à peu à détacher des images collectives les plus diverses, le lythme formel, l'harmonie des couleurs, les sensations de matière et de technique qui y sont contenues, pour les transporter à de nouveaux phénomènes actuels ou émanés de la fantaisie, qui semblaient devoir nous surprendre dans leur complexité. L'entrée en scène spontanée de ces combinaisons, qui, dans les limites de la môme sphère de culture, suivent naturellement le môme cours chez beaucoup d'individus, a provoqué d'une partie culte exagéré des lois abstraites du beau, de l'autre la croyance en des lumières surnaturelles. Il n'y a là, selon moi, qu'une organisation supérieure de la mémoire pour les données de l'expérience, et cette organisation était naturelle.

Page 1