CHAPITRE n
Qu'elles sont prosaïques I La psychologie métaphysique n'a jamais daigné les voir; mais cependant qu'il est utile de les étudier I Leur analyse est si fecile et elle éclaire ai bien la nature des passions^ quelles qu'elles soient ; elle montre si bien l'indissoluble mariage qui lie les désirs passionnés i l'état de la trame organique.
Ici, la psychologie ne peut cheminer qu'en 8*appuyant sur la physiologie, sa modeste sœur, qu'elle ferait bien de quitter rarement.
Nous avons vu que la vie n'est qu'un mouvement matériel à travers les tissus organisés. Ce mouvement ne peut être enrayé sans trouble fonctionnel ; aussi, que les matériaux alimentaires indispensables aux échanges nutritifs manquent en totalité ou en partie, aussitôt il en résulte un contre-coup cérébral, un violent accès de faim ou de soif. Il faut à tout prix que l'homme trouve dans ses aliments quotidiens 21 grammes d'azote et 230 grammes de carbone, sous peine de voir fondre ses tissus, de se dévorer lui-même. Notons cependant que l'habitude excite ou ralentit les besoins nu* tritifs. Les éléments organiques habitués à puiser dans le liquide intercellulaire ou dans le sang des matériaux abondants sont plus exigeants, plus impérieux ; ils ne renoncent pas sans peine à être largement assouvis»
Tous les médecins savent combien Thabitade d'une chère succulente rend rebelle à la diète.
Naturellement les seules passions nutritives que Ton puisse étudier sont relatives à la digestion. Je laisse de côté la gourmandise-passion, qui est autant une passion sensitive qu*une passion nutritive, pour m'occuper de la gloutonnerie* de la polyphagie. Ici le bilan nutritif n*e$t plus en équilibre : ou rabsorption est prodigieusement rapide ainsi que Télimination, ou bien, et cela est plus probable, Tabsorption est lente, imparfaite, et il est besoin, comme chez les herbivores, d'une énorme ingurgitation alimentaire pour que l'assimilation d'une quantité convenable de matières nutritives soit possible. Les polyphages sont ou maigres ou d'un embonpoint très-modéré.
Les polyphages les plus fameux sont : le grenadier Tarare et Denise L'hermina. Le premier dévorait, dit-on, un quartier de bœuf en vingt-quatre heures (1), déchirait et déchiquetaitun chat tout vivant, volait des cataplasmes pourles manger.
Denise L'hermina, dont le docteur Descuret nous raconte l'histoire, fut polyphage dès les premiers moments de sa vie. Tout enfant, elle mangeait plus que quatre enfants de son âge. A l'âge adulte, elle dévorait parfois vingt- quatre livres de pain en une nuit, quelquefois trente à trente-deux livres de pain en vingt-quatre heures. De temps en temps, elle allait brouter de l'herbe qu'elle digérait assez bien.
Chez elle, c'était la nutrition qui fonctionnait avec une prodigieuse rapidité, car les selles étaient rares et la passion polyphagique ne fut modérée sensiblement que par des excès alcooliques habituels.
Cette bestiale passion a le caractère dominant des besoins nutritifs, dont elle n'est que l'exagération. Elle est irrésistible et les partisans les plus fervents du libre arbitre confesseront nécessairement que la libertédivine dont ils gratifient l'homme est parfaitement absente chez le polyphage, véritable machine à digérer. Pour Denise, voir un pain et ne pas le défi) Dictionnaire des sciences médicales, Hohopbagb.
vorer était absolument impossible. Mourante, elle force sa sœur à manger près d'elle, et ses dernières paroles sont : « Puisque le bon Dieu ne veut plus que je mange, que j*aie » du moins le plaisir de voir manger. »
On trouve, en analysant la polyphagie, tous les éléments constitutifs de la passion ; mais ce qui prédomine, c'est le besoin et le désir brutal. Cependant le rôle du cerveau n'est pas nul. Denise pensait sans cesse à manger, ne pouvait parler d'autre chose, se figurait sans cesse des aliments et recourait à tous les moyens pour en trouver. A la seule idée de donner un pain, son œil étincelle, elle s'emporte. Cependant elle est charitable et donne volontiers de l'argent. Ce n'est pas non plus une idiote ; c'est une ancienne maîtresse d'école ; elle a reçu une certaine instruction.
L'analyse de la passion alcoolique, de l'alcoolisme, est aussi simple. £n outre, nous pouvons ici, grâce aux travaux de la pliysiologie moderne, bien préciser l'état organique coexistant avec la passion.
Des organes digestifs l'alcool passe par endosmose dans le système circulatoire; et de là, dans la trame même des tissus où il baigne les éléments anatomiques.
Son premier effet est une courte excitation de la circulation générale (i); l'bémodynamomètre accuse d'abord sous son influence une augmentation de la tension artérielle. A cette excitation correspond sans doute le sentiment de bien être» de force, qu'éprouve d'abord le buveur. Mais bientôt le mouvement nutritif intime se ralentit. Les oxydations qui constituent l'acte primaire de la nutrition s'accomplissent faiblement et imparfaitement, aussi l'exhalation d'acide carbonique par les poumons diminue, quelquefois tombe de 2/i à 51 pour 100. La graisse n'est plus détruite par la respiration; elle persiste dans le sang. Il est probable que l'oxydation imparfaite des matières albuminoîdes produit aussi une certaine
(1) Perria, Lancereaux, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales (Alcoolisiie). — RâcIe, De Calcoolisme^ thèse pour l'agrégation.
qoantité de graiMe. A la longae, Tarine se charge d'acide oriqae, déchet des matières protéiques moins oxydé qoe Tarée normal
En oaire, l'alcool ayant d'être éliminé en natare séjoame dans les tissas et surtoat dans les centres nenreoT.
De cette doable cause : temps d'arrêt de la nutrition et action topique sur les éléments nerveux^ résulte l'ivresse, c'fst-à-^ire le trouble ou l'abolition momentanée des facultés intellectuelles.
Que les accès alcooliques soient fréquemment réitérés, les troubles fonctionnels deviennent permanents, c'est qu'alors il y a aussi trouble anatomiqiie permanent.
La lésion produite dans les tissus par les abus alcooliques se résume en quelqups mots : c'est une vieillesse anticipée. Les éléments subissent avant l'âge la transformation, la régression graisseuse. Glandes, muscles, os, cellules nerveuses, tout cela s'infiltre de graisse. Quelquefois en certains points, le tissu cérébral se fond en une véritable émulsion.
A celte période anatomique correspond le déiirium tremens, le tremblement des membres, les convulsions, l'imbécillité, l'abolition des facultés génésiques, etc.
On peut suivre phase par phase l'évolution de la passion bestiale. Une première dose d'alcool a procuré un bien-être factice, une impression nutritive agréable; en abolissant la mémoire, elle a fait oublier les ennuis, les maux de la vie. Mais ensuite la vie frappée dans son essence fléchit. A l'exci* tation anormale succède une dépression correspondante. Les éléments anatomiques vivent faiblement, ils ont besoin d'un excitant. Le précieux breuvage devient plus nécessaire que jamais, on y a recours. Et peu à peu la dépression vitale s'exagère; d'intermittente elle devient chronique, et l'alcoolisme élague successivement tout ce qui constitue l'homme intelligent et social. I^ vie de relation est retranchée branche à branche, à commencer par la cime. D'abord les facultés intellectuelles sont déprimées. Les notes les plus importantes du clavier cérébral deviennent muettes. L'entendement, l'intelligence se voilent ; la volonté raisonnée meurt par suite. Plus de
place pour les passions nobles. La parole, cette manifestation par excellence de Tintelligence, est embarrassée, indécise. La langue indocile traduit mal des pensées confuses. L'imagina-* tion est terne et ne retrouve un peu de vigueur que sous l'influence de l'excitant fatal. Alors le désir brutal et stupide domine en maître.
A son tour, la locomotion est atteinte. La démarche est incertaine et titubante ; les mouvements de la main tremblotants et mal assurés. Bientôt les sens spéciaux sont frappés: la vue est trouble, l'ouïe dure, l'odorat obtus, le tact grossier ou aboli. Souvent, sans s'en douter, l'alcoolisé laisse tomber de sa main les objets qu'il tient. Graduellement il descend vers l'abrutissement complet. Plus de volonté raisonnée, plus de prévoyance. Alors Thomme, intellectuellement décapité, n'est plus qu'une brute altérée d'alcool, une machine abjecte qui boit, dort, se réveille pour boire encore jusqu'au jour où une apoplexie, une manie ébrieuse, une paralysie quelconque, le retranche déQnitivement de la société.
La Suède fabrique annuellement près de 200000 becto- Utresd'eau-de-vie consommés presque eu totalité dans le pays.
Les distilleries d'Ecosse produisent annuellçmenl près de 600 000 hectolitres d'alcool, dont plus de 200000 sont consommés en Ecosse même. >
A Paris, la consommation moyenne annuelle a été, pour chaque habitant (de 1851 à 185/i), ik litres 25 centilitres d'eau-de-vie, tandis qu'en Suède elle est de 80 à 100 litres.
On évalue à 50 000 le nombre des individus tués chaque année par l'alcool en Angleterre.
A Saint-Pétersbourg, les excès alcooliques tueraient annuellement 635 personnes environ (Schlozer).
En France, la consommation alcoolique est beaucoup plus grande au Nord de la Loire qu'au Midi, et la statistique de l'Europe entière montre également que l'ivrognerie est surtout un vice septentrional.
C'est que la constitution, le tempérament, le mouvement vital et par suite les besoins et les désirs sont en inévitable corrélation avec le climat L'Européen du Nord, obligé de lutter contre l'âpreté d'un climat de fer, de se claustrer dans sa maison, est nécessairement enclin à demander aux boissons alcooliques un bien-être passager, une chaleur factice (1).
C'est l'impressionnabilité sensitive qui sauve l'Européen du Midi Pour lui la nature est si clémente, son ciel est si brillant, son atmosphère si tiède. Pas n'est besoin de lutter contre le monde extérieur pour vivre, pour être heureux. Peu de fatigues, peu de besoins nutriiiOs, un yif penchant pour la musique et les plaisirs de l'imagination, voilà son lot. Comment abdiquerait-il pour s'engloutir dans l'ivresse stupide?
Un autre fait d'observation générale de la plus haute importance, c'est que l'alcoolisme est en raison inverse de Tintelligence; que, même dans les pays où il domine en lyran, il s'asservit surtout l'homme du peuple sans éducation, sans instruction, à qui les plaisirs intellectuels sont inconnus.
La latitude si importante en Europe, quand il s'agit de la passion ébrieuse, semble avoir peu ou point d'influence chez les peuples encore sauvages. Tous, sous quelque climat qu'ils vivent, se ruent à l'envi et jusqu'à la mort vers les plaisirs de l'alcoolisme. C'est que l'alcool apaise la faim, et pour ces pauvres gens, manger est l'affaire capitale de la vie; c'est aussi que leur intelligence est tout à fait rudimentaire. Des besoins nutritifs énergiques, pas de contre-poids intellectuels, la perspective d'un moment d'ivresse heureuse ; comment résisteraient-ils? Aussi l'alcool fauche et détruit par myriades Polynésiens, nègres d'Afrique, indigènes Américains.
De ce qui précède nous pouvons déduire et formuler en quelques mots la prophylaxie de l'alcoolisme.
Les deux antidotes infaillibles sont : la diffusion d'une éducation saine et complète qui rende l'homme capable de
(1) L'alcool n'élève pas la température du corps.
goûter les plaisirs de la pensée ; la sufGsante satisfaction par une bonne organisation sociale de besoins nutritifs de premier ordre.