TRAVAIL INTELLECTUEL ET EXERCICE PHYSIQUE
du sang dans les vaisseaux cérébraux sur des sujets atteints d’une plaie de la tête ayant entraîné une perte de substance des os du crâne. A travers cette sorte de fenêtre ouverte sur l'organe de la pensée, ils ont pu voir le cerveau se gorger de sang toutes les fois que l’esprit entrait en travail, et se décongestionner au contraire aussitôt que cessait l’effort intellectuel.
Une ingénieuse expérience a même permis de déterminer d’une façon très frappante que la quantité de sang attiré au cerveau par le travail de l’esprit était plus ou moins abondante suivant que l’effort intellectuel était plus ou moins intense. Un physiologiste italien, M. Mosso, a construit une balance disposée de telle façon qu’un homme puisse être couché dessus. Quand un sujet se soumet à l’expérience, un contre-poids équilibre l’appareil et met exactement de niveau le plateau où repose la tête et celui qui supporte les pieds. La balance est, du reste, d’une sensibilité assez grande pour que le poids le plus léger, ajouté d’un côté ou do l’autre, détruise l’équilibre et fasse pencher l’appareil. Si le sujet qu’on observe reste étendu dans l’immobilité complète, et dans un repos d’esprit absolu, les deux extrémités de la balance demeurent parfaitement de niveau. Mais si l’esprit se porte sur des idées nécessitant un effort d’attention, si on cherche la solution d’un problème difficile , si on fait appel à la mémoire, au jugement ; si, en un mot, les facultés actives de l’esprit entrent en jeu, aussitôt l’équilibre de la balance est détruit, et on voit s’abaisser le plateau qui soutient la tête. Le sang s’est porté en plus grande abondance vers les vaisseaux cérébraux par le fait même de l’effort intellectuel ; le cerveau est devenu subitement plus lourd, et ce surcroît de poids donne la mesure exacte du supplément de sang qu’il a reçu. On peut constater ainsi que l’abaissement du plateau est d’autant plus marqué que la tension d’esprit a été plus forte.
Une autre analogie non moins frappante rapproche le travail du cerveau de celui des muscles. Dans l’un et l’autre de ces organes, un fonctionnement plus actif s’accompagne toujours d’un plus grand dégagement de calorique.
Si l’on enfonce dans l’épaisseur d’un muscle une aiguille thermoélectrique, on constate qu’à l’instant même où sa fibre se contracte, la température s’élève. Cette chaleur, sensible au thermo- [f mètre, n’est qu’un faible reste de celle qui a été produite dans 'I l’organe moteur, et dont la majeure partie a été transformée en mouvement.
LE RÔLE DU CERVEAU DANS l’eXERCICE
On sait, en effet, que le moteur humain subit la loi de la transformation des forces, et se trouve soumis aux mêmes conditions mécaniques que les machines motrices fonctionnant par la chaleur ; il ne peut produire du mouvement sans consommer du calorique. Depuis longtemps déjà, on a vérifié l’analogie parfaite qui existe entre l’organisme humain qui fonctionne et lès appareils thermiques qui travaillent. La quantité de chaleur dépensée dans un effort musculaire d’intensité connue a pu être exactement mesurée, et on a montré qu’elle était à peu près égale à celle qu’utilise une machine à vapeur pour la même dépense de force.
Le travail cérébral ne saurait, évidemment, avoir une commune mesure avec le travail mécanique exécuté par une machine ou par un muscle ; mais la physiologie a prouvé que le cerveau , aussi bien que le muscle, nécessitait, pour entrer en activité, une certaine dépense de chaleur. — L’effort intellectuel s’accompagne, aussi bien que l’effort musculaire, d’une élévation de température de l’organe en travail.
Cette vérité n’est pas une simple vue de l’esprit. Depuis longtemps déjà, on a institué des expériences scientifiques pour montrer l’influence du travail cérébral sur la température de la tête. Les premières études sur ce sujet sont dues au docteur Lombard (de Boston), et ont été faites en 1869. Leurs résultats positifs ont été confirmés par les travaux de Schiff et sont cités par le docteur Luys dans son ouvrage sur le Cerveau. Il est admis partout le monde, aujourd’hui, que le cerveau s’échauffe pendant le travail de la pensée.
Que la volonté utilise sous forme de travail intellectuel ou sous forme d’exercice musculaire l’énergie contenue dans l’être humain, la dépense doit donc toujours se solder au moyen d’un dégagement de chaleur. Sous l’action de certaines combinaisons chimiques qui se passent au sein des tissus organiques, et qu’on appelle des combustions., le calorique contenu à l’état latent dans les molécules du corps vivant est mis en liberté, puis absorbé par l’acte cérébral ou par l’acte musculaire, comme est absorbée la chaleur du foyer par le travail de la machine à vapeur.
Telles sont les deux analogies les plus saillantes qui frappent le physiologiste quand il compare le travail du corps au travail de l’esprit ; chez le travailleur, aussi bien que chez le penseur, il se produit un plus grand afflux de sang vers l’organe qui fonctionne, et un dégagement de chaleur plus intense au sein des éléments dont l’activité est mise en jeu.
TRAVAIL INTELLECTUEL, El' (O.JBUSTIONS ORGANIQUES
Si on pousse plus loin l’analyse, on voit que d’autres points de ressemblance s’observent entre les résultats du travail intellectuel et ceux de l’exercice physique.
En premier lieu, dans le cerveau qui pense, aussi bien que dans le muscle qui se contracte, les combustions étant activées, il en résulte une destruction plus active de certains tissus vivants qui alimentent ces combustions. — C’est ainsi qu’une locomotive qui accélère sa marche doit augmenter sa consommation de charbon. — Une certaine perte est subie par l’organisme aussi bien à la suite du travail d’esprit qu’après un exercice du corps.
Ce n’est pas tout.
Les combustions ne font pas complètement disparaître les tissus qui les alimentent ; elles les transforment et les dénaturent comme le fait la flamme d’un foyer du charbon et du bois qu’elle consume. Le bois qui brûle donne naissance à des produits de combustion qu’on peut retrouver dans un foyer éteint , et qui sont les cendres et la suie. De même l’organisme, après le travail, renferme des produits de combustion, appelés aussi produits de désassimilation parce qu’ils ne sont plus semblables aux tissus organiques dont ils faisaient auparavant partie.
Les produits de désassimilation, — c’est là un point des plus intéressants de l’histoire du travail, — sont impropres à la vie, et doivent être rejetés hors de l’organisme, sous peine d’y déterminer des accidents. Aussi y a-t-il dans le corps humain une série d’organes excréteurs ou éliminateurs chargés de balayer, si l’on peut ainsi parler, toutes ces impuretés.
Mais si la production des déchets de combustion est très considérable, comme il arrive à la suite d’un travail exagéré, il peut arriver que les organes éliminateurs soient insuffisants , et que les produits de désassimilation s’accumulent à des doses excessives , capables de troubler profondément les grandes fonctionsvitales.
Or, suivant des théories qui commencent à prendre cours, et
auxquelles nous avons apporté ailleurs la contribution de quelques faits assez probants, — certaines formes de la fatigue seraient dues à la présence en excès, dans le sang, de certains produits dedésassimilation accumulés par les combustions du travail. '
LE RÔLE DU CERVEAU DANS l’eXERCICE
Quand la fatigue est poussée trop loin , elle prend le nom de surmenage.
Le surmenage musculaire présente des formes diverses, mais, •entre autres accidents, il peut produire un état fébrile analogue au typhus ou à la fièvre typhoïde. De l’avis de tous les médecins, aujourd’hui, ces fièvres de surmenage qu’on observe chez les animaux, aussi bien que chez l’homme, sont dues à une sorte d’empoisonnement du corps par ses propres éléments, à une auto-intoxication de l’organisme par des produits de désassimilation accumulés en trop grande abondance à la suite d’un excès de travail.
Mais le surmenage intellectuel aboutit aussi , d’après quelques membres de l’Académie de médecine (séance du 7 mai 1887), à des états fébriles de forme typhoïde. La similitude des effets indique elairement la similitude des causes , et prouve qu’on doit attribuer à une accumulation de produits de désassimilation les fièvres de surmenage provenant de l’excès d’étude , aussi bien que celles qu’on observe après l’abus des travaux corporels.
Quelles sont au juste les substances de désassimilation qui résultent du travail cérébral? Personne ne saurait le dire au juste, car on ne connaît pas même la composition exacte de tous les déchets organiques qui prennent naissance pendant le travail des muscles, beaucoup mieux étudié que le travail du cerveau. On sait seulement, d’après les travaux les plus récents de M. Gautier, que certains poisons analogues à ceux de la putréfaction peuvent se former sous l’influence des actions chimiques qui dégagent la chaleur vitale. Ces poisons, qui sont des alcaloïdes, (\viQ\'S> rapports ont-ils avec le travail d’esprit? Quelle est même leur corrélation avec le travail musculaire ? — Autant de questions sur lesquelles la lumière n’est pas encore faite.
Dans l’état actuel de la science, on ne peut connaître ces poisons que par leurs effets, et l’organisme vivant est le réactif qui décèle leur présence par les troubles qu’il en ressent. En tout cas, la singulière ressemblance que présentent les troubles de la santé après les excès de travail d’esprit et après le surmenage des muscles nous autorise à conclure à une analogie de cause.
Les médecins ont depuis longtemps signalé la funeste influence exercée par le surmenage sur les maladies qui peuvent atteindre l’homme. On reconnaît au surmenage intellectuel la .même action aggravante qu’au surmenage physique sur la