‹ Physiologie des passions (volume 2)Chapitre 19 sur 40 · LETOURNEAU · texte numérisé non relu

LETOURNEAU

iU DES PASSIONS PROPREMENT DITES.

|c meurtre, qu'un autre me devance, me délie, me délivre de ma douleur et me laisse suivre la voie paisible que je me suis choisie. Malgré mes prières, personne ne se montre, cl aussi bien que moi, chacun a le droit de compter sur un autre. Le relard empire notre position, la rend de plus en plus pitoyable; et qui nous lavera de la honte, si Kotzebue non châtié abandonne le sol allemand et s*en va consommer en Russie les trésors qu*il a amassés (1)?

Je finis le dernier jour de cette année 1818 dans une disposition sérieuse et solennelle et j*ai décidé que la fête de Noël qui vient de s'écouler serait ia dernière fête de Noël que je fêterais. S'il doit ressortir quelque chose de nos efforts, si ia cause de l'humanité doit prendre le dessus dans notre patrie, si au milieu de cette époque sans foi, quelques sentiments généreux peuvent renaître et se faire place, c'est à la condition que le misérable, que le traître que le séducteur de la jeunesse, l'infâme Kotzebue sera tombé! Je suis bien convaincu de ceci et tant que je n*ain^ai pas accompli r oeuvre que f ai résolue, je n'aurai plus aucun repos. Seigneur, toi qui sais que j'ai dévoué ma vie à cette grande action, je n'ai plus, maintenant qu'elle est arrêtée en mon esprit, qu'à te demander la véritable fermeté et le courage de l'âme. » (31 décembre 1818, Journal.) (2).

Pour Sand il n'y a plus maintenant ni hésitation, ni doute. L'acte qu'il va accomplir est nécessaire et juste. C'est d'ailleurs l'arrêt du destin.

« Ma destinée est donc remplie. Dussé-je vivre encore cinquante ans, je ne pourrais vivre plus activement avec plus de sentiment intime que dans ces dernières années. » (Tr. de Ilohnhorst )

Sa décison est prise et il a du bonheur h céder à son idée

(1) VoUstandige ueber sicht der gegen Cari Ludwig Sand, etc. Stuttgart und Tubingen, 1820. Traduit de l'allemand de Hohnhorst, t. I.

(2) Biographie universelle ancienne et moderne , Supplément, /. LXL

fixe. « Quoique renonçant avec effroi à tous les beaux rêves d*avenir que j*ai faits jusqu'ici, cependant je suis tranquille, plein de confiance en Dieu, heureux même, depuis que je vois devant moi tracée dans la nuit et la mort la route au bout de laquelle je rendrai compte de ma dette à la patrie.

» Dieu éternel! que ma patrie continue à élever vers toi un joyeux regard I que tes bénédictions tombent en abondance sur cette troupe qui au sein du peuple allemand est équipée pour Le combat; sur cette troupe, qui reconnaissant la grandeur des dons de ta grâce, est courageusement résolue à réclamer le bien de Thumanité, ton image sur la terre (1). »

Sand ne s'ouvre à personne sur son dessein, fait à pied le voyage de Manheim, poignarde le conseiller Kotzebue, le 23 mars 1819 ; se bl&sse gravement en essayant de se suicider, languit quatorze mois en prison et a la tête tranchée le 18 avril 1820.

Pendant sa longue détention, au milieu de vives souffrances, il fut inébranlablement calme, content de lui, sûr de la moralité de son action. La veille de son exécution, il déclare qu'il a fait ce qu'il devait faire. Au moment de partir pour Téchafaud, il répond à un ecclésiastique qui lui demandait s'il ne s'en allait pas avec haine : « £h ! mon Dieu, estce que j'en ai jamais eu 7 » C'est presque le mot de Charlotte Corday à Fouquier-Tinville : « Le monstre ! il me prend pour un assassin. »

Cette absence complète de remords est un fait commun dans les passions patriotiques et reUgieuses. Le passionné est fermement convaincu qu'il a agi au nom de Dieu, au nom de la justice. Non-seulement il ne se repent pas de ses acteS; mais il en est fier.

Un modèle parfait de cette inflexibilité, c'est Calvin. Toute sa correspondance exprime une conviction forte, inflexible, qui n'a jamais connu le doute, qui voit partout le péché et comprend la vie comme une expiation. C'est sans hésitation qu'il fait décapiter Gruet et brûler Servet. « Il semble advis

(1) Traduit de Hohnhorst, Lettre d adieu.

aux jeunes gens, écril-il, que je les presse trop ; mais si la bride ne leur éiait tenue au roide, ce serait pitié. Ainsi, il faut leur procurer leur bien, malgré qu'ils en aient (1). »

Se considérant comme un nouveau Moïse, il proclame que quiconque outrage la gloire de Dieu doit périr par le glaive et veille sans pitié à l'exécution de la loi. L'idolâtrie, le blasphème, l'adultère, l'hérésie, sont punis de mort. La femme adultère est jetée dans le Rhône. Des enfants sont fouettés publiquement. En soixante ans, cent cinquante sorciers sont brûlés à Genève, d'après les registres de la république. Le pauvre Servet est brûlé sous les yeux de Calvin, et après l'exécution son meurtrier écrit ceci : « Que les polissons n'aillent pas se glorifier de l'obstination de leur héros comme d'une constance de martyr. C'est une stupidité de bête bmte qu'il montra quand on vint lui annoncer son sort. Dès qu'il eut entendu l'arrêt, on le vit tantôt l'œil fixe comme un hébété, jeter de profonds soupirs, tantôt hurler comme un furieux. Il ne cessait de beugler à la manière des Espagnols : Miséricorde ! miséricorde ! »

Pendant les débats, Servet ayant été accusé d'avoit dit dans sa traduction de Ptolémèe que la terre sainte est stérile, en opposition au récit de Moïse, qui en vante la fertilité^ « propos athéisle, répétait le juge. » — Et Servet : « Onq n'ai fait que translater, c'est Ptolémèe qui est athéisle. o — /Mors Calvin : «Je fus bien aise de clore la bouche à ce mécréant, et je lui demandai pourquoi alors il avait signé le travail d'un autre. Tant y a que ce vilain chien estant ainsi abattu par si vives raisons, ne put que torcher son museau en disant : (( Passons outre, il n'y a point là de mal » (2).

De même Martin Luther excite au massacre des paysans révoltés avec une conscience parfaitement calme. « Nulle miséricorde, nulle tolérance n'est due aux paysans, mais l'indignation de Dieu et des hommes. Les paysans sont dans le

(1) Renan, Études d histoire religieuse.

(2) Voy, Histoire de la vie, des ouvrages et des doctrines de Cal vin, J. M. Audin.

ban de Dieu et de Tempereur; on peut les irailer comme des chiens enragés (1). »>

Pas de place dans le cœur des fanatiques de Dieu ou de la patrie pour les tortures du remords. Ce que nous appelons l'idée du bien n*a pas d'existence absolue eu dehors du cerveau de rhomme. Ce n'est qu'une résultante de l'éducation, de l'habitude individuelle et liérédiiaire, et pour peu que le jugement soit faussé, cette idée du bien, prétendue innée, peut ratifier les actes les plus horribles et même y inciter.

Cromwell se croyait bien certainement un instrument, un exécuteur suscité par Dieu, quand il écrivit l'étrange billet suivant : « Le jour de vigile-jeûne on a posté près de deux cents hommes de cavalerie et d'infanterie (à ce que j'ai appris) dans Covent-Garden, pour nous empêcher, nous soldats, de couper le cou aux presbytériens. Voilà de beaux tours que Von joue à Dieu » (Cromwell à Fairfax, 16^6.) (2).

Savonarole, après avoir établi h Florence ce qu'il appelait le gouvernement du Christ, disait aux magistrats : « Que faitesvous, seigneurs huit? Il faut prendre l'épée. N'ayez aucune miséricorde. Décrétez que ceux qui parlent mal du gouvernement payeront 50 ducats, quia est crimen lœsœ ma" jestatis Quand vous entendez quelqu'un de ces mécontents, donnez-lui sur les oreilles ; Dieu châtiera celui qui laisse commettre la faute, non moins que celui qui la commet (3). »

Les quelques citations précédentes et les souvenirs dont la mémoire de chacun est si richement peuplée font bien voir le tout-puissant empire de la passion. Cette irrésistibililé du

(1) Michelet, Histoire de Martin Luther,

(2) (( Upon the Fast day, divers soldicrs werc raised (as I hcard), » both horsc and foot, ncar two hundreds in Govent Gardon, to pre- » vent us soldicrs from cutting the presbyterians' Ihroats! Thèse are » fine tricks to mock God with. » (Oliver CromvjelVs ietters and specches by Garlyle, vol. T.)

(3) Jérôme Savonarole d'après les documenta originaux , par Porrcns.

d^sir passionné a pour principal mobile tout un ensemble de faits intellectuels.

A l'âge adulte de la passion, les facultés ont accompli un singulier travail^ que Stendhal a désigné par l'expression a^-scz baroque de cristallisation,

La passion est tout entière dans le cerveau de l'être pas-» sionné. L'être, l'objet, le bien désiré ne sont que l'occasion, que le prétexte de la passion. C'est une donnée sur laquelle on construit tout un monde fantastique. Aux yeux d'un homme froid, raisonnable; la mort de Kotzebue n'est qu'un meurtre inutile; à ceux de Karl Sand c'est un acte héroïque et vengeur qui va briser les chaînes de la patrie et la rér générer.

Chez le passionné^ l'impressionnabilité sans cesse émue voluptueusement ou douloureusement, stimule toutes les facultés. C'est la mémoire qui retrace des plaisirs déjà goûtés; c'est l'imagination qui peint le bonheur désiré soqs les couleurs les plus brillantes et les plus fausses, qui sans cesse l'orne, le grandit, le pare de tout ce qui plaît ; c'est à travers Ije kaléidoscope de nos désirs que nous regardons la réalité. Le trésor dont l'image trouble les nuits de l'avare le rendra le plus puissant des mortels; les honneurs, le pouvoir que pourchasse l'ambitieux en feront plus qu'un homn^e; la présence de Dieu, l'union avec Dieu, feront savourer à la mystique des voluptés sans nom dans les langues humaines; la découverte auquel le savant sacrifie sauté, fortune, famille, va métarfiqrphoser le monde et immortaliser son auteur. Pour nous, M. de Guibert, l'idole de madempiselle de Lespinasse, n'est qu'un mince intrigant, un froid rhéteur, un vulgaire égoïste; pour mademoiselle de Lespinasse, c'était le premier des mortels, un demi-dieu, o Comment ai-je été assez hors de moi pour pouvoir vous dire que j'avais mauvaise opinion de vous ? Cela est-il dans la nature ? cela peut-il être dans mon cœur? Adore-t-on, rend-on un culte à qui ne nous parait pas un dieu (1)?»

(i) Letire de mademoiselle, de Lespinasse,

PASSIONS CÉRÉBRALES. iS9

Le rôle du cerveau est tellement prédominant dans la passion morale, que souvent on voit Tidée fixe persister et do« miner encore alors que le désir sensuel qui Ta engendrée est lîiort à jamais (1). D'autres fois, l'impression morale est tellement puissante qu'elle enchaîne les penchants sensitifs. Cela est surtout applicable à l'amour. J. J. Rousseau, éperdûment épris de madame d'Houdetot, la respecte toujours. c( Je l'aimais trop pour vouloir la posséder. »

Le poëte anglais Keats, passionnément amoureux et mourant d'une phthisie pulmonaire, écrit à xin ami : « Je suis dans un état où une femme en tant que femme n'a pas plus de pouvoir sur moi qu'un arbre ou une pierre, et cependant

la^ différence de ce que j'éprouve pour X et pour ma

sœur est étonnante. L'une semble absorber Tautre à un degré incroyable. Je pense rarement à mon frère et à ma sœur qui sont en Amérique. L'idée de quitter X .... dépasse tout ce qu'il y a d'horrible. Je crois voir les ténèbres descendre sur moi. f aperçois constamment sa figure, qui constamment s'évanouit (2).

Le fait suivant est plus caractéristique encore. Comme il montre bien la Gxité, l'irrésistibilité du désir purement cérébral ! L'homme qui en est le héros, c'est TArétin, le cynique Pierre TArétin, Tincarnation de la lâcheté, de l'impudence, de la sensualité brutale. Arrivé à l'âge mûr, après avoir traîné dans la fangeuse existence que chacun sait, il s'éprend passionnément d'une jeune femme qu'il n'oubliera jamais. Il la choie, l'entoure de son luxe de satrape, la couvre de brocard d'or, de perles, de soie et de velours. Mais au milieu de tout cela une atteinte de phthisie vient frapper l'objet adoré. L'amour de Pierre Arétin paraît redoubler et en fait un modèle de dévouement. Rien ne le lasse ni ne le rebute. Il soigne lui-même PerinaRiccia, la veille, baise ses yeux flétris, ses lèvres sanieuses {il mostruoso de gli occki, Vorrendo

(1) Vénus Uranie et Vénus Polymnie.

(2) Ph. Gbasles^ Littérature et mœurs de V Angleterre au dixneuvième siècle.

délie guancie e lo schiffo délia boccn). L'air de Venise étant regardé comrr.c nuisible à la malade, l'Arétin la conduit dans une ville voisine, où pendant treize mois il la visite assidûment, faisant souvent le chemin, malgré la pluie, la neige. Enfin, la maladie parait céder; Perina Riccia se rétablit. Elle parle sans cesse à son vieil amant de sa reconnaissance, puis un beau jour se laisse enlever par un plus jeune. Ârétin la maudit, l'exècre ; il ne l'oublie pas. « Oui, je me réjouis de voir en débris la plus vile chaîne qui ait jamais asservi un cœur d'homme. La voilà dissipée cette illusion qui pendant cinq années m'a contraint à l'adorer. Est-il possible que je l'aie aimée et qu'elle n'ait pas cessé de payer de haine cet indigne et fatal amour ! Je voyais bien que mon idole était trompeuse, mais je savais qu'en essayant d'élouifer et de violenter mon penchant je ne réussirais pas mieiix que ceux dont les mains imprudentes essayent de courber les branches des jeunes arbres, toujours prêles à se redresser vers leurs cimes. Peut-on aimer ou désaimer à sa guise? Aujourd'hui même, je le sens, mon âme privée de ce qu'elle chérissait est comme une contrée livrée au pillage, toute couverte de ruines et qui n'a plus que des larmes (1). »

Trois années après revient l'inûdèlc, traînant l'aile et tirant le pied, comme le pigeon de la fable. A sa vue, l'Arétin oublie son courroux. Il l'accueille et l'aime encore. La phthisic recommence son cours, et l'Arétin ses soins et son dévouement, ft C'est, dit-il, une passion folle, il a tort. La raison aurait dû la lui faire haïr. Mais u plus il pense à cette jeune femme, qui pourtant l'a si cruellement traité, qui n'a pas vingt ans, qui^ morte et vivante à la fois, n'a plus ni voix, ni pouls, ni odorat, et ne conserve que le sentiment de son martyre, plus il s'attendrit malgré lui-même. » Elle meurt dans ses bras et plus d'un an après il la pleure encore. c La mort ne peut la lui arracher du cœur». Il se croit fou et gémit sans cesse. Il sait qu'elle était ingrate et qu'il devrait l'abhorrer. Il se reproche sa faiblesse, mais ne peut se

(i) Leffre à Fcrragnfo di Lazznra.

persuader qu'elle est morte et la cherche toujours. Bien des années après, à la fin de sa vie, même désespoir : « Je ne sais, écrit-il au professeur de philosophie Barbaro, si les années guériront le mal aiïreux que ro*a laissé au cœur TafTectîon que je portais à Perina. Je crois que je suis mort du jour où elle est morte, ou plutôt je crois que cette peste d'amour [cotai peste d'amore) ne me quittera pas même quand je mourrai. Le mal est au fond de mes entrailles, et mille siècles ne l'en arracheraient pas. Docteur célèbre en philosophie, . si vous pouviez m'apprendre l'oubli (1)!»

Ai-je bien fait comprendre la toute-puissance du désir passionné, désir unique, uniforme, poussant toujours sur la même route et aussi impossible à dompter que la fièvre à laquelle certains passionnés le comparent (Lespinasse). Lettres, discours , sont chez le passionné éternellement monotones, car chez lui tout se concentre sur une même idée en dehors de laquelle il n'y a plus rien dans le monde.

Sans cesse en tête-à-tête avec son idée fixe, il la mêle à tous les instants^ à tous les actes de sa vie. Ses goûts, ses aflections antérieures, sont totalement pervertis. Serf d'un désir despoti- .que, il marche à son but en sacrifiant tout sur son chemin : parents, amis, fortune, honneur, tout est dédaigné ou oublié. Suivant les circonstances, suivant la couleur de sa passion, il est également capable des plus grandes actions ou des plus grands crimes. C'est dominé par une passion vile que la Lescombat fait assassiner son mari ; c'est dominé par une passion noble que Christophe Colomb, plus grand que tous les obstacles, découvre l'Amérique. De ces deux actes nous flétrissons l'un, nous admirons l'autre, mais leurs auteurs étaient-ils libres de ne les point accomplir? Et qui nous tracera d'une main sûre les limites du juste et de l'injuste, du bien et du mal? Aux yeux de milliers de personnes le meurtre de Kotzebue est un acte infâme; pour des milliers d'autres, c'est un admirable sacrifice.

Pour achever de décrire à peu près complètement la pas-

(1) Ph. Chasles, Shakespeare, Marte StUari el TAréUn.

sioD, il faut dire quelques mots de ses rémillences. Eu effet, l'énergie du désir passionné n'est pas toujours égale. C'est que l'intermittence d'action est une des lois fonctionnelles du cerveau, loi que le besoin de sommeil ne prouve que trop. En outre, la rémiltence ou l'intermittence est d'autant plus profonde que l'acte antérieur a été plus énergique. Aussi, rien de moins semblable à lui-même que l'homme passionné. A ces accès d'exaltation du désir qui décuplent notre puissance et nous voilent les obstacles et les dangers, succède ordinairement une période de découragement, d'inerte dépres^ sion. Tous les passionnés, quelle que soit Tespèce de leur passion, constatent et déplorent ces heures d'affaissement. C'est un dégoût de tout, un ennui qui parait incurable. Nonseulement on n'est plus passionné, mais on est incapable d'un désir, quel qu'il soit. Qui reconnaîtrait dans cet homme à Tœil morne, à la physionomie atone, aux facultés amoindries, l'être qui tout à l'heure actif, habile, impétueux, marchait à son but d'un pas rapide que rien ne pouvait ralentir?

Écoutons : « Croirait-on que j'ai pu connaître le calme? Eh bien, mon ami, il est vrai que j'ai vécu vingt-quatre heures séparée de votre pensée, et puis j'ai été bien des jours dans une apathie totale. Je vivais, mais il me semblait grue fêlais à côté de moi. Je me souvenais d'avoir eu une âme qui vous aimait Je la voyais de loin, mais elle ne m'animait plus » (Lespinasse).

Et cette autre : «Il m'arrive aussi parfois de me trouver dans une sorte de stupidité fort singulière. Je ne fais ni bien ni mal. Je marche, comme on dit, à la suite des autres, n'éprouvant ni peine ni consolation. Insensible à la vie comme à la mort, au plaisir comme è la douleur. A mon avis, l'âme est alors comme le petit ânon qui va paissant et qui, sans presque le sentir, se sustente et grandit à l'aide de la nourriture qu'il trouve (1). »

C'est bien au sommeil qu'il convient de comparer ces moments d'éclipsé dans le cours de la passion. C'est un répit

(i) Autobiographie de sainte Thérèse.

pendant lequel les centres nerveux réparent leurs fatigues, produisent et accumulent une nouvelle provision de force nerveuse. Aussi ces accès de calme, au plus fort de la passioM, ne doivent tromper ni le moraliste, ni le médecin. Bien loin d*être la guérison, ce n'est que le prélude d'une explosion nouvelle. C'est la torpille produisant de rélectricité. Gomme le dit sainte Thérèse, le petit ânon se sustente et grandit. A Tinlermiltence plus ou moins longue succède une puissante exacerbation. Qu'il a de pouvoir, l'être passionné qu'enivre le désir ! Il a presque rompu la chaîne des autres besoins. La fatigue ne mord point sur lai et il est inaccessible à la crainte ; on à peine à lui résister même passivement, car notre impressionnabilité est sa complice. Il nous frappe, nous enlève en nous communiquant une étincelle de sa passion ; car son imagination, Gdèle interprète de ses impressions, lui peint en traits de feu ce qu'il désire, et, quelque chose de ces traits enflammés passant dans son langage, dans sa physionomie, dans ses gestes, nous nous sentons émus et quasi entraînés. « Un homme qui est pénétré de ce qu'il dit en pénètre ordinairement les autres. Un passionné émeut toujours, et quoique sa rhétorique soit souvent irrégulière, elle ne laisse pas d'être très -persuasive, parce que l'air et les manières se font sentir et agissent ainsi dans l'imagination des hommes plus vivement que les discours les plus forts qui sont prononcés de sang froid, à cause que ces discours ne flattent point leurs sens et ne frappent point leur imaginalion (1) ».

En vertu de la coulure du corps et de l'esprit, les puis* santés modiûcations morales de la passion coexistent souvent avec des changements nutritirs importants. Peat-être pourra- t-on faire un jour une sémiologie des passions. En effet, rhomme galvanisé par une passion toute-puissante ne prend guère le temps de manger, souvent même il perd presque complètement l'appétit. Ses nuits sont ardentes et sms sommeil. Aussi, quand ces orages cérébraux ont duré

(1) Malebrancbe, Recherche de la vérité*

ikU DLS PASSIONS PBOPREMENT DITES.

un certain temps, la nutrition s*altèrc parfois profondément.

Voyez l*honime en proie au délire de la passion. Il est pâle, amaigri. Ses yeux caves semblent regarder dans le vague un objet visible pour lui seul. Souvent éclatent des névroses variables, spécialement des maladies ^mentales dont nous dirons quelques mots. Parfois ce sont des maladies organiques, les dégénérescences tuberculeuses, cancéreuses, i*iclère grave, etc.

Jusqu'ici, les médecins se sont trop peu occupés de ces recherches étiologiquei. Cependant il est généralement admis que les passions tristes doivent être rangées parmi les causes habituelles des maladies cancéreuses. Dans son Traité des maladie du foie, Frerichs, parlant des causes ordinaires de Tatrophie aiguë du foie (ictère grave), range en première ligne les aiïeciions morales. « Dans plusieurs cas, la maladie éclata chez des individus sains, si immédiatement après une frayeur violente ou un accès de colère, que Tinfluence de Tébranlement moral peut à peine être contestée. Les malades devinrent alors ictériques, se mirent à délirer, et moururent quelques jours plus tard. Tels sont les faits rapportés par Yercelloni, Morgagni, Bâillon, etc. ». Des observations déjà nombreuses nous montrent aussi dans les antécédents de la même maladie des chagrins longtemps prolongés et minant sourdement les ressorts de la vie.

Dans une bonne monographie de la stupidité, le docteur Sauze constate d'après des observations multiples, qu'elle est ordinairement produite par des causes morales tristes et dépressives. Or, il ne s'agit point ici d'un désordre dynamique, car cette abolition des facultés, cette paralysie du cerveau, reconnaît généralement pour cause un épanchement séreux comprimant les hémisphères.

£n attendant une sémiologie scientifique de la passion, les signes physiques bien connus des émotions fortes nous permettront souvent de faire des diagnostics semblables à celui d'Érasistrate et à celui de Jacques Ferrand, à qui je vais laisser le soin de terminer cette mosaïque.

(( Je reconnus au mois de may de l'année I6OZ1, dans

PASSIONS CÉRÉBRALES. ili5

« Agen, lieu de ma naissance, les folles amours d*un ieune escolier, natif du Mas d'Agenois. Il se plaint à moy que quelques remèdes que les médecins du lieu et un charlatan Paracelsistc luy eussent ordonné, il ne pouuoit dormir, ne se plaisoil à rien au monde, estoit tellement inquiété qu*il auoit été contraint de se retirer de Tholose à Agen, espérant Irouuer soulagement à son mal par le changement de lieu, où au contraire il se trouuait en pire estât, dégouslé et altéré. Je remarque un ieune liomme triste, sans cause quelconque, que peu auparauant j'auois conneu iovial; j'aperçois son visage paile, citrio et blafard, les yeux enfoncés et le reste du corps en assez bon point! Feutre en doute que quelque passion d'esprit luy bourreloit l'âme, et veu son aage, bon tempérament sanguin et sa profession, ie conclus à part moy qu'il estoit malade d'amour, et comme ie le presse de me découvrir la cause externe de sa maladie, une belle fille du logis porte de la lumière, cependant que ic luy tasiois le pouls, qui dès l'instant varie en diuerses sortes. Il pallit et rougit en diuers momens, et à peine peut-il parler. Se voyant à demi convaincu, il accorde son mal, mais ne veut guérir que par le moyen de celle qui l'a blessé.... Le mariage ne pouuant s'accomplir, il désespère; la fièure le surprend auec un crachement de sang: cela l'eslonne et l'induit à suiure mon conseil, et par les remèdes de la médecine récent la guérison de son mal (1) .»

Aujourd'hui, la médecine, ne sachant plus guérir les passions par bons remèdes chirurgiques et pharmaceutiques, nous tâcherons de trouver ailleurs des moyens nullement médicants propres à exciter, à déprimer ou à écarter les passions; mais il nous faut auparavant décrire les phases terminales de la passion. Nous avons vu la passion poindre et grandir; comment arrive-t-eile à se transformer ou à s'éteindre ?

(1) Jacques Ferrand, De la maladie (Tamour*

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