CHAPITRE I
DE LA RÉSISTANCE A LA FATIfilIE.
Variabilité de la résistance à la fatigue. — Effets de l’inaction. — Effets de l’activité habituelle.
La différence de vie entraîne la différence de conformation ; animaux frugivores et animaux chasseurs ; la chair du lièvre et la chair du loup. — L’homme de peine et l’homme de cabinet.
Gemment on doit expliquer « l’accoutumance » au travail.
Les hommes qui se sont lenus depuis longtemps éloignés des exercices du corps et dont l’organisme ressent très vivement la nécessité d’y revenir sont ceux pour lesquels la fatigue est le plus à redouter, et ceux qui risquent le plus de tomber sous le coup du surmenage. Ceux, au contraire, qui se livrent journellement au travail musculaire acquièrent le privilège de braver la fatigue et de résister victorieusement à ses plus graves atteintes.
Mais cette immunité qui se gagne par le travail se perd très promptement par l’inaction ; elle ne peut se conserver qu’à la condition d’entretenir le corps dans l’habitude de l’exercice mus^ culaire.
On peut dire que le repos trop prolongé est la condition la plus efficace pour prédisposer l’organisme à la fatigue. La Courbature est inconnue aux hommes qui mènent une vie de travail musculaire continuel, et les accidents du Surmenage ne peuvent que bien difficilement les atteindre. La Fatigue sous toutes ses formes et à tous ses degrés fait surtout sentir ses effets à ceux qui se
l’accoutumance au travail
reposent trop. — On voit des femmes qui ne font jamais un pas dans la rue : leur voiture les en dispense ; qui ne font pas même un mouvement pour se vêtir : leur femme de chambre est là pour leur en éviter la peine. Pour ces personnes une promenade à pied sur le boulevard est une cause de fatigue et de courbature. Si un jour, par hasard, sur les instances de leur médecin, elles se décident à marcher pendant une heure, elles se mettent au lit le lendemain avec la fièvre. Le docteur est alors mandé en toute hâte, et on lui démontre combien il a été barbare de forcer sa malade à se servir de ses jambes. — En revanche , un facteur rural fait chaque jour 30 à 40 kilomètres dans sa tournée, n’éprouve aucun malaise en se couchant, et se lève chaque matin plus dispos.
L’énergie morale n’est pas la véritable cause de la résistance à la fatigue. La plupart du temps, ce qui fait la différence entre la puissance de travail de deux sujets, c’est moins la manière dont ils sont doués physiquement et moralement que la préparation qu’ils ont subie ou le genre de vie qu’ils ont mené ; c’est moins leur tempérament que leur aptitude acquise.
Il y a, parmi les animaux domestiques, de grandes différences comme aptitude au travail. Les animaux sauvages, au contraire, ont sensiblement la même aptitude à supporter un effort musculaire prolongé. Deux loups de même âge ont à peu de chose près la même vitesse et le même fond. Deux chiens, fussent-ils frères, présentent souvent des différences considérables dans leur résistance à la fatigue. La différence que présentent entre eux les animaux domestiques dans la résistance à la fatigue vient des variations si nombreuses que crée la domestication dans leur genre de vie. L’égalité remarquable des animaux sauvages, au même point de vue, tient à la similitude des conditions de leur existence.
Quelles sont les conditions qui créent la résistance à la fatigue"? On a répondu depuis longtemps à cette question, du moins empiriquement, et par des faits. On sait que certaines piatiques de travail musculaire associées à certaines observances de régime, et dont l’ensemble s’appelle entraînement, amènent très promptement, chez l’homme aussi bien que chez l’animal, la faculté de supporter sans dommage un exercice violent et prolongé qui aurait, avant cette préparation, déterminé de graves accidents dans l’organisme. On sait aussi que la résistance acquise par l’entraînement se perd aussitôt que le sujet retombe dans les conditions de vie d’où la méthode l’avait tiré.
Pourquoi un homme qui se livre tous les jours à 1 exercice
qu’est -ce QUE l’habitude?
musculaire acquiert-il, par le fait même du travail, la faculté de travailler sans fatigue? On fait généralement à cette question une réponse très simple ; on dit que l’homme a pris « l’habitude » de la fatigue. Ceux qui veulent donner à leur explication une couleur plus scientifique parlent de « l’accoutumance » du corps au travail.
Si on considère la fatigue comme une souffrance, c’est dire une absurdité que d’aflîrmer qu’on s’habitue à la fatigue. On ne s’habitue pas à une souffrance au point de ne plus la ressentir. Demandez à un homme atteint d’une névralgie rebelle s’il souffre moins parce qu’il souffre depuis longtemps ! 11 ne faut pas dire qu’un homme habitué au travail « supporte » bien la fatigue. 11 n’a pas à la supporter : elle ne se produit pas.
Un homme bien entraîné résiste facilement à la fatigue, non parce qu’il méprise la sensation pénible qui accompagne habituellement le travail, comme les Stoïciens méprisaient la douleur, mais parce que cette sensation ne se manifeste pas chez lui, ou du moins se produit très atténuée, très supportable. Ainsi la résistance à la fatigue n’est pas due à la tolérance plus grande du sujet, mais à l’intensité moindre du malaise supporté.
La résistance à la fatigue est le résultat d’un changement matériel produit par un exercice souvent pratique dans la structure des organes qui supportent le travail. Quand on dit qu’un homme est « endurci » à la fatigue, il faut prendre cette expression dans le sens propre et nullement dans le sens figuré. Le travail produit dans tous les tissus du corps des changements de nutrition qui les rendent plus résistants, plus fermes, qui les cuirassent en quelque sorte contre les chocs et les frottements et qui les garantissent contre les accidents du travail. Le repos prolongé, au contraire, rend les tissus plus mous et plus vulnérables.
Un jardinier qui travaille du matin au soir ne souffre pas des mains en maniant la bêche ; un homme de cabinet qui voudrait se livrer pendant une heure au même exercice se plaindrait d’avoir les mains endolories. — Le jardinier a-t-il donc plus d’énergie que le savant ? Non ; il a seulement la peau plus épaisse. Les ampoules n ont pas prise sur l’épiderme calleux qui recouvre les régions de la main habituellement en contact avec l’outil. Ce fait est aussi évident que possible. Il nous donne un exemple de ce qui se passe dans l’organisme sous l’influence du travail de tous les jours. Tout organe qui travaille subit une modification matérielle d où résulte une aptitude plus grande à supporter le travail sans en souffrir.
l’accoutumance au travail
Par l’exercice journalier les muscles durcissent et deviennent plus élastiques : ils sont ainsi plus propres à résister aux tiraillements et aux déchirures, plus propres aussi à protéger contre les chocs extérieurs les parties sensibles qu’ils recouvrent : filets nerveux, organes internes. Un boxeur bien entraîné ne sent plus les coups de poing : ses chairs sont devenues si dures que le coup ne les meurtrit plus ; c’est le poing de l’adversaire qui vient se meurtrir en le frappant.
L’exercice ne se borne pas à durcir la peau et les muscles : il consolide tous les organes du travail. Les animaux domestiques qui font un service pénible acquièrent des tendons durs et solides. Parmi les bêtes sauvages , il y a une grande différence entre les animaux frugivores et les animaux chasseurs. Les carnassiers, qui vivent de leur chasse et sont toujours sur pied pour guetter et poursuivre leur proie, présentent l’exagération du type de l’animal entraîné. Leurs tendons, les aponévroses qui enveloppent les muscles, et les muscles eux-mêmes, ont pris la dureté du bois. Pour se faire une idée de l’endurcissement des tissus chez l’animal chasseur, il faut, comme nous l’avons fait, disséquer un vieux loup. C’est à peine si le couteau peut entamer les tendons et les tissus fibreux.il en est de même chez l’oiseau qui vit de sa chasse, le faucon, l’épervier. Toutes les bêtes qui mènent une vie de rapine et de brigandage sont dans un état de mouvement continuel , et l’exercice ininterrompu auquel elles se livrent modifie la structure de leurs organes , au point de leur donner une résistance surprenante.
Les autres bêtes sauvages qui se nourrissent de végétaux ont une structure toute différente. Le lièvre, la perdrix, la caille, sauf les alertes que leur donne de temps en temps le chasseur, passent leur vie à becqueter, ou à brouter une nourriture abon • dante et toujours à leur portée; ils dorment tranquilles et agissent peu. Aussi leur chair est- elle grasse et tendre, leurs muscles mous et gorgés de sucs savoureux. — On mange le lièvre et la caille, leur chair se fond dans la bouche; on ne mange pas la chair du faucon ou du loup : on y laisserait les dents.
C’est la différence de travail qui est cause des différences de structures si tranchées qu’on observe parmi les animaux. Les mêmes différences s’observent parmi les hommes. A l’Amphithéâtre , quand on dissèque un homme qui s’est adonné pendant sa vie à des exercices violents ou à des travaux pénibles, on est frappé de la résistance remarquable et de la solidité de tous les
DIFFÉRENCES d’iIABITUDES ET DIFFÉRENCES DE CONFORMATION 167
tissus qui concourent au mouvement. On comprend aisément alors que ces muscles fermes et volumineux, ces aponévroses épaisses et solides , ces tendons secs et durs comme de l’acier puissent résister sans souffrir à toutes les secousses du travail.
Les os eux-mêmes s’adaptent, par un accroissement de volume et de densité, au fonctionnement plus énergique des muscles qui s’y attachent. On a pesé des os de chevaux de course ayant fait pendant plusieurs années le travail violent de l’hippodrome ; on a pesé en regard des os de chevaux de même taille ayant passé leur vie dans la tranquillité du pâturage: le squelette des chevaux de course était de beaucoup le plus lourd, et leurs os étaient plus durs et plus résistants. Chez l’homme, le travail musculaire im- ' prime aussi à la nutrition des os une modification très appréciable.
Il est facile de dire, au simple examen d’un squelette humain, si le sujet auquel il appartenait a mené une vie de travail musculaire, ou s’il a vécu dans l’oisiveté physique. Les points de l’os auxquels s’attachent les fibres musculaires restent lisses et réguliers quand les muscles sont demeurés inactifs ; au contraire, si le sujet était un travailleur, les points d’attache des muscles sont saillants , et il s’y développe des rugosités destinées à fournir à leurs fibres une attache plus solide.
Outre ces changements si faciles à constater dans l’organisme à la suite du travail, il s’en fait certainement beaucoup d’autres qui nous sont moins connus. Il n’est pas absurde, par exemple, de penser que l’épithélium des membranes synoviales puisse subir, sous l’influence des frottements énergiques du travail, des modifications analogues à celles de l’épiderme, qui s’épaissit, et devenir ainsi plus apte à supporter sans dommage de violentes pressions. De même, tout porte à croire que les filets nerveux qui traversent les muscles sont le siège d’un travail de protection semblable. Le nerf est entouré d’une gaine fibreuse, le névrilème; les éléments qui composent cette enveloppe protectrice participent probablement à la nutrition plus intense de tous les tissus fibreux sous l’influence du travail ; ainsi, sans doute, peut s’expliquer la diminution progressive du malaise ressenti dans une région qui travaille. La contraction musculaire répétée devient moins douloureuse, parce que les filets nerveux qui traversent le muscle se trouvent mieux protégés contre les pressions et les froissements par un névrilème plus résistant.
En résumé, l’exercice musculaire aune influence considérable sur le mouvement de nutrition . et c’est à cette influence que sont
l’accoutumance au travail
dus les changements constatés dans la conformation d'un sujet habitué à faire agir ses muscles.
Le corps de l’homme ou de l’animal, sous l’influence d’un exercice régulier et progressivement augmenté , se modifie dans un sens qui rend plus facile l’exécution du travail. Et voilà le secret de « l’accoutumance ».