SÉRIATION DES BESOINS
Hâions-nous de passer à la période suivante, à la période sensitive. Les Taïtiens, tels qu'ils étaient loi*s du voyage de Gook, nous représentent le mieux cet état. Les caractères sont d*une mobilité excessive. £n une minute on passe du calme, de la gaieté, à la colère. Tout ce qui brille ou a une vive couleur excite d'ardents désirs. Un cochon se donne volontiers pour une plume rouge. Poulabo, un chef de Tîle des Amis» reçut avec des transports de reconnaissance du capitaine Gook une assiette d*éiain, en déclarant que toutes les fois qu*il aurait besoin de visiter une autre île, il laisserait cette assiette à Tongatabou pour le représenter en son absence. Nulle idée de la pudeur, nul respect pour les vieillards. Nîil sentiment de justice. Le mot loi n*a pas d'équivalent dans la langue, pas plus que le mot « merci ». L'association des Areoîs érige en obligation la débauche et l'infanticide.
On aime le chant, la danse, les représentations scéniques ou plutôt mimiques. On a de grossiers instruments de musique, une certaine poésie ne célébrant naturellement que ce que l'on aime ou admire, la guerre^ l'amour physique, des dieux multiples et grossièrement conçus à l'image de l'homme. On croit à une vie future, mais elle n'est nullement la récompense ou la punition des actes de ce monde ; elle en est simplement la continuation et l'image.
D'ailleurs une certaine industrie, un grand amour de la parure, du tatouage, assez d'art pour se construire des maisons, des monuments (morai en corail), des armes bien faites. Quelquefois on cultive certaines plantes. Dans tous les cas, soit générosité spontanée du sol, abondance de gibier, etc., l'alimentation est suffisamment garantie. Il y a même quelques animaux domestiques (chien, cochon).
Ceux-ci étaient complètement inconnus aux indigènes du nord de l'Au^érique, vivant dans un état social analogue, tellement peu sensibles aussi aux jouissances morales, que l'idiome algonquin n'avait pas de mots pour dire aimer. Il y a cependant un commencement d'organisation sociale, des tribus nombreuses, obéissant à des chefs, même une hiérarchie. Beaucoup de peuples sont encore aujourd'hui ^ ce.UA
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période, notamment les nègres visités par le capitaine Speke dans la région des sources du Nil.
La phase suivante est particulièrement celle des besoins moraux. C'est qu*une meilleure organisation sociale, une industrie plus développée, ont eu pour corollaires une abondance relative et de grands progrès intellectuels. L'amour est toujours une grande affaire, mais il est moins brutalement physique. On aime souvent pour le bonheur d*aimer, pour le plaisir cérébral, car les besoins nutritifs facilement satisfaits se subalternisent de plus en plus. La famille est mieux constituée, plus unie. L'enfance et la vieillesse sont respectées toujours, souvent sacrées. La personne et la propriété sont plus ou moins bien sauvegardées. Il y a des lois, des idées de justice. La monogamie est généralement obligatoire et la femme n'est plus une bête de somme, ni même un simple instrument de plaisir. De grandes agglomérations d'hommes se sont constituées. Il y a des intérêts, des devoirs communs, une patrie, des idées, des passions de gloire et de patriotisme.
La religion est toujours très-puissante, mais plus épurée. Le polythéisme se simplifie, les dieux se purifient et s'ennoblissent comme l'homme qui les a créés et les adore. Ils sont encore forts et despotiques, mais plus doux, plus humains. A la fin de cette période on atteint même le monothéisme et le panthéisme.
Cette phase morale comprend à peu près toute la période historique, de plus en plus sensitive et même nutritive, à mesure que l'on plonge dans le passé en remontant à son origine, franchement morale dans sa période moyenne et tendant vers la fin à la phase supérieure et suprême, la phase intellectuelle.
Cette dernière, aucune collectivité d'hommes ne l'a encore abordée ; c'est la phase de l'avenir ; sans être prophète, on la peut prédire. Les nobles besoins intellectuels et les besoins moraux les plus élevés^ qui d'abord ont été le glorieux apanage de quelques individus exceptionnels, deviennent et deviendront de plus en plus communs, de plus en plus forts.
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Déjà on honore les êtres d*éliie, chez qui ils resplendissent à an haut degré; on s'incline devant ces types vraiment et complètement humains. De plus en plus, fatalement, par le seul travail du struggle for life (combat pour vivre), ces êtres d'élite se multiplieront. Le jour où ils constitueront la majorité sociale, l'humanité aura atteint ce millénium tant de (bis rêvé. Adieu la superstition, adieu le despotisme, adieu la guerre et la violence brutale. L'homme sera vraiment noble, vraiment digne, vraiment indépendant, et les efforts de tous tendront sans cesse à dompter de plus en plus la nature, à perfectionner sans cesse l'organisation sociale, afin de donner à l'homme toute la somme de bonheur dont il est susceptible. Nous en sommes loin encore, mais la planète roulera dans son orbite bien des myriades de siècles avant que l'humanité s'éteigne, et celte splendide vision que nous ne pouvons qu'entrevoir et désirer, nos descendants la verront passer du songe à la réalité.