DE L'IMPRESSIONNABILITÉ
Sentio^ ergo sum.
Les biographes de Descartes nous assurent qu*il eut, dans sa jeunesse, la passion dn jeu et n'en triompha qu*à force de volonté et de philosophie. Ce moment de délire dut être bien passager, et le philosophe Tavait certainement oublié, quand David Hais nous le peignit avec cette physionomie placide, douce, éclairée par une expression d'imperturbable sérénité qui défie la passion. Quant à nous, nous ne pouvons ressusciter l'illustre auteur du Discours sur la méthode qu'ea lui donnant un tempérament lymphatique, un cerveau trèsrichement doué du côté intellectuel, beaucoup plus pauvrement du côté afTeclif. L'auteur du Traité des passions n'y eût pas décrit dogmatiquement l'étrange mécanique cérébrale de la passion qu'il imagine, s'il eût souvent ressenti les ardentes étreintes des phénomènes moraux qu'il étudiait. Aussi, alors qu'il cherche une base solide à sa philosophie, le vovons-nous s'enfermer dans un poêle allemand, y réfléchir
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tranquillement et donner pour fondement à l'édifice philoso« phique qu*il va construire, la pensée, la conscience des phénomènes intellectuels. Il semble ne pas voir les autres phénomènes de conscience, car, si la proposition : Cogito^ ergo sum, est incontestable, les suivantes ne le sont pas moins : « Je vois, donc je suis; je souiïre, donc je suis; j'ai faim, donc je suis 9, etc. En un mot, tous les phénomènes de conscience, quels qu'ils soient^ nous prouvent d'emblée et jusqu'à l'évidence que nous vivons, que nous sommes. Mais le tranquille Descartes, voué, du moins à ce moment de son existence, aux spéculations purement intellectuelles, s'attache tout naturellement aux actes qui forment le fond de sa vie cérébrale et nous laisse ainsi beaucoup à glaner dans le champ de l'étude philosophique.
Parmi tous les phénomènes de conscience, un groupe trèsimportant a été à peu près oublié ou dédaigné par les philosophes. Ceux qui l'ont entrevu l'ont confondu avec les sensations et très-imparfaitement décrit. Je le dénomme groupe des impressions.
L'impression est un phénomène cérébral dont les caractères sont d'être toujours passif et jamais indifférent. On peut définir l'impression tout sentiment de plaisir ou de douleur abstractivcment considéré et dégagé de tout autre élément psychique, cas assez rare dans la réalité, comme nous le verrons plus loin, car l'impression réagit presque toujours sur les facultés pour les stimuler, les émousser, les faire agir dans un sens donné. L'impression, c'est l'acte isolé, un mode d'une importante faculté ou plutôt propriété cérébrale que nous désignerons naturellement sous le nom d* impressionnabilité.
Pour nous, médecins, habitués à considérer l'homme sous ses aspects les moins poétiques, à nous intéresser à tout ce qui est humain, l'impressionnabililé ne mérite nullement le dédain de la philosophie. Nous nous gardons de la reléguer dans les bas-fonds psychologiques et la considérons comme une des plus importantes propriétés de l'être. Plaisir ou douleur ; voilà ses deux modes, mobiles plus ou moins visibles de
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lous les acles dont nous avons conscience, véritables centres d'attraction autour desquels se groupent tous les actes cérébraux comme les parcelles de fer aux pôles de Taimant.
Au premier abord, il semble impossible de grouper les impressions autrement que sous ces deux chefs, mais eu généralisant autrement on arrive à une classification plus précise et plus rationnelle. Quelle différence, en effet, entre le plaisir causé par le bien-être d'une santé parfaite, celui que donne au gourmet un excellent dîner, et Timpression agréable accompagnant un travail intellectuel intéressant, ou bien les joies purement affectives I Quelle différence de couleur encore entre ces dernières impressions morales et celles qu'éveillent en nous la vue d'une belle œuvre d*art, Taudiiion d'une mélodie touchante ! Oui, Timpressionnabilité, en tant que propriété fondamentale, est une, mais les causes variables qui la mettent en jeu donnent lieu à des impressions variables comme elles ; l'instrument a plusieurs notes.
En s'examinant au point de vue des causes qui peuvent produire chez l'homme des impressions de peine ou de plaisir, on trouve que le cerveau peut être chatouillé agréablement ou douloureusement froissé, d'abord par le jeu plus ou moins régulier de la vie nutritive. Le moi philosophique, hélas t ne s'isole pas de la vie organique. Au début prodromique d'une maladie dont l'explosion va se faire, on éprouve une impression de malaise sans localisation. Ces impressions vagues et prosaïques que la philosophie romantique dédaignera toujours sont les échos d'une modification générale de l'êlrc. Elles dépendent totius substantiœ et sont les degrés thermométriques de la vie organique. Elles jouent, en psychologie^ un rôle bien important. Les facultés cérébrales, les plus superbes aussi bien que les plus humbles, subissent leur influence. L'imagination et l'intelligence, ces nobles filles de lacellule nerveuse, fléchissent ou s'exaltent, suivant l'état de organique. C'est vainement que la volonté lutte
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contre ces inexorables nécessités matérielles. Les ailes de l'ange se déploient ou s'afîaissent sans attendre notre bon plaisir.
A ces malaises pathologiques se peut comparer rabattement profond qui suit une dépense exagérée de force vitale par quelque moyen que ce soit^ c'esi-u-dire un excès de fonctionnement d*un organe ou d'un ensemble d'organes, d'où résulte une oxydation plus rapide des éléments qui constituent ces organes, en résumé une forte dépense matérielle (1). Cet abattement est un avertissement que nous donne la vie nutritive et dont nous devons profiter. Que tout marche bien au contraire, et l'on jouit d'un délicieux bien-être. On est bon à tout faire; on est prêt à tout braver. Les facultés fonctionnent avec toute l'énergie dont elles sont susceptibles. Cela veut dire que chez nous l'hématose est active et parfaite, qu'un sang vivifiant vient baigner l'organe de la pensée, que les aliments sont digérés et assimilés sans que la machine fasse effort, surtout que le mouvement de nutrition intime, le courant matériel à travers nos tissus par endosmose et exosmose, ainsi que les oxydations et régénérations de tissus qui en sont la conséquence, s'effectuent régulièrement et sans difficulté. Chaque organe, chaque élément de notre être vit facilement et en donne avisa la conscience, au mol psychologique trônant dans l'encéphale, par l'intermédiaire du roi des tissus, du tissu nerveux. Multiplier les exemples serait inutile. Ces modifications de Timpressionnabilité, dépendant de la vie nutritive, nous les nommerons naturellement impressions nutritives.
(1) La contraction use la chair musculaire qui s'oxyde et fournit des dérivés azotes (créatinc^ acide urique^ sarkine)^ des dérives hydrocarbonés (sucre et acide lactique qui acidifie le suc musculaire), enfin de l'acide carbonique^ produit ultimec il est probable que des réactions analogues se produisent dans le tissu nerveux^ car on y trouve des produits dérivés analogues.
(G. Sée, Du sang et des anémies*)
Je viens d*examiner les impressions que donnent à Têlre cérébral les phénomènes vitaux s'accomplissant dans les diverses régions du corps. Les relations avec le monde extérieur sont la cause, Torigine d'impressions d'une couleur différente.
Dans Tétat normal, les appareils spéciaux, les fils nerveux conducteurs qui relient l'homme au monde extérieur, ne nous donnent que des sensations, c'est-à-dire des impressions indifférentes, si je puis m'exprimer ainsi; mais que la vibration des fibres nerveuses soit exagérée, aussitôt la sensation se transforme en véritable impression : elle devient douleur ou plaisir. Ainsi le tact régulier, siniple, nous avertit de la présence des corps étrangers à notre pauvre microcosme, et rien de plus. Mais que l'un de ces corps, heurtant violemment nos tissus, contusionne, déchire, lacère nos papilles, immédiatement nous éprouvons une douleur vive, puissante. Sur les limites du tact sont encore le chatouillement, le toucher génésique, impressions franchement matérielles, voluptueuses. Le goût, l'odorat, nous donnent aussi un grand nombre d'impressions, plus peut-être que de sensations.
Un caractère est commun aux trois sens de la volupté, du goût, de l'odorat, c'est que, malgré l'intensité des impressions qu^ils nous donnent, il nous est impossible de nous représenter CCS impressions par le seul travail de l'imagination. Le fait contraire est tout à fait exceptionnel ; quelques gourmands se figurent, disent-ils, les impressions gustalives avec une telle netteté que l'eau leur en vient à la bouche.
Relativement au pouvoir impressionnel, le sens de l'ouïe se range immédiatement après le sens du goût. Le plaisir sensuel causé par certaines mélodies est parfaitement comparable à la saveur sucrée. Je ne parle ici que de l'impression purement sensitive et néglige à dessein d'autres impressions plus élevées, plus vagues, plus cérébrales, si cela se peut dire, que donne la musique.
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L*inipressioii de plaisir* scnsilif causée par la vue d*niic belle couleur, d'un beau paysage, d'une belle œuvre d'art^ est beaucoup moins vive que la sensaiion ou pour mieux dire l'impression musicale. Peul-être n'existe-l- elle que |)our un certain nombre d'bommes spécialement doués, soit originairement, soit par l'éduralion. Mais cette absence de plaisir physique est largement compensée par la netteté de la perception et son importance intellectuelle.
On peut même diviser les sens spéciaux en deux catégories bien distinctes : les sens localisateurs et les sens extérioranis. Les premiers, savoir : le toucher, le goût, l'odorat, jouent en idéologie un assez pauvre rôle, tandis que la vue et l'ouïe ont une énorme importance intellectuelle. L'ouïe sert de transition entre les sens localisateurs et les sens de Texterioration, car, outre sa faculté d'extérioration, l'oreille peut nous donner des sensations localisées analogues à la saveur, à l'odeur. J'ai déjà cité certaines sensations ou plutôt certaines impressions musicales. Au contraire, l'œil ne localise pas, c'est le sens extériorant par excellence et aussi le bras droit de l'intelligence dans ses relations avec le monde extérieur. Aussi ce précieux pourvoyeur du moi intellectuel est pour lui un énergique excitant. La pathologie nous fournit à ce sujet des faits bien curieux. En 1862, un aliéné atteint de cataracte est opéré à Montpellier par le docteur Bouisson, et l'opération lui rend en même temps la vue et la raiison. Maintes fois les ophtbalmologistes ont observé des cas de délire nerveux chez les cataractes opérés par exlrcction et soumis après l'opération à l'application du bandeau oculaire. Pour dormir, c'est-à-dire pour abdiquer notre intelligence, nous fuyons la lumière et presque tous les animaux obéis* sent à la même loi.
De cette diversité dans le rôle des sens spéciaux, il résulte que les impressions sensitivcs sont variables suivant les sens. La vue nous donne des impres.sions non localisées presque cérébrales. Souvent il en est de môme pourTouïe, sens mixte. Les impressions seusitives vraiment typiques nous sont données par les trois sens localisateurs que j'appellerais \q1.qwVv^v%
lETOVUSEÂV, \
tactiles. £lle9 ont pour caractères distinctifs de continuer la sensation dont elles ne sont que l'exagération. Elles commencent là où la sensation cesse d*être indifférente. Mais la limite est loin d'être tranchée. Ainsi une sensation peut s'élever à l'état d'impression et inversement une impression peut s'amoindrir jusqu'à devenir sensation simple.
Il me reste à signaler un troisième groupe d'impressions les plus élevées, les plus nobles, les plus humaines^ celles dont parlait Àrlstote en écrivant ceci : « Chaque sens a son » plaisir; il en est de même de la pensée et de r imagination, » Leur activité la plus parfaite est la plus agréable, et la plus > parfaite est celle qui s'exerce sur l'objet qui leur convient » le mieux (1). »
Certainement tout se tient dans la machine humaine. Les plus hautes facultés de Vkomo sapiens n'existeraient pas si les fonctions les plus végétatives ne leur servaient de supports, de nourrices ; mais enfin ces dernières et les impressions qu'elles donnent sont communes à l'homme et aux animaux, certaines, aux animaux les moins élevés dans la série. Et certainement le plaisir de la pensée est aussi supérieur au plaisir génésique que le cerveau est supérieur, en bonne hiérarchie organique, aux organes de la génération. Mais tâchons de bien définir les aristocratiques impressions dont nous nous occupons.
Nous avons vu l'homme recevant le plaisir ou la douleur du jeu plus ou moins parfait des fonctions de la vie organique, puis des réactions du monde extérieur sur ses or* ganes. Mais fermons autant que possible les portes de la sensibilité spéciale. Isolons-nous loin du bruit, loin de tout contact; fuyons même les bienfaisantes effluves de la lumière. Serons-nous alors à l'abri des atteintes de la douleur et des tressaillements du plaisir? Non; car nous continuerons à
C£J Éthique y Kicoméy livre VII, chap. xii; livre V, chap. iv.
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▼ifre par le foncdonDement des orgaoes intellectuek. Mille impressions de bonheur, de doulear, pourront nous agiter, nons faire jouir ou souffrir. Ne nous restera-t-il pas nos passions, ces solides attaches sociales 7 quelquefois même de pures conceptions inlellectuelles pourront nous rendre heureux ou malheureux et assez pour que ces impresiioni, uniquement cérébrales, agitant tout notre être, troublent, bouleversent les fonctions de la vie nutritive.
Les deux précédentes classes d'impressions étaient communes à rhomme et à la plupart des animaux. Ces dernières n'existent que chez les animaux les plus supérieurs et surtout chez rhomme.
Ces impressions cérébrales ont pour caractère de n'être jamais localisées. Elles éclosent, vivent et meurent dans les centres nerveux ; précisons davantage, dans les hémisphères cérébraux. Elles ne tiennent en rien, ni à la sensibilité générale, comme certaines impressions nutritives, ni à la sensibilité spéciale, comme les impressions sensitives.
En examinant attentivement l'importante classe des impressions cérébrales, elle me parait subdivisible en deux sousclasses. En effet, certaines impressions sont exclusivement liées à nos relations sociales, à nos affections naturelles. Elles tiennent, quoique indirectement, au monde extérieur, comme le plaisir que nous ressentons à la vue d'un ami, de nos enfants, d'un être aimé quel qu'il soit, etc. Mais d'autres impressions sont autant que possible dégagées du monde. Elles tiennent seulement au jeu de nos facultés intellectuelles. C'est à cette sous-classe qu'appartient la joie du savant méditant et élucidant un problème scientifique, de l'homme de génie s'acharnant à la poursuite d'une grande idée. Je réserve à ces très-nobles impressions la qualification d'inteUectuelles ; aux premières, celle d'impressions morales. Un jeune homme se voit aimé de la femme qu'il adore et il éprouve une joie morale, tandis que Guttemberg, contemplant sa première épreuve, est délicieusement ému par une joie intellectuelle. Tout homme intelligent a senti le plaisir du travail intellectuel, ce plaisir des plaisirs dont le pauvre
Etienne Doict, gloiieux martyr des féroces préjugés de son temps, parlait ainsi : < On ne saurait croire combien la ré • daction de mes Commentaires (sur la langue latine) m'a coûté de patience, de veilles, de sueurs ! combien de jours elle m*a pris, combien de nuits elle m*a dévorées ! Combien de fois j*ai dû m'abstenir de nourriture et de sommeil ! Que dis-je? Il a fallu m*interdirc moi-même toule relâche, tout loisir, toute distraction, tout commerce avec mes amis, tout plaisir honnête, en un mot, l'usage môme de la vie. Mais j'avais sous les yeux, comme une perspective consolante, la postérité si digne de respect ; je rêvais Téternité de mon nom (1). >
Que la distinction soit quelque peu subtile, je ne le nie pas^ mais je la crois fondée. Ces impressions n'ont pas la même nuance, et quoique la plupart des hommes puissent ressentir les unes et les autres, mais pour des motifs d'une importance variable, cependant les impressions intellectuelles typiques, celles qui peuvent servir de base à une passion intellectuelle aussi, ne sont le partage que d'un petit nombre d'hommes, les chefs de leur race, les pilotes de l'humanité dans les routes inexplorées encore de la science et même de la poésie ; car je crois pouvoir ranger dans la catégorie des impressions intellectuelles celles que durent ressentir Ho> mère, le Dante, Shakespeare, Valitiiki, alors qu'enivrés d*un divin enthousiasme ils pouvaient incarner leurs idées dans des expressions vivantes et passionnées.
Les quelques pages précédentes ne contiennent que l'ébauche très-rudimentaire d'une étude qui fournirait matière à un volume. Pour étudier complètement l'impressionnabilité, il faudrait l'examiner dans toute l'échelle animée, préciser à quel degré de perfection l'être est doué de la conscience des
(I) Etienne Doiet^ sa vie et son martyi^^ par J. Boulinicr. Paris,
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impressions et où par conséquent il cesse d*ê(re un agrégat cellulaire tout à fait comparable au fégétal, pour s'élever à la dignité d'être animé. Il faudrait montrer Timpressionnabilité d'abord purement nutritive, devenant successivement sensitive, puis spécialement cérébrale. Il faudrait encore, prenant l'homme à sa naissance, suivre chez lui les phases d'une évo* lution analogue de l'impressionnabilité, la montrer s*élevant, s'épurant à mesure que le cerveau grandit et se perfectionne, puis redescendant l'échelle en sens inverse à mesure que l'être, le cerveau, après avoir atleint l'apogée de son développement, incline vers une décadence de plus en plus rapide.
Mais mon but est uniquement de montrer sur quel terrain repose l'édifice des passions, des désii^s humains^ et ce terrain solide, c'est l'attrait du plaisir, la répulsion de la douleur, c'est-à-dire l'impressionnabilité. En donnant pour mobile aux actions humaines l'intérêt, Helvetius n'a vu qu'un coin de la vérité. L'intérêt, comme il le comprend, n'est guère que la saiisfaciion pure et simple des besoins grossiers, le plaisir que donnent les sens, les cinq sens classiques et le sens génésique. Rase incomplète assurément et très-juslement critiquée. Il avait omis l'imporunte classe des impressions purement cérébrales, c'est-à-dire le côté le plus élevé, le plus noble, le plus pur du plaisir. Plaisir aussi déiaché que possible du monde et de celte pauvre matière si injustement dédaignée, plaisir assez épuré pour qu'en l'éprouvant on puisse l'abstraire des organes, le spiriiualiser. Mais rhomme moral ne peut s'abstraire de l'organisme, et derrière le dévouement le plus spontané, le plus désintéressé, derrière l'apparente abnégation du savant, de l'homme de génie se sacrifiant sans hésitation à une grande idée, on ne peut pas ne pas reconnaître un immense plaisir moral ou intellectuel, d'autant plus vif que l'acte est plus grand, plus noble» plus difficile.
Je viens d'examiner les trois modes généraux de l'impres^ sionnabiiité et j'ai résolument tracé les limites de chacun d'eux; mais la nature n'est pas absolue comme ma classification, et l'observation nous montre que l'impressionnabihté
est assez rarement affectée isolément dans chacun de ses modes. Ainsi le malaise nutritif prodrome d*une maladie s'accompagne ordinairement d'une impression morale de tristesse, d'ennui. L'impression sensitive agréable produite par une belle et large mélodie nous jette ordinairement, en stimulant certaines de nos facultés, dans un état d'émotion, dans une impression morale plus ou moins caractérisée. En général, la souffrance physique et la souffrance morale s'engendrent réciproquement. Cependant l'impression simple est observable. Je citerai comme exemples d'impressions isolées: dans le mode nutritif, la fatigue^ suite d'une marche forcée ; dans le mode sensitif, l'impression produite par une saveur amère, le bruit strident d'une scie, d'une lime. Quant aux exemples d'impressions morales ou intellectuelles isolées, mon lecteur ne peut manquer d'en constater, s'il a la patience de pratiquer pendant vingt-quatre heures le yvcoOe oconiTov socratique.