CHAPITRE IV
Naissance de la passion.
Lecteur, je vais probablement être très-prosaïque, et si vous aimez les métaphores pompeuses, les mo(s colorés qui frappent l'imagination , il est bien à craindre que nous ne
(1) Ph. Chastes, Études sur la littérature et les mœurs des Anglo- Américains au XIX* siècle,
(2) ikfaJebranche, Recherche de la vérité.
PASSIONS CÉRÉBRALES. i09
nous entendions pas. C'est sur une table de dissection bien froide et bien nue que nous allons coucher la passion morte et sans ornement ; c'est tristement et le scalpel à la main que nous allons tâcher d'isoler les éléments qui la constituent, de déterminer leur rôle, de peindre la naissance, l'épanouissement, la transformation ou la mort de ce drame psychologique auquel son caractère d*irrésistibililé fatale a fait donner lo nom significatif de passion.
Ce seul caractère de spontanéité indique assez que c'est dans les propriétés passives de l'être moral qu'il faut chercher les racines de la passion. Aussi avons-nous défini la pas* sion un désir violent et durable et le désir un besoin perçu, révélé par Timpressionnabilité.
Tout besoin naturel ou artificiel non satisfait est l'occasion d'une impression désagréable dont Ténergie va toujours croissant jusqu'au moment où l'homme, cédant au désir de s'en délivrer, donne au besoin la pâture qu'il demande. L'impression désagréable se transforme alors en une vive impression de plaisir dont l'être garde la mémoire et qu'il désire renouveler. S'il s'agit d'un besoin nutritif Important dont la nonsatisfaction entraîne la mort, le désir passionné, c'est-à-dire dui^ablc, ne peut évidemment pas naître; mais dans le cas contraire, si l'homme n'obéit pas ou ne peut pas obéir au désir, souvent alors celui-ci grandit, grandit sans cesse, domine tous les autres désirs ou plutôt les étoufie, il devient passion.
Alors les facultés asservies n'agissent plus que dans sa sphère d'attraction. La volonté (désir délibéré), quelquefois rebelle au début, fléchit bientôt docilement et se laisse absorber par le désir. La mémoire ne fonctionne que pour retracer à ['être le souvenir du plaisir désiré, si déjà il a été perçu, sinon l'imagination se charge d'en créer une image toujours exagérée, quelquefois fantastique, et l'être fasciné, enivré par celte image trompeuse, la contemple sans cesse avec un sen* timent de volupté qui réagit sur le désir en le vivifiant encote. Que sera donc la réalité, puisque l'image seule en est si douce à regarder?
LETOURNEAV. ^
Alors rintelligeuce cherche, trouve, combine les moyens d'atteindre le but si ardemment désû^ et tout autre occupation lui est impossible. La vie n'est plus qu'une ûèvre ar^ dente avec des rémii>sions, des exacerbations. L'émotion succède à l'émolion. Quelle joie, quand tout paraissant succéder h nos vœux, nous n'avons plus qu'à étendre le bras pour nous emparer du trésor sans lequel nous ne pouvons vivre ! Quelle anière douleur, quand un nouvel obstacle surgissant tout il coup, nous rejette loin, bien loin, en proie au doute, au découragement ou à la rage. Alors on désire la mort et quelquefois on y cherche un refuge ou bien par un nouvel effort on se précipite de nouveau vers Tidoïe insaisissable.
Nous avons donc comme éléments psychiques de la passion :
i^ Un besoin avec le désir qui le formule;
2<* L'impression de gêne qui accompagne tout désir non satisfait;
30 Le souvenir ou l'image souvent infidèle du plaisir qui accompagnera la satisfaction du besoin;
U° De ce travail cérébral résulte une exaltation du désir qui devient impérieux, inéluctable, et force l'intelligence et toutes les facultés à lui obéir et à le servir.
Oh petit comparer la passion è une plante qui pour germer (1), croître et fleurir, a besoin d'un sol particulier, de certaines conditions d'insolation et d'aération spéciales.
Dès l'enfance ou la première jeunesse, l'homme destiné à être le jouet de fortes passions morales se distingue des au-
(I) Quoique les passions cérébrales puissent se subdiviser natureUement en passions inorales ou sociales et passions intellectuelles^ nous avons cru devoir nous occuper spécialement des premières dans l'étude analytique qui va suivre* Les passions de cet ordre étant de beaucoup les plus communes et celles auxquelles^ dans le langage ordinaire, on réserve presque exclusivement le nom de passions.
1res par une imprcssionnabilité morale vive, une ardenle ima-. ginalion qui va parfois jusqu'à rhallucinaiion.
Les poêles, je dis les vrais poètes, sont les prédestinés de la passion. Grimm répétait souvent et avec beaucoup de justesse, qu'un poëte ou un homme de génie, n'importe dans quelle profession u doit avoir une âme qui se tourmente, un esprit violent ».
Byron est du même avis. « Je crois véritablement que ni vous, ni moi, ni qui que ce puisse être, à tempérament poétique, ne peut échapper à une forte passion de quelque genre : c'est la poésie de la vie. Qu'aurais-je connu ou écrit, si j'avais été un tranquille mercantile, politique ou un lord de la chambre? Il faut qu'un homme voyage et se mêle à la foule ou bien il n'y a pas de vie. » (Lettre à Moore.) A propos de la remarque de Grimm, il dit : « S'il en était ainsi je serais poêle par exemple. » « La poésie, dit-il ailleurs : « c'est l'expression de la passion excilée, et il ne peut pas plus y avoir une vie toute de passion qu'un tremblement de terre/ perpétuel ou une fièvre éternelle. » {Mémoires par Moore.) <n II était, dit son ami Moore, presque incapable de suivre un raisonnement régulier et en cela comme en beaucoup d'autres particularités de son caractère, ses caprices, ses accès de larmes, ses engouements et ses désenchantements, on pouvait observer des ressemblances marquées avec la nature in • stinctive et passionnée des femmes (1). »
Toute sa vie il fut le jouet de passions, d'émotions incessantes. A l'âge de huit ans, il devient passionnément amoureux d'une petite fille, Marie Duiï, et quand, huit ans plus tard, il apprit son mariage avec un autre, il tomba, dit-il^ presque en convulsions : « Je fus près d'en étouffer je
(1) Un autre poêle, Alfieri, dont le caraclcre a de grandes analogies avec^celui de Byron, dit, dans ses Métnoù^cs, n'avoir jamais pu comprendre la quatrième proposition d'Euclide : « Quant à la géométrie dont je fis le cours, et qui consistait dans les six premiers livres d'Euclide, je n'en pus jamais comprendre la quatrième proposition, et je ne l'entends pas même à présent, ayant eu touÎQMï?» ta. tête absolument antigéomctriquc. » Il élail oiu&ù c^Vcwsv^xsv^vvX. vi.\^-
n'avais certainement aucune idée des sexes, même plusieurs 'années après, et cependant mes chagrins, mon amour pour cette petite fille, étaient si violents, que je doute quelquefois
que j'aie jamais véritablement aimé depuis » « Que son
image m'est resiée charmante dans la têie! ses cheveux châtains, ses yeux d'un brun clair et doux; jusqu'à son costume ! je serais tout à fait malheureux de la voir à présent. »
Des l'enfance, il avait des accès de rage silencieuse. A douze ans, il devient amoureux de sa cousine Marguerite Parker (treize ans). « Ma passion eut pour moi ses effets ordinaires. Je ne pouvais dormir, je ne pouvais manger ou prendre du repos, et quoique j'eusse lieu de croire qu'elle m'aimait, l'unique emploi de ma vie était de penser au temps qui devait s'écouler avant que nous pussions nous revoir. C'était habituellement douze heures de séparation. Mais j'étais fou alors et ne suis pas beaucoup plus sage aujourd'hui. »
Le jeu passionné de Kean produisait sur lui un effet si violent, qu'en le voyant représenter sir Gilles Overeach, il prit une espèce d'attaque convulsive (Moore). Plus tard, il écrivait d'itahe à Moore : « J'ai assisté hier soir à la représentation de la Mirra d'Alfieri, dont les deux derniers actes m'ont jeté dans des convulsions; je ne veux pas dire des spasmes de petite maîtresse mais une agonie de larmes réprimées et de frissons douloureux que je ne suis pas sujet à éprouver pour des fictions. »
Il était excessivement sensible à la musique, et Moore lui voyait souvent les yeux pleins de larmes lorsqu'il écoutait les mélodies irlandaises, surtout celle commençant par ces mots : Quand je te vis alors jeune et plein d'espérance. »
sible à la musique. «Rien ne ra*agite le cœur ci la tête d'une manière aussi puissante et aussi irrésistible que toute espèce de sons et surtout ceux des voix de femmes et de contre-alto. Kien n'éveille en moi plus de sensations ditTérentcs et terribles. Les plans de presque toutes mes tragédies n'ont été faits qu*cn entendant de la nmsique ou quelques heures après en avoir entendu. »
[Mémoires de V. Alfieri.)
Il n*écnvit jamais que sous l'impression de la colère, de la rage, de Tamour. Sans la critique impitoyable qui accueillit ses premières poésies (Heures d'oisiveté), bien médiocres en effet, il n'eut peut-être pas été poêle. La leclure d'un article écrasant publié à ce sujet dans la Revue cV Edimbourg^ produisit sur lui une impression si forte, qu'un ami lui demanda s'il venait de recevoir un cartel, tant l'expression de ses regards était menaçante. Aussitôt, il composa la fougueuse réplique intitulée les Bardes d* Angleterre.
Ce fut après son divorce, quand les calomnies, les injures, pleuvaientsur lui, qu'il composa Beppo^ Parisina^ le Siège de Corinthe, Bon Juan, «C'est bizarre, dit-il, dans une lettre, mais l'agitation et les combats de tout genre redonnent de l'élasticité à mes esprits et me remettent sur pied pour quelque temps. »
A neuf ans, le poëte Alfieri devient amoureux, platoniquement, bien entendu, de très -jeunes Carmes novices qu'il voyait dans une église : « Depuis que ma sœur était sortie de la maison, à l'âge d'environ neuf ans, je n'avais vu habituellement d'autres visages de jeunes gens que ceux de quelques novices des Carmes, qui pouvaient avoir de quatorze à seize ans à peu près et qui assistaient aux diverses cérémonies de l'église, vêtus de leurs rochets blancs. Leurs jeunes visages, peu différents des visages féminins, avaient laissé dans mon cœur tendre et sans expérience cette même impres^on et le même désir de les voir que le visage de ma sœur y avait imprimé. Ce sentiment, enfin, diversifié de tant de manières, n'était pourtant que l'amour. En y réfléchissant plusieurs années après, je m'en suis pleinement convaincu ; car je ne savais alors en aucune façon ni ce que je sentais, ni ce que je faisais : j'obéissais au pur instinct de la nature. JMon innocent attrait pour ces novices devint si fort, que je pensais sans cesse h eux et h leurs diverses fonctions. Tantôt, mon imagination me les représentait tenant leurs cierges en main, servant la messe avec un air angéiique et plein de componction, tantôt faisant fumer l'encens au pied de l'autel : et tout absorbé par ces images, \e \\t^\^'^^i\% tcv^'^
lU DES PASSIONS PROPREMENT DITES.
éludes; toule occupation et toute société m'ennuyait (1). » Dante fut amoureux à neuf ans, Canova à cinq ans. Jean- Jacques Rousseau a sa première passion à onze ans. « £n voyant seulement mademoiselle Goton, écrit-il, je ne voyais plus rien, tous mes sens étaient bouleversés... Devant elle j'étais aussi tremblant qu'agité... Si mademoiselle Goton m'eût ordonné de me jeter dans les flammes, je crois qu'à l'instant j'aurais obéi. »
Quelques années plus tard, il décrit ainsi les premières atteintes de l'amour sexuel sans objet : « J'étais inquiet, distrait, rêveur ; je pleurais, je soupirais, je désirais un bonheur dont je n'avais pas l'idée et dont je sentais pourtant la privation C'est une plénitude de vie, à la fois tourmentante et délicieuse, qui dans l'ivresse du désir donne un avant-goût de la jouissance. Mon sang allumé remplissait incessamment mon cerveau de filles, de femmes. »
Cependant ce fut à l'âge de quarante-cinq ans seulement que Jean-Jacques éprouva sa première et sa seule passion amoureuse. Jusqu'alors il n'a aimé que la femme en général, il va maintenant en aimer une et il nous décrit longuement les circonstances qui préparèrent l'éclosion. Il s'est retiré chez madame d'Ëpinay, à l'ermitage de Montmorency. Il songe à son âge, à la sensibilité de son cœur qui n'a jamais eu d'alimenté véritables. Il craint de mourir sans avoir vécu. C'est dans la solitude, dans un pays charmant, sous de beaux ombrages, qu'il fait ces réflexions sentimentales; au mois de juin, en écoutant le chant du rossignol, le gazouillement du ruisseau. Les gracieuses images de toutes les femmes qui ont occupé son imagination de jeune homme surgissent devant lui. « Bientôt, dit-il, je vis rassemblés autour de moi tous les objets qui m'avaient donné de l'émotion dans ma jeunesse, mademoiselle Galley, madame de Graffenried, mademoiselle de Breil, madame Basile, madame de Larnage, mes jolies écolières et jusqu'à la piquante Zuliella que mon cœur ne peut oublier. Je me vis entouré d'un sérail de houris de mes an-
(i) Mémoires de Victor Alfieri.
PASSIONS CÉRÊBBALES. 115
ciennes connaissances, pour qui toutes le goût le plus vif ne m*é(ait pas un sentiment nouveau. Mon sang s'allume et pe« tille, la tête me tourne malgré mes cheveux grisonnants et voilà le grave citoyen de Genève, voilà l'austère Jean-Jacques, à près de quarante-cinq ans, redevenu tout à coup le berger extravagant (Ij. »
Les mystiques nous montrent une organisation morale analogue. Dès sa jeunesse, saint Augustin eut une impressionnabililé morale délicate, une imagination ardente, des penchants amoureux énergiques. Sa vie tout entière se passa à poursuivre passionnément d'abord l'amour sexuel, puis la gloire, puis la vérité philosophique, en dernier lieu l'amour divin, quand les idées d'une vie future, de l'âme immortelle, qu'il n'avait jamais perdues, eurent pris plus de force. La passion divine s'empara définitivement de lui à la suite d'une hallucination. Il méditait dans un jardin sur les pensées chrétiennes qui l'occupaient alors constamment ; tout à coup une voix douce retentit à son oreille et lui dit : « Prenez et lisez. » Aussitôt il prend les épîtres de saint Paul, les ouvre au hasard et lit : « Ne vivez ni dans la dissolution des festins et de l'ivrognerie, ni dans la débauche et l'impureté, etc. » A partir de ce moment il ne vécut plus que pour un dieu idéal, que son imagination pare sans cesse.
Mais les vrais mystiques appartiennent ordinairement au sexe féminin, c'est le sexe religieux par excellence. Les fem* mes ont fondé et soutenu le christianisme, a L'islamisme,
religion naturelle, sérieuse, libérale, religion d'hommes
eut pourtant assez de séduction pour fasciner le sexe dévot. » (Renan.)
Le parfait modèle de la mystique, sainte Thérèse, naquit dans la pieuse Castille, sous le pontiûcat de Léon X. Elle grandit pendant que Luther déchirait la robe sans couture,
(1) J. J. Rousseau, Confessions,
au beau temps de i'iuquisiiion, pendant que s*élevait l'ordre des jésuites. Ses parents étaient très- religieux et lisaient souvent à leurs enfants, la mère des romans de chevalerie, le père des livres de piété. Àvila, sa ville natale, est située dans un beau pa}s; elle domine une rivière, de vastes campagnes, que borne au loin une chaîne de montagnes d*un aspect gran* diose. Les principaux ornements de la ville sont des édifices sacrés et une imposante caihédrale.
Aussi, chez sainte Thérèse Tamour divin fut précoce. A sept ans elle tente d'aller au pays des Maures cueillir la palme du martyre, puis de bâtir un ermitage dans le jardin de son père. A quatorze ans, Famour mondain et la coquetterie font une diversion, bientôt éteinte par la claustration dans un couvent, à titre de pensionnaire. Puis elle embrasse, non sans lutte, non sans eiïoris, la vie religieuse. La vue d*un ecce homo lui cause une impression si vive qu'elle tombe à genoux en versant un torrent de larmes. Puis elle lit les Confessions de saint Augustin ; ce fut le coup de grâce. Depuis longtemps le terrain était préparé ; tout à coup la passion grandit jusqu'au délire : c C'en est fait, mon cœur cède, il est vaincu. Dieu^ ce nie semble, a fait retentir la même voix au fond de mon âme (il s'agit de l'hallucination d'Augustin). Soudain mes larmes coulent. Longtemps elles m'inondent, et tandis qu'elles s'échappent par torrents, je succombe intérieurement à la tendresse du regret et aux angoisses de la plus amère douleur (1). »
La femme a presque toujours besoin d'émotions tendres, besoin d'aimer. Otez-lui les enfants, le mari, la famille, l'amant, elle aimera le Christ ou les saints, quelquefois la Vierge et les saintes. Elle a soif aussi d'impressions sensitives. C'est pour obéir à ces penchants impérieux que les femmes grecques se pressaient autour du tombeau mythique d'Adonis. Leurs yeux buvaient l'éclat des peintures, des brillantes broderies diaprant les tentures; leur cœur adorait et regrettait ce bel Adonis, trois fois aimé, dont un duvet adolescent
(i) Autobiographie de sainte Thérèse.
ombrageait à peine la joue, dont le beau corps reposait si gracieusement sur un lit d'argent orné de pourpre. Et quel bonheur de s'enivrer des odorantes effluves des parfums de Syrie, des fleurs parfumées, jardins artificiels contenus dans des corbeilles d'argent, d'aller en fouie aux premières lueurs de l'aube sur les rivages, et là, les cheveux épars el les seins nus, d'entonner en chœur un chant sacré (1).
La même sensibilité, la même fougue d'imaginaiion se retrouvent souvent chez les fondateurs de religions, et chez eux elles s'accompagnent presque toujours d'hallucinations, fait assez rare dans les passions purement sociales. C'est que les passions religieuses tenant moins aux racines de l'être moral ne se peuvent développer qu'à la faveur d'une imagination exceptionnellement forte, capable de donner aux idéesimages la couleur et le relief de la sensation. Cette observation s'applique avec une égale justesse aux passions mystiques.
Dès l'enfance, Mahomet eut des hallucinations. Il raconte que, tout jeune encore, il a été renversé par deux anges vêtus de blanc, qui lui ont ouvert la poitrine et en ont retiré son cœur, afin de le laver et de le purifier. Vers l'âge de quarante ans, après s'être beaucoup occupé de pensées religieuses, il eut, comme sainte Thérèse, comme saint Augustin, une hallucination qui détermina l'explosion de sa passion prophétique. Une nuit, Khadidja, sa femme, ne le trouvant pas à côté d'elle, envoya des domestiques à sa recherche. Mahomet revint et lui dit : < Je dormais quand un ange m'apparut en songe. Il tenait à la main une pièce d'étoffe de soie couverte de caractères d'écriture; il me la présenta, en disant : Lis.
— Que lirai-je ? — Il m'enveloppa de l'étoffe et répéta : Lis.
— Que lirai-je? — Lis : Au nom de Dieu qui a créé toute chose, qui a créé l'homme de sang coagulé, lis, par le nom de ton Seigneur, qui est généreux, c'est lui qui a enseigné l'écriiure. Il a appris à l'homme ce qu'il ne savait pas. » Je prononçai ces mois après l'ange et il s'éloigna. Je m'éveillai
(1) Voyez Théocri te, /es Syractisaines .
Cl je sortis pour aller sur le penchant de la montagne. Lh, j'entendis au-dessus de ma lête une voix qui me disait : «O Mohammed, tu es i*envoyé de Dieu, et je suis Gabriei. » Ce qu'il décrit, Mahomet afiSrme toujours qu'il le voit^ et la vie, la vigueur de ses figures et de ses expressions nous le persuadent sans peine. Et puis ses rêveries sont une image tellement fidèle de sa nature (1)! Pour sa race et pour son temps, Mahomet était un homme doux^ sensible. Jamais un de ses contemporains n*eôt prononcé la phrase suivante : ('Le paradis est aux pieds des mères (2). » S'il était sensible, il était aussi, selon ses biographes, fort sensuel, et son paradis nous représente bien ses désirs dominants, réalisés par l'imagination. Le paradis du Koran est merveilleusement adapté aux instincts, aux mœurs de la race arabe et au climat de l'Arabie. Dans ce lieu de délices on trouve des jardins baignés par des cours d'eau, si désirables pour des peuples brûlés sans cesse par le soleil; là, les croyants assis sur des sièges moelleux, vêtus de soie verte, la plus belle aux yeux des Arabes, sous des ombrages frais, servis par de jeunes garçons d'une éclatante beauté (ô Sodome !), boiront de délicieux breuvages qui ne leur donneront pas de migraine. Des ruisseaux de lait, de miel, coulent aussi dans l'Éden. Les vrais croyants y ont pour épouses de belles jeunes vierges, perpétuellement vierges, au sein arrondi, aux yeux noirs, et dont la peau a la couleur d'un œuf d'autruche. Ces vierges sont d'une étoffe spéciale, plus précieuse que les femmes d'ici-bas, auxquelles Mahomet donna cependant aussi une place dans le paradis des vrais croyants (3).
Toute sa vie Martin Luther eut un pied dans la raison, l'autre dans la folie : dès sa jeunesse il se fit remarquer par sa passion pour la musique, son goût très-vif pour la littéra-
(1) Les choses, disait-il, que j'aime le plus au monde, ce sont les femmes et les parfums, mais ce qui me réconforte l'âme, c'est la prière.
(2) Renan, Études d'histoire religieuse.
Ut dans le Koran (ch. xni, vers, 22) : « Ceux que Tespoir
lure (1), une impressionnabilité morale très-délicate. Il célèbre sa première messe avec une angoisse indicible. « J'étais presque mort, car je n'avais aucune foi (2), je voyais seulement que j'étais très-digne. » La vue de l'Italie, des Borgia et de Jules II avec son paganisme, qui à toutes les époques de l'histoire persiste, en changeant seulement de forme, le révolte. La vente des indulgences en Allemagne, les scandaleuses prédications du moine Tetzel, qui vendait des indulgences au plus offrant, en affikTTiant qu'elles pouvaient racheter même le viol de la sainte Vierge, donnèrent à l'indignation de Luther le dernier coup de fouet (3). Dès lors l'idée d'une réforme religieuse devient pour lui une idée fixe; il la mêle à tout, au point de comparer dans une chasse les chiens et les chasseurs au pape, aux diables, chassant les âmes sauvées «les innocentes bestioles » {U),
de voir Dieu rend constants dans radvcrsité... Ceux-là auront pour séjour le palais éternel.
» 23. Ils seront introduits dans le jardin d'Edcn, ainsi que leurs pères, leurs épouses et leurs enfants qui auront été justes. »
De même chap. xlih, vers. 70 ; chap. xlviii, vers. 5 (traduction Kasimirski).
(1) Auteurs latins, prophètes, apôtres, saint Augustin, Gcrson.
(2) A la religion catholique.
(H) Selon le catholique M. Audin, Tetzel n'aurait point formulé cette originale proposition que l'on peut néanmoins déduire trèslogiquement des paroles suivantes, admises comme authentiques par le même M. Audin. « Cumque peccatum in matrera Christi commissum quantumvis enot^me, minus sit quam sit illud ipsum in filium committatur, quod est Christi expresso testimonio remissibile. » (Seckendorff, Comment, de Luther, p. 27. — J. M. V. Audin, t. I, p. 53). M. Michelet admet l'authenticité du propos de Tetzel {Vie de Luther).
(à) « J'ai chassé pendant deux jours entiers, j'ai vAilu connaître
celte volupté de héros, -Yiuxuîrwcpov Je théologisais pourtant au
milieu des lacets et des chiens, et je trouvais un mystère de douleur au milieu de ce tumulte joyeux. N'est-ce pas là l'image du diable aUant, lui aussi, à la chasse des pauvres bestioles, à l'aide de trébuchets et de chiens exercés, je veux dire de ses évêques et de ses théologiens. » (G. Spalatino, 45 August, 1521.^
Toute sa vie il crui àSatan, et celte idée le poursuivit partout. Dans sa jeunesse, en écoutant un sermon sur la possession démoniaque, il tombe en criant : non sum, non sum. Dans le même temps, la vue d'un Saint-Sacrement Teffraye tellement qu'il sue de tout son corps et croit mourir de terreur.
Il fut extrêmement violent. « Dans la colère, dit-il, mon tempérament se retrempe, mon esprit s'aiguise et toutes les tentations et tous les ennuis se dissipent. Je n'écris et ne parle jamais mieux qu'en colère. » Au château de Wartbourg, dans son Paihmos, il entendait la nuit des bruits de noisettes se heurtant, de tonneaux roulant dans l'obscurité. Souvent il avait des colloques avec le diable. « La nuit, quand je me réveille, le diable vient bientôt, dispute avec moi et me donne d'étranges pensées, jusqu'à ce que je m'anime et que je lui dise : Baise mon c. ., Dieu n'est pas irrité comme tu le dis. »
Impressionnabilité morale vive, imagination forte, raisonnement faible, relativement, ce sont là des conditions de terrain propices au développement des passions cérébrales d'ordre moral ou social, quel qu'en soit l'objet. Si en même temps les facultés intellectuelles sont puissantes, la raison forte, la passion dominante revêt un caractère intellecluel. C'est, par exemple, Proudhon se passionnant pour la justice et cinglant à grands coups de fouet vengeurs les iniquités de son temps. J'emprunterai un dernier exemple aux passions patriotiques.
Le meurtrier de Kotzebue» Karl Sand, reçut une éducation très-religieuse, qui chez lui fructifia admirablement.
L^idée de Dieu se mêla à tous ses actes. Les grandes œu\res littéraires où il rencontrait l'idée de Dieu ou du démon l'impressionnaieftt fortement. Voici ses réflexions après la lecture de Faust : « elTroyable lutte de l'homme et du démon ! ce que Méphistophélès est en moi, je le sens seulement h cette heure et je le sens, ô mon Dieu ! avec épouvante. Vers les onze heures de la nuit, j'ai achevé de lire celle tragédie el j'ai vu el senti le démon en mol, de sorte qu'à minuit j'avais fini,
au milieu de mes pleurs et de mon désespoir, par avoir peur de moi-même. »
Souvent une mélancolie singulière, d'étranges envies de mourir s'emparaient de lui. «Celait, disait-il, le mal du pays de l'ûme. »
Il était pieux au point de demander à Dieu avec ferveur la guérison de son cheval.
Fortement impressionné par les dernières campagnes de Napoléon en Allemagne, il partagea plus que personne l'enthousiasme de la jeunesse allemande, s'enrôla, fit campagne et alla jusqu'à Auxerre, mais sans avoir, ce qu'il considérait comme un bonheur, l'occasion de combattre, de tuer des Français (Hohnhorst, p. 10), puis ensuite s'affilia avec ardeur à l'association patriotique de la fiurschenshaft. Les articles publiés par Kotzebue dans l'intérêt des princes allemands, contre ces ^ociations, l'indignèrent. Cependant l'impression initiale qui fut l'origine de sa passion ne date que du 24 novembre 4817, et elle paraît avoir été assez modérée. Voici ce qu'il en dit dans son journal : « Aujourd'hui, après avoir travaillé avec beaucoup de soin et d'assiduité (il se préparait à être ministre), je suis
sorti vers quatre heures du soir avec E En traversant la
place du marché (d'Iéna), nous avons entendu lire la nouvelle et empoisonnée insulte de Kotzebuo. Quelle rage possède cet homme contre les Burschen et contre tout ce qui aime TAllemagne. » Seize mois plus tard il l'aura poignardé.
Lui aussi paraît avoir eu des hallucinations. Voici ce qu'il écrivit plus tard dans sa prison : « Je passe ma vie silencieuse dans l'exaltation et l'humilité chrétienne, et j'ai parfois de ces visions d'en haut, par lesquelles depuis ma naissance j'ai adoré le ciel et la terre, et qui me donnent la puissance de m'élever jusqu'au Seigneur sur les ailes ardentes de la prière. »
Des faits qui précèdent et de beaucoup d'autres, car j'ai dû me borner, on. peut déduire quelques cousvd^t^vkfw^»
422 DES PASSIO!(S PROPBEMEirr DITES.
générales sur Tinvasion des passions, leur mode origineL
L'invasion se fait de deux manières : lentement, graduellement, par cnstaHisation insensible (le mot est de Stendhal), à i*insu de celui qui en est le sojet, ou brusquement, impétueusement, par coup de foudre (toujours Stendhal).
Le premier mode, peut-être le plus fréquent, n*est qu'un effet de rhabllude, faisant peu à peu l'éducation de l'împressionnabilité. On entend par habitude la tendance des organes à reproduire facilement, mécaniquement, presque indépendamment de la conscience, un acte ou une série d*actes qu'ils ont accomplis un grand nombre de fois. L'acte, n'étant qu'une modification de l'organe, laisse ordinairement une trace qni se creuse d'autant plus que l'acte s'est reproduit un plus grand nombre de fois. En appelant les instincts des habitudes héréditaires, Darwin a éndbcé une vérité bien féconde en conséquences.
En attendant que la physiologie de l'avenir nous décrive exactement ces modiGcations, la description théorique que nous devons à Gratlolet pourra nous en donner une idée. Partant de cette supposition très-probable que les cellules nerveuses sont les seuls vrais centres d'action et de réaction du système nerveux, il commence par démontrer anatomiquement que les cellules ne sont pas isolées, mais communiquent entre elles par des prolongements visibles, ce qui rend raison de l'unité cérébrale et permet de n'étudier qu'une cellule isolée. Cela posé, il examine ce qui doit se passer dans une cellule vierge, qu'une première impression vient faire vibrer. A cette vibration dynamique succède le rétablissement de l'équilibre, mais la cellule a gardé des traces de l'impression perçue et la seconde impression ne sera pas ce qu'elle eût été sans l'impression antérieure.
A chaque impression l'équilibre est de nouveau détruit, puis tend à se reproduire. « L'observation, dit Gratiolet, démontre que cette tendance se manifeste par une suite d'oscillations en raison desquelles la série entière des modifications antérieurement éprouvées est parcourue en
deux sens alternativement opposés. Ainsi, toute modification de l'être sensible, c'est-à-dire toute excitation sollicitant une réaction corrélative, il en résulte une tendance nécessaire à la reproduction des actes antérieurs. C'est à ce phé* nomène automatique que Ton donne essentiellement le nom à*habùude, mais en tant qu'il est traduit par l'esprit et se traduit par des idées corrélatives, il reçoit le nom de mémoire (1). »
Puisque le spiritualiste Gratiolet n*hésite pas à matérialiser la mémoire, on peut, sans crainte d'être lapidé, traiter de même l'impressionnabilité et les désirs, faits psychiques que les philosophes ont l'habitude de reléguer avec un certain mépris dans les bas-fonds de l'âme végétative. Nous pouvons donc supposer que chaque impression, de peine ou de plaisir, correspond à des modiGcations cellulaires spéciales, que ces modifications ont d'autant plus de tendance à se reproduire qu'elles ont eu lieu plus souvent et que, parvenue à un certain degré, cette tendance se tiaduit psychiquement par le désir plus ou moins passionné.
Cette mémoire des organes, d'où résulte une impulsion automatique qui nous pousse à exécuter facilement, insciemment, des actes déjà accomplis un certain nombre de fois, rend raison des habitudes et éclaire l'origine des passions et des monomanies. Aussi pouvons-nous formuler la loi suivante :
Un acte quelconque, pourvu qu'il ne produise pas une impression désagréable, et toujours désagréable, finit, s'il est réitéré un grand nombre de fois, par créer une habitude, un besoin, à la satisfaction duquel est liée une impression de plaisir plus ou moins vif.
C'est suivant ce mode que s'accomplit la genèse de beaucoup de passions. Ne voyons-nous pas sainte Thérèse résister aux impérieuses sollicitations de ses instincts, qui la poussent vers l'amour charnel, s'astreindre à la claustration, à la prière, aux méditations religieuses. Elle nous apprend que d'abord
(1) Anatomie comparée dans ses rapports avec V intelligence.
elle éprouve un ennui profond, une sécheresse désespérante; puis peu à peu Tliabilude se forme ; elle engendre Tatlrait, le plaisir, l'idée fixe. L'imagination crée le fanlôrne divin. Des lors plus de sécheresse, plus de lutte, c'est par un irrésistible courant que la pensée est entraînée versTidée de Dieu » c'est avec des jouissances renaissant toujours qu'elle s'y arrête et finit par s'abîmer dans l'ivresse de l'extase.
Quelquefois, plus rarement, la passion naît d'une manière toute différente. C'est d'emb!ée, instantanément, qu'elle arrive à la virilité. C'est quelque chose d'analogue à ce que racontaient les Grecs sur Torigine des Pélasges autochthones sortis de terre le casque en tête et la lance au poing. C'est le coup de foudre de Stendhal. Dans ce câs, l'impression première est tellement forte qu'elle produit en un moment ce que le travail de l'habitude n'accomplit qu'après des jours, des semaines, des mois. Ce n'est plus sainte Thérèse qu'il nous faut prendre pour exemple, c'est le fougueux saint Paul terrassé en un clin d'œil sur la route de Damas; c'est mademoiselle de Lespinasse, éperdumejit amoureuse de M. de Mora, et qui, au moment même où l'amant qu'elle adore est mourant, s'éprend à première vue pour M. de Guibert d'une passion frénétique, dont elle rougira toute sa vie, qu'elle cachera à ses plus intimes amis, et dont elle ne guérira que par la mort.