CHAPITRE m
« Vinspiration, le je ne sais quoi, ce qui va à l'idée et qui frappe Vâme, sont des mots écrits en caractères noirs sur des nuages bleus. » (pROUDHON, Du Principe de tort.)
Il s*agit d'esthétique, tâchons de ne pas déraisonner.
Si nous cherchons, en rapportant ce que nous appelons le beau artistique aux faits cérébraux d'ordre primordial que nous a¥ons déterminés, quelle est la vraie nature de ce beau, dit idéal, nous sommes bientôt obligés, on ne considérant que ce qui en forme Télément capital, de classer le beau parmi les faits cérébraux passifs non indifférents, parmi les impres sions.
Mais les impressions de beauté se trouvent seulement à la partie supérieure de Téchelle des impressions. Il n*y a pas de beau nutritif; il n'y a pas même de beau tactile, pas plus que de beau gustatif, pas plus que le beau olfactif. Seuls, les sens intellectuels, non localisateurs, Touîe et la vue, nous donnent des impressions de beauté. £nAn, plus haut encore, nous trouvons un beau moral qui est plus du domaine du poète que du domaine de Tartiste, et un beau purement intellectuel, scientiûque ou philosophique; mais ce dernier échappe complètement à l'artiste : il plane plus haut que l'art.
La vérité de ce qui précède sera {acvV^vix^ul m^ ^ti\\-
94 Des passions propremint dites.
mière {>ar une brève analyse du beau dans la musique et la peinture,
La musique a-t-elle le pouvoir d*éveiller chez la plupart des hommes un sentiment, des idées identiques ? Peut-on la comparer, même de loin, au langage que la mélopée a probablement précédé ? Oui et non.
Il est des airs bien caractérisés qui font éclore presque nécessairement chez les hommes de même race, la mftme émotion. Tout homme de race blanche qui entend la Marseillaise se sent plus ou moins échauffé, même transporté , s'il est jeune et Impressionnable, par l'enthousiasme guerrier. Pourquoi cela? Qu'un homme soit dominé par une émotion forte, par exemple, un accès de colère ; sa voix, ses cris prennent un timbre, un mouvement particulier, analogue chez tous les hommes. Il en est de même pour la douleur, l'enthousiasme guerrier, la terreur, pour toutes les émotions fortes composant la gamme de l'impressionnabilité chez tous les hommes normalement organisés.
Celte concordance entre les modulations de la voix et rémotion nous est même commune avec un grand nombre d'animaux ; c'est, suivant l'expression de Diderot, le cri animal de la passion.
D'où il résulte que les airs ayant de la similitude avec ces nuances de la voix dans l'émotion, produisent presque nécessairement le sentiment correspondant chez l'auditeur. Car les inflexions de la voix sont nécessairement liées à l'impression morale, aussi nécessairement que les gestes, et cela chez tous les peuples de la terre.
Il en est de même de certaines attitudes musculaires^ de ceruins mouvements instinctivement produits par une émotion forte. C'est la mimique des passions, si utile à connaître pour le peintre et le sculpteur.
C'est aux airs expressifs, à physionomie tranchée, que l'on àonm Je nom de mélodies. Lear caractéristique est une
PASSIONS S£NSIT1V£8. 95
grande simplicité, el pour produire loot leur effet ils doivent être reudus par la voix humaiue ou des iostruoients dout le timbre est analogue.
C'est une émotion traduite par des sons modulés. Elle gagne toujours à être exprimée par une seule voix ou un seul instrument. £lle est alors en quelque sorte plus humaine.
Partout la musique mélodieuse est la musique populaire» Partout, à Java comme en Irlande» elle a été la musique primitive. C'est la mélodie qui forme la charpente des compositions musicales chez les peuples sensuels» passionnés, mé* lancoliques.
Car la mélodie exerce une action double sur Thomme, et c'est le moment de l'analyser.
l"" Elle donne une impression de plaisir purement sensitif, tout à fait comparable à une saveur ;
2° Elle provoque une émotion.
Mais que le compositeur, au lieu de nous émouvoir par des airs simples, reflets de ses impressions, travaille à combiner, à coordonner le jeu d'un grand nombre d'instruments, différents de timbre, d'intensité, de telle sorte que tous ces sons divers se produisent eubembie sans se heurter, il en résulte un ensemble harmonieux qui ne répond dans notre cerveau à aucune trace d'émotion. Aussi éprouvons-nous une impression de plaisir sensitif et un plaisir presque intellectuel, celui de voir des difficultés vaincues.
Mais pour éprouver ce plaisir il est besoin d'avoir l'oreille musicale, soit naturellement, soit par l'éducation. C'est de la musique savante. Elle plaira surtout à l'homme lymphatique, plutôt porté vers les abstractions intellectuelles que vers les impétueux mouvements de la passion. C'est au tranquille Allemand que plait surtout l'harmonie ; mais pour faire pleu^ rer ou frémir un Itahen» un Espagnol, etc.» il faut de la musique mélodieuse. Et c'est là la seule vraie musique. Représenter des émotions, tout au plus des onomatopées imitatives, c'est là le vrai rôle de la musique, art essentiellement sensitif et affectif) l'intellectuel n'est pas de son dom\UQ^
06 DES PASSIONS ntOPREMËNT DITES.
Voici comment se déroulent naturellement les effets cVune mélodie puissante. Exemple : le Miserere du Trovatore :
i^ C'est une vive impression déplaisir tout sensuel, causé par la succession de sons agréables ;
2^ Une émotion plus ou moins forte.
3** Puis sur celte émotion, prise comme donnée, l'imagination crée une scène fantastique en harmonie avec les goûts, le tempérament, les habitudes de Tauditeur.
Mais rémotion est douce, car on sait bien que Tair plaintif que Ton entend, la situation lugubre que Ton se crée ne sont qu'un jeu. Or, l'émotion est généralement agt éable à l'homme, quand elle n'est pas liée à un danger évident ou à un froissement de l'amour-propre intéressant cet amour de soi-même que l'on a appelé instinct de conservation. Aussi avec (|uei bonheur ne nous reportons-nous pas par ta mémoire aux situations les plus critiques de notre vie ! C'est que dans ces moments, fussent-ils de douleur et d'angoisse, nous sentons fortement la vie ; et quelle joie d'être victorieusement sorti d'un danger !
Il est des airs mal caractérisés, à la fois mélodie et harmonie, mais sans grande couleur; tiop peu énergiques pour émouvoir^ ils prédisposent seulement aux idées tepdres.
Il va sans dire que pour éprouver le plaisir musi^sal mélodique il est besoin d'une impressionnabilité faciiemenX.excitable, car ici l'émotion est assez peu dépendante du dh^ré de perfection de l'organe de l'ouïe. Tel pianiste émériteSçt fort savant dans son art peut jouer inexorablement les mélo^ dies les plus passionnées avec une absence parfaite d'exprès- \ sion (i), tout en observant scrupuleusement les lois phy- \ siques de l'harmonie. Il n'émeut point, c'est qu'il n'est point \ ému. Au contraire, un homme dont l'oreille est peu musicale, qui chante faux et n'a jamais étudié la musique, peut y être extrêmement sensible; il lui suffit d'être sous l'influence d'une passion ou très-apte à se passionner, c'est-à-dire impressionnable.
(1) L'expression paraît tenir beaucoup au mouvement,
PASSIONS SENSlTlVES. 97
AU musicien froid, à oreille habile, restent le plaisir sensitif que donnent des sons harmonieux, le plaisir déjuger la difficulté vaincue, le plaisir de vanité que donne la conscience d'être un habile homme; Cuique suum.
En résumé, le beau musical, le beau dit idéal de la musique se ramène à une impression forte et agréable, produite par des sons musicaux.
La valeur artistique et esthétique de chaque sens spécial est rigoureusement proportionnelle au nombre et à la puissance des impressions morales et intellectuelles qu'il peut éveiller.
Point de beau artistique, avons-nons dît, pour le tact, le goût, l'odorat, sens inférieurs dont les impressions purement sensitives ne laissent après elles qu'un vague souvenir. L'imagination ne peut faire revivre ces impressions grossières, qui ne parlent pas à l'intelligence.
Il n'en est plus de même pour l'ouïe, sens plus noble, plus étroitement lié au cerveau, qu'il excite dans des limites assez restreintes, mais avec une grande puissance. Les impressions auditives restent dans la mémoire, qui peut les évoquer toujours; aussi y a-t-il un beau musical.
Mais la suprématie artistique et intellectuelle appartient naturellement au plus intellectuel des sens, au sens de la vue, sensextériorant, sens cérébral par excellence. Le peintre peut parlera l'esprit, aux plus hautes facultés, aussi surpasse-t-il autant le musicien qu'il est lui-même surpassé par le poêle. Car le beau le plus beau c'est le beau poétique, lebeau de l'écrivain, qui par la magie du style, c'est-à-dire des mots-images, peut é\oquer dans notre imagination mille tableaux nuancés, variés, se succédant l'un l'autre et provoquant, stimulant la pensée.
A la naissance de toutes les sociétés, dès qu'il y a civilisation rudimentaire, le musicien chante. Il suffit pour cela que l'homme soit capable d'aimer, de li^vv ^ di^ %^^\.^x ^xi ^^
lETOURNEAU, ^
souffrir quelques puissantes impressions morales, d'en garder le souvenir et de le ûxer eu quelques paroles rbytbmées. Mais la peinture, art savant, nuancé, intellectuel, n'apparaît que bien longtemps plus tard.
Cependant Tanalyse du beau en peinture isole sans peine les mêmes éléments que ceux du beau musical. Seulement la part sensitive a perdu ce que le côté intellectuel a gagné.
Supposons-nous en présence du chef-d'œuvre pictural le plus en harmonie avec nos goûts, c'est-à-dire avec notre organisation, Michel-Ange ou Raphaël, ou Titien, Rembrandt ou Gérard Dow, etc. ; nous éprouvons d'abord une impression de plaisir tout sensuel, si notre œil est fait pour apprécier l'harmonie des tous, des couleurs, l'habile distribution de la lumière, la pureté des lignes, etc., mais cette impression vague, nullement localisée, nous mord beaucoup moins que rimpressix)n musicale. Beaucoup d'hommes même ne l'éprouvent point, pas plus qu'ils n'admirent un beau paysage ou une belle description poétique. Puis, si l'œuvre est vraiment belle, c'est-à-dire si à la beauté de l'exécution s'unit celle du sujet, de l'idée, de l'émotion ou de la passion fixée sur la toile, le rôle de notre cerveau commence véritablement : ridée que l'artiste a exprimée, l'émotion qu'il a sentie, nous la percevons, nous la sentons aussi. Notre imagination captivée nous transporte dans le temps, le pays qu'il a plu au peintre de choisir, et nous admirons, nous nous indignons, nous pleurons. L'impression cérébrale n'est pas rigoureusement liée à l'impression sensitive comme dans la musique. Un tableau irréprochablement exécuté peut nous laisser froid, une ébauche 3'élève peut nous émouvoir.
Ce qui précède pourrait se répéter presque textuellement pour la statuaire, moyen d'expression analogue, moins puissant seulement.
Le beau architectural peut aussi se ramener aut mêmes éJéw€Dt8, mais est lié bien moins étroitement à l'impression-
PASSIONS SBNSmYES. 99
nabilité. Il y a cependant encore une impression sensitive résultant de Tagencement, de ['harmonie des lignes et ane impression morale. Ainsi, les formes fantastiques, grêles, élancées d'une cathédrale gothique, la hardiesse de la nef, le demi-jour lugubre et parcimonieusement mesuré; tout cela nous cause une vague impression de tristesse. Nous songeons au terrible Dieu du catholicisme, inexorable pour les impies.
Au contraire, l'architecture grecque, si doucement harmonieuse, où la lumière rit si joyeusement, nous donne une impression gaie aussi et souriante. Nous ne songeons plus à la mort, à la vengeance, mais à la vie luxuriante, parée de tous ses plaisirs. Ces temples sont merveilleusement appropriés au culte des dieux helléniques, des passions humaines ou des grandes et bienfaisantes forces de la nature anthropomorphiqnement di\inisées.
A ces impressions morales s'ajoute ordinairement un sentiment d^admiration engendré par Tidée de la puissance, de la diflBculté vaincue. Naturellement celle impression dépend fort peu de la forme. A ce point de vue, on admire également les pyramides, les cathédrales, les aqueducs romains, les menhirs gaulois. C'est même en présence d'un vaste monument l'impression qui frappe plus ou moins tout le monde. Vient ensuite l'impression morale gaie, triste, etc. ; et pour l'élite, pour les artistes, par droit de naissance ou par droit de conquête, nait l'impression sensitive causée par la beauté de la forme.
Que dans ses poétiques rêveries, considérées bien à tort comme philosophiques, Platon ait rapporté l'idée du beau à une entité métaphysique , cela lui était licite. L'intuition poétique ne relève que fort peu du raisonnement; mais pour tout homme que n'enivre pas l'enthousiasme métaphysique, la proposition suivante est incontestable, parce qu'elle est appuyée sur l'observation de tous lea Xemi^^ ^<^ \.^>a& ^
hommes et de tous les pays : le beau varie avec la race, la nation, la religion, Tétat social, Tâge, le tempérament et même Tétat moral, si essentiellement changeant. Il est inutile de s'appesantir longtemps sur la démonstration de cette vérité si vraie, surtout après l'analyse qui précède. Car l'impression de beauté dépend évidemment des sens spéciaux et du degré de développement cérébral; or, tout cela varie suivant la race, la nation, Tépoque, etc.
Plaçons deux Européens devant le Jugement dernier de Michel-Ange : Tun sera transporté d'admiration, l'autre n'y verra qu'une débauche de dessin, des formes exagérées et impossibles. J'ai pris mes deux spectateurs parmi les gens éclairés et doués de quelque éducation artistique. Si j'avais pris un charretier Bas-fireton ou un savant lymphatique passionné pour l'algèbre, l'impression eût été absolument nulle. C'est que pour admirer le fougueux génie de Michel-Ange il faut être surtout sensible à l'idée de la force, de la passion énergique.
A la vue d'une tête à perruque, un sauvage du Canada éprouve une émotion semblable à celle qu'un groupe de Canova donne à un amateur européen éclaire (fait cité par Stendhal).
Rien de plus facile que de faire pour la musique des observations analogues. Pour tel habitant de la rue Saint- Denis et même de beaucoup d'autres rues de la vieille Lutèce, le beau idéal en musique c'est une chanson à boire, une ariette d'opéra- comique; tandis que pour émouvoir un Italien passionné il faut les grands airs de Bellini, etc.
Pour nous Français du xix® siècle, la musique de Lulli n'est qu'un bruit monotone, mais madame de Sévigné pleurait en l'écoutant Pour Tureille d'un Arabe, la musique de Rossini n'est qu'un bruit désagréable, et pourtant le son monotone du rebbeb à deux cordes jette ce même homme dans un état d'excitation enthousiaste.
Les Mongols paraissent absolument insensibles à nos chefsd'œuvre lyriques et leur gamme diffère essentiellement de la BÔtre, «La note fondamentale des échelles tonales dans
rindc, dans la Perse, chez les Égyptiens, les Arabes et tons les peuples sémitiques, les Lydiens et les Grecs, enfin les Turcs, est h la
Aucun des peuples de la race jaune n*a le la pour note initiale de son échelle tonale. Les Chinois, les Japonais, les Mongols ont le fa pour premier son, et loin d'admettre les petits intervalles entre les sons de l'échelle, ils n'ont pas même le demi-ton. Leurs gammes ne sont composées que de cinq sons, tous placés à des distances d'un ton avec une lacune de tierce au centre de la gamme. De là vient qu'entre les mélodies indiennes, persanes ou arabes et les mélodies chinoises ou japonaises, il n'y a aucun point de contact, soit sous le rapport tonal, soit sous celui du caractère et de
la forme Les Lapons sont le seul peuple qui ne chante
pas J'ai constaté que parmi les peuples de l'Océanie ceux
qui étaient anthropophages avaient des sons qui ne dépassaient pas trois sons différents Les habitants d'Otaîti
même n'avaient que quatre sons (flûte à deux trous) (1).
Des mélodies adaptées à l'organisation des nègres les rendent frénétiques ; les sons du banjo les font pleurer et rire presque à la fois, et cependant, selon Livingstone, les Béchuanas et les Makololos, peuplades athées de l'Afrique australe, n'auraient aucune espèce de musique. £n voilà plus qu'il n'en faut pour prouver que l'idée du beau absolu est une chimère métaphysique.
Aurons-nous jamais une bonne classification, un exact dénombrement des facultés cérébrales? A coup sûr, la classification de Gaii, à peu près adoptée par A. Comte, n'est point fondée sur la vérité et la raison; et en attendant qu'un homme de génie vienne fondre en une brillante synthèse les faits épars dans la science et couler en bronze une psychologie scientifique, nous sommes obligés de nous en tenir à ces gé-
(1) Félis, Bulletins de la Société cTan^/iropologic^ avitsrtxvt V^^'\
uéralités vagues, résultat d'observations générales, dont j'ai donné le tableau.
Certainement les facultés admises par Gall sont trop nombreuses et trop facilement décomposables. Notre classification des faits cérébraux, plus générale et plus irréductible, suffît d'ailleurs pour expliquer les aptitudes spéciales, les vocations énergiques qui toutes dépendent du degré de puissance et de perfection, soit des sens spéciaux, soit de Timpressionnabilité morale, soit des facultés intellectuelles.
Un enfant, par exemple, a Touïe très-délicate ; son oreille perçoit très-exactement les sons correspondants à la plus ou moins grande rapidité des vibrations sonores de Tair. Chez lui, ce piano vivant que, suivant les recherches du marquis de Corti et du docteur Helmholtz, nous portons tous dans l'oreille interne, est exceptionnellement construit. Les fibres nerveuses de plus en plus courtes qui s'étalent régulièrement dans la membrane spirale du limaçon, en émergeant de Taxe, sont très-nombreuses, très-régulièrement décroissantes de la base au sommet, et chacune d'elles ne pouvant entrer en vibration que sous l'influence d'une note spéciale, c'est-à-dire d'un nombre déterminé de vibrations aériennes, le triage des notes sWectue dans l'oreille avec la plus grande facilité, la transmission de chaque son aux centres nerveux est rapide et énergique. De cette organisation spéciale il résulte nécessairement que l'impressionnabilité sera surtout mise en jeu par les sons musicaux; les impressions sensitives musicales primeront toutes les autres ; elles captiveront l'intelligence qui forcément s'exercera à leur sujet, et si l'enfant a une intelligence suffisamment développée pour apprendre la mécanique de l'art musical, assez d'imagination pour créer, il deviendra en grandissant iViozart, Haydn, Rossini, etc.
De même, si l'ouïe cède le pas à la vue, si Vœil est juste, si les harmonies de couleurs restent lontemps vivantes dans la mémoire, si l'on peut facilement les évoquer et y trouver du plaisir; si l'intelligeDce est assez puissante pour acquérir les connaissances techniques nécessaires, nous aurons une vo-
PASSIONS SBNSITIVES. lOS
catiot) de peintre et, les circonstances aidant, peut-être un Raphaëi ou un Michel-Ânge.
Au contraire, voici un être chez qui, avec un développement très-modéré de la sensibilité spéciale, coïncide une énorme puissance intellectuelle, un large développement des lobes frontaux, le résultat sera très-différenl. Mozart ei Rubens mettaient leur bonheur à combiner i*un des sons, Tautre des couleurs et à peindre ainsi les émotions et les passions humaines; Têtre dont nous parlons ne vivra que pour combiner des idées, il s'appellera Pascal, Newton, Descartes, Spinosa.
Ce que j*ai dit à propos de l'ouïe et de la vue est également applicable à chaque sens spécial, à chaque source d'impression. Tel Italien que l'art enivre ne vit que pour lui ; tel Allemand noue avec la science un chaste et indissoluble mariage d'inclination ; tel Français songera toute sa vie aux jouissances de l'amour sensuel ou de la vanité, tandis qu'un indigène de la Nouvelle-Calédonie fera consister le bonheur dans la somnolence idiote qui suit une abondante curée d'anthropo* phages.
Mais nous avons vu plus haut que l'art de Michel*Ange est plus intellectuel que celui de Mozart; il s'ensuit donc que, plus que le peintre, le musicien doit être asservi à la perfection du sens spécial : c'est, en effet, ce que confirme l'observation.
Nombre de peintres, de sculpteurs, d'architectes, et des plus grands, sortent indifféremment des diverses catégories sociales. Giotto, Andréa del Castagno furent pâtres dans leur enfance. Gimabué, Michel-Ange étaient de race noble; un bon nombre étaient fils de marchands, mais presque tous les grands génies de la composition musicale , Haydn, Mozart, Rossini, etc., étaient fils de musiciens. Ici l'hérédité spéciale semble nécessaire.
Un fait général encore, c'est la précocité d'aptitude, surtout chez les grands musiciens, souvent aussi chez les grands peintres.
Mozart, dont nous avons déjà parlé, joua du violon d'in* stinct, composa six sonates à huit ans; à dix ao»^ wi^^^c^
bouffe, etc. Sa figure excessivement impressionnable, ses traits sans cesse en mouvement exprimaient toujours la peine ou le plaisir.
 treize ans, Haydn compose une messe et se met à étudier seul le contre-point
Rossinî, un peu moins précoce, compose cependant à seize ans une symphonie, Il ptanto d'armonia.
De même pour beaucoup de peintres. Tout enfant, Cimabué, forcé d'assister à des leçons de grammaire, se délassait en dessinant avec fureur sur ses livres des hommes et des chevaux.
Giotto, enfant et pâtre, fut découvert par Cimabué pendant qu'il dessinait sur le sable des sujets réels ou imaginaires.
Masaccio fut toute sa vie tellement absorbé par son art qu'il oubliait de demander de l'argent à ses débiteurs.
Quoique doué des aptitudes intellectuelles les plus variées, Léonard de Vinci s'occupa très -jeune à modeler et à dessiner. Mêmes dispositions précoces chez le féminin Raphaël et chez le fougueux Michel- Ange (1). Ce dernier, sans cesse enfiévré par la passion artistique, ne mangeait que pour vivre, se relevait la nuit pour travailler ; souvent il se jetait tout habillé sur son lit pour ne point perdre de temps à se vêtir et à se dévêiir (2).
Il vécut célibataire, probablement chaste, ou à peu près, et la passion qu'il éprouva pour Yittoria Colonna fut analogue à celle de Pétrarque pour Laure, éminemment froide, platonique, cérébrale et s'épandant en sonnets alambiqués. A un prêtre qui lui demandait pourquoi il ne s'était pas marié : « J'ai, dit-il, une femme de trop, c'est mon art et mes ouvrages sont mes enfants. »
Même amour de l'art, puissant et indomptable, chez Léopold Robert (3) aussi 'timide, chétif, faible de caractère
(1) M. J.-B. Deiestre possède un dessia exécuté par Gros âgé de huit ans^ et représentant la mort de César,
(2) Vasari, Histoire des peintres; Stendhal, Histoire de la peinture en Italie; Lannau-Roland^ Michel- Ange et Yittoria Colonna,
(3) Léopold Uoherly par Feuillet de Couches,
PASSIONS 5ENSITIYES. 105
que Michel-Ange étail bilieax, violent, énergique et indomptable. Certainement les traits communs à deux natures aussi dissemblables doivent bien mettre en relief les vrais caractères de l'organisation artistique.
Michel-Ange travaillait avec une frénétique rapidité. « Il était entraîné, dit Benvenuto Cellini, par certaines fureurs admirables qui lui venaient en travaillant. » Biaise de Yigenèredit avoirvu Michel-Ange sexagénaire abattre plus d'écaillés d*un marbre très-dur en un quart d*heure que n'eussent pu faire trois jeunes tailleurs de pierre en trois ou quatre. « Il y allait d'une telle impétuosité et force, que je pensais que tout Touvrage dût aller en pièces. »
Léopold Robert travaille lentement. «Je tâte, dit-il, je tâte jusqu'à ce que je sois content, ou pour mieux dire jusqu'où la patience me conduit. » 11 ne croit jamais avoir bien fait et fut tenté d'anéantir son tableau des Pêcheurs de t Adriatique. Mais II est possédé comme Michel-Ange de la passion du travail artistique. « Je ne perds pas, écrit-il, une heure de« temps sans regret, quand je peux travailler depuis le commencement du jour jusqu'à la nuit, et ce n est pas par devoir, c'est par passion. Je suis si heureux quand je puis travailler ainsi! »
La princesse Élisa Napoléon fut la Vittoria Golonna de Léopold Robert et il l'aima aussi idéalement, cérébralement, mélancoliquement. Sa viaie passion fut celle de Michel-Ange, l'amour de la beauté artistique, du bel dal bel, comme disait le florentin, qui, vieux et presque aveugle, se faisait conduire jusqu'au belvéder du Vatican pour palper, caresser presque de ses vieilles mains tremblotantes le torse de l'Hercule Farnèse.
Un autre trait commun à la plupart des prédestinés de l'art c'est, outre l'impressionnabilité sensitive qui engendre leur vocation^ une impressionnabililé morale vive. « Un )> homme sans passions, » écrivait avec une grande justesse Léopold Robert, « est incapable de faire un artiste distin- » gué.
C'est qu'en effet la perfection, la correction mécanique d'une œuvre d'art ne suffisent point pour eti fe\t^ xw\ Oi\^V^qs<^\\^.
Tout chef-d'œavre artistique et même poétique n'est que le signe aussi parfait que possible d'une impression, d'une émotion, d'une passion ; c'est une émotion matérialisée etimmo* bilisée. Or, le beau absolu n'étant qu'une chimère, il faut en outre que l'émotion, la passion chantée, peinte ou sculptée, soit de nature a être facilement éprouvée par les contemporains de l'artiste. Il faut que l'impressionnabilité de l'artiste et celle de ses contemporains vibrent à l'unisson.
Mais l'étude des phases sociales que parcourt l'humanité nous a montré que l'homme en général, quand son dévelop-* pement est complet et sans entraves, tend à s'approcher de la phase intellectuelle qui se dérob? presque au pouvoir de l'art La plupart des idées abstraites défient la note musicale, le pinceau et le ciseau. Le bel âge des beaux-arts se trouvera donc nécessairement aux époques moyennes, quand la civilisation étant déjà avancée, le sentiment purement esthétique de la beauté des sons ou des formes étant assez développé, on voit éclore l'ère des besoins moraux et sociaux, des passions religieuses, des luttes nationales, en résumé cette phase où l'imagination est puissante et surtout au service de la haine, de l'amour, etc.; c'est dans ce sens que Stendhal a pu dire avec justesse : le sentiment artistique est proportionnel à l'aptitude à se passionner.
On peut donc prédire que les arts sont destinés à jouer dans les sociétés modernes de l'Europe un rôle de plus en plus secondaire, de plus en plus effacé. Il n'est pas d'encouragements officiels, de subventions, d'écoles, qui puissent faire rétrograder le cours naturel des civilisations. Or l'humanité actuelle a besoin bien plus d'industriels, de savants et de penseurs que d'artistes. Les chefs-d'œuvre artistiques de l'avenir seront créés par des Raphaël et des Michel-Ange à naître au sein des races humaines qui n'ont point encore abordé les phases sociales supérieures.
Mais me voilà bien loin de mon sujet, qui est avant tout une description anatomique des passions et des ressorts de l'homme. J'y reviens en citant quelques fragments écrits par rAméricalu iiudubon^ artiste et ornithologiste, qui a dépeint
PASSIONS SENSITIYES. 107
admirablement les causes et la nature de sa vocation : « Je répétais à peine les premiers mots qu'un enfant bégaie et qu causent tant de joie à une mère. Je pouvais à peine me soutenir, quand le plaisir que me donnèrent les teintes diverses du feuillage et la nuance profonde du ciel azuré me pénétraient d'une joie enfantine. Mon intimiié commençait avec cette nature que j'ai tant aimée... Je grandis, et ce besoin de converser pour ainsi dire avec la nature physique ne cessa pas de se développer en moi. Quand je ne voyais ni forêt, ni lac, ni mer aux vastes rivages, j'étais triste et ne jouissais de rien. Je cherchais à me rappeler mes promenades favorites en peuplant ma chambre d'oiseaux ; puis, dès qu'un moment de liberté me rendait à moi-même, je me hâtais d'aller chercher les roches creuses, les grottes couvertes de mousse, bizarres retraites des mouettes et des cormorans aux ailes
noires Pendant des heures entières mon attention
charmée se fixait sur les œufs brillants et lustrés des oiseaux, sur le lit de mousse molle qui renfermait et protégeait leurs perles chatoyantes, sur les rameaux qui les souienaient balancés et suspendus, sur les roches nues et battues des vents qui les préservaient des ardeurs du soleil Je veillais avec une sorte d'extase secrète sur le développement qui suivait le moment de leur naissance... j'avais dix ans. Cette passion d'histoire naturelle (artistique) augmentait à mesure que je grandissais... »
L'enfant travaille sans maître pendant cinq ans à dessiner ses chers oiseaux qu'il ne peut conserver, puis son père l'envoie à Paris étudier chez David. Il s'y ennuie, mais apprend les principes de Tart. Enfin, de retour dans sa patrie, la passion de son enfance se ranime et l'entraîne. Il passe des années loin de sa famille, vaguant le long des fleuves, sur les rives des lacs, dans les immenses forêts, observant et dessinant toujours.
« Lecteur, dit-il, ce n*élait point un désir de gloire qui me conduisait dans cet exil. Je voulais seulement /outr de la nature. Enfant, j'avais voulu la posséder tout entière; homme fait, le même désir, la même \Nti£&*&% \\m^\!\ ^^%is&
mon cœur. Jamais alors je ne conçus l*espérancc de devenir utile à mes semblables. Je ne cherchais que mon amusement et mon plaisir [i). »
En résumé, pour être un artiste distingué, il faut : 1*" Tenir de la nature, soit par cas fortuit, soit par hérédité, l'organisation spécide qui détermine le courant sensitif dominant et permet d'acquérir rapidement et complètement l'éducation artistique appropriée. V Être doué d'une impressionnabilité sensitiye et morale vive, mais capable de garder longtemps de l'émotion éprouvée un souvenir assez puissant pour émouvoir encore.
Mais le sexe féminin a fourni bien moins d'artisles remarquables que l'autre. C'est que pour créer une belle œuvre d'art, il faut, en outre un travail soutenu, une puissance d'attention rare chez la femme. Car l'observation suivante, vraie du temps de Malebrancbe, est vraie aujourd'hui, et sera vraie en général longtemps encore : « Les femmes ne considèrent que l'écorcë des choses et leur imagination n'a point assez de force et d'étendue pour en percer le fond et eu com parer toules les parties sans se distraire (2). »