RYTHME DE LA RESPIRATION ESSOUFFLÉE
C’est en effet l’arrêt du cœur qui clôt la série des accidents de l’asphyxie, dont l’essoufllement poussé à ses dernières limites n'est qu’une forme particulière.
La plupart des causes capables de rendre moins efficace le fonctionnement du poumon aboutissent, en résumé, à la congestion pulmonaire passive, par ralentissement du cours du sang dans les vaisseaux capillaires. Sous l’influence de cette stase sanguine, le champ respiratoire se trouve considérablement diminué par la masse de sang qui engorge les vaisseaux et empiète sur la place destinée à l’air inspiré.
La congestion pulmonaire passive ne se produit qu’à une période avancée de l’essouffiement, et quand elle se manifeste, elle produit sur le rythme respiratoire des modifications très intéressantes qui semblent, jusqu’à présent, avoir échappé aux observateurs.
Quand un homme a poussé l’exercice jusqu’au dernier degré que sa puissance respiratoire lui permet d’atteindre , sa respiration, qui au début était simplement accélérée, finit par présenter un type très caractéristique dont nous allons donner la description exacte et chercher l’explication physiologique.
A l’état de repos, les deux temps de la respiration sont rigoureusement égaux; or, quand on observe un homme qui court au moment où il est sur le point de cesser son exercice faute de souffle, on remarque que son rythme respiratoire a complètement changé. Chez lui l’inspiration est beaucoup plus longue que l’expiration. S’il s'efforce de ralentir sa respiration , il peut prolonger très longuement le temps pendant lequel l’air entre dans la poitrine, mais il lui est impossible de prolonger le temps pendant lequel il en sort. Une inspiration involontaire attire de nouveau do l’air dans la poitrine, avant que celui qui y était contenu n’ait eu le temps d’en sortir en totalité. L’homme qui s’observe lui-mèmo pendant un exercice qui essouffle a ainsi la sensation de ne pouvoir parvenir à vider complètement son poumon. Quand il en a expulsé une petite quantité d’air, il éprouve un besoin invin- ' cible de faire une nouvelle inspiration. S’il veut lutter contre ce besoin, il éprouve la même difficulté que pour retenir un hoquel :
LA FATIGUE
c’est un mouvement irrésistible auquel il lui est impossible de ne pas céder.
Voici l’expérience bien simple qui nous a permis d’établir le caractère très particulier que présente la respiration d’un homme essoufflé.
Étant lancé à une allure régulière sur une grande route, et prenant soin de faire des foulées de course bien cadencées et de durée égale , nous commençons une inspiration et nous comptons le nombre de nos pas tant qu’elle dure et jusqu’au moment où le besoin d’expiration devient très impérieux. Laissant alors ressortir l’air de la poitrine, en ayant soin d’en ralentir autant que possible la sortie, nous comptons encore nos pas jusqu’au moment où un besoin irrésistible nous force à faire une nouvelle inspiration. Les pas étant sensiblement égaux, leur durée peut servir d’unité de temps. Or treize pas peuvent être faits pendant la période de l’inspiration, et cinq seulement pendant la période de l’expiration.
Tel est, d’après nos observations, le caractère de la respiration pendant la course. L’inspiration est facile, profonde, et rien ne l’entrave: l’expiration au contraire est écourtée , insuffisante, coupée par un mouvement d’inspiration involontaire, et laisse la sensation d’un besoin non satisfait.
Cette modification de rythme respiratoire est-elle due au mécanisme même de la course et à l’attitude que prend le corps dans cet exercice? Non; car la course finie, pendant les minutes qui suivent, on continue à faire des expirations beaucoup plus courtes que les inspirations qui les précèdent. Nous avons pu nous assurer du reste, en variant l’expérience, que tout exercice qui essouffle, quelle que soit sa forme, produit ce défaut d’équilibre dans les deux temps de la respiration. Quand on fait des armes, quand on rame avec une grande vitesse, quand on soulève des haltères, on arrive à s’essouffler aussi bien qu’en courant, et on observe alors la même inégalité des deux temps de la respiration.
Il est assez curieux de constater que la respiration des asthmatiques présente un type diamétralement opposé à celui que nous venons de décrire. Le malade oppressé par une crise d asthme fait des inspirations très courtes et prolonge au contraire son expiration pendant un temps double de l’inspiration.
Nous ne croyons pas que personne ait jamais signalé la modification dont nous parlons et qu’on peut considérer comme le type de la dyspnée due au travail musculaire.
RÔLE DE l’effort DANS l’eSSOUFFLEMENT
Voici, selon nous, l’explication qu’il convient d’en donner.
Le premier fait produit par le travail violent est l’accélération du cours du sang, et par conséquent, ainsi que nous l’avons expliqué au chapitre III, la congestion active du poumon. Pendant les exercices de vitesse, le poumon est très promptement envahi par le liquide sanguin et éprouve un besoin irrésistible de s’en débarrasser en activant le cours de ce liquide. Le mouvement d’inspiration fait le vide dans la poitrine, et, par conséquent, ajoute à la vitesse du sang une force d’aspiration qui tend à dégorger les capillaires trop remplis. Cette aspiration se maintient pendant tout le temps que dure le mouvement d’élévation des côtes ; aussi ce mouvement est-il un soulagement pour l’homme essoufflé ; tandis que, lorsque les côtes s’abaissent pour chasser l’air de la poitrine et exécuter le mouvement d’expiration, le cours du sang se ralentit et le poumon s’engorge. De là malaise et impulsion irrésistible à un prompt retour du mouvement d’inspiration.
On peut dire que le poumon de l’homme essoufflé est pris entre deux exigences difl'érentes. D’une part, il lui faut expulser l’acide carbonique et les autres produits de désassimilation, et pour cela une longue expiration serait nécessaire ; mais , d’autre part, il a hâte de se débarrasser du sang qui l’engorge, et il écourte son expiration pour revenir précipitamment à l’inspiration qui favorise le dégorgement de ses capillaires.
Pour observer le type de la respiration essoufflée, il faut pousser très loin l’exercice, car la modification si caractéristique que nous signalons précède de très peu l’instant où le travail devient impossible. Au moment où elle se produit, la production d’acide carbonique n’est plus en équilibre avec le pouvoir éliminateur du poumon, et la gêne respiratoire tend à devenir un danger sérieux.
11 y a dans le travail musculaire un acte dont l’intervention fréquente est une cause très efficace d’essoulïlemcnt : c’est Vefforl.
L’effort amène la suppression momentanée de la respiration, et c’est là déjà une entrave au fonctionnement du poumon. Mais
LA FATIGUE
cet acte a, de plus, une action sur le cœur et sur les vaisseaux sanguins, par la nécessité où il met les organes contenus dans la poitrine de servir de point d’appui aux côtes. C’est sur les côtes, en effet, que prennent attache les muscles puissants employés à immobiliser le thorax pendant l’exécution des mouvements qui demandent une grande dépense de force. Le poumon, gonflé d’air par une inspiration forcée, joue le rôle d’une sorte de coussin sur lequel s’exerce la pression des côtes, et cette pression se transmet aux gros vaisseaux du thorax , aux veines caves , h l’aorte et au cœur lui-môme.
Il est facile de comprendre la fatigue qui doit résulter, pour le muscle cardiaque et pour les parois contractiles des vaisseaux sanguins, de cette action mécanique qui augmente brusquement et dans des proportions excessives la tension du sang dans l’arbre circulatoire.
Tout exercice demandant une série d’efforts très rapprochés amène très promptement la fatigue du cœur et la diminution de la force contractile des artères. Il en résulte un état d’asystolie passagère, et le sujet se trouve pour quelques minutes dans la situation d’un homme atteint d’une affection cardiaque. L’essoufQement se produit alors par une sorte de forçage du cœur, et par la congestion passive du poumon qui en est la conséquence instantanée.
Quand on se livre à un exercice nécessitant des efforts extrêmement prolongés, on s’essouffle avec une promptitude étonnante.
Deux lutteurs qui s’étreignent , cherchant h se faire plier l’un l’autre, demeurent, pendant quelques secondes, dans une immobilité complète résultant de leurs deux efforts qui se paralysent réciproquement, puis promptement l’un des deux adversaires faiblit et s’affaisse sous la pression de l’autre. Une demi-minute à peine s’est écoulée, et pourtant les deux champions sont pâles, sans souffle, incapables de prononcer une parole. Il semble pendant quelques instants que l’air ne peut plus entrer dans leur poitrine. Sous l’énergique pression occasionnée par leur effort athlétique, les gros vaisseaux ont été distendus jusqu’à perdre momentanément leur ressort, le cœur a été comprimé au point de cesser de battre , et le poumon , gorgé d’un sang qui ne reçoit plus d’impulsion, reste un instant sous le coup d’une congestion passive, qui le met hors d’état de fonctionner.
L’effort joue un rôle important dans tout mouvement qui
RÔLE DE l’effort DANS l’eSSOUFFLEMENT
s’exécute avec toute la vigueur dont le sujet est capable. C’est bien souvent à l’énergie déployée par l’homme au cours de son exercice qu’il faut attribuer l’effort, plutôt qu’au mécanisme do l’exercice. Ainsi la course de fond ne nécessite pas la production de l’effort, tandis que cet acte intervient dans la course do vélocité. Aussi cette dernière ne peut- elle être soutenue que pendant un temps très court, sous peine d’essoufflement.