‹ Physiologie des passions (volume 2)Chapitre 20 sur 40 · MORT NATURELLE DE LA PASSION · texte numérisé non relu

MORT NATURELLE DE LA PASSION

z\prè8 avoir passionnément désiré un bien, un plaisir, on Tobtient, on en jouit. Très-généralement alors la passion diminue ou meurt. En effet, la réalité est si différente de Tidéal de perfection, de bonheur enfanté par Timagination du passionné, qu'il se désenchante et guérit. Lassitude, ennui, dégoût, tel est ordinairement le corollaire de la possession.

La peinture de cette désillusion qui a si souvent servi de thème aux romanciers n*a jamais été plus exacte, plus scientifique que dans un roman d*outre-Rhin analysé par M. Ph. Chasles (1).

Un peintre allemand a longtemps cherché la route que son talent devait suivre. Un jour qu'il erre dans les bois, une

(1) Études sur l'Allemagne au dix-neuvième siècle, — L'Église é/es jésuites, par Gh. Amédée Hoffmann.

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jeune femme d'une figure céleste lui apparaît et se dérobe aussitôt à sa vue. Cette vision sitôt évanouie lui donne une impression assez profonde pour devenir le germe d*une grande passion. Désormais il a sans cesse en lui un resplendissant idéal. Aussi son génie naît et grandit. Il peint des chefs-d'œuvre qu'embellissent toujours les traits angéiiques de Tètre adoré. Il devient un maître et fait école. Mais, un jour, Berthold (c'est le nom du héros) retrouve et sauve au milieu d'un incendie la femme que depuis si longtemps son imagination pare de toutes les beautés. L'amour le plus vif les unit. Hélas ! trois fois hélas ! l'ange perd ses ailes. Plus de prestige. C'est une femme comme toutes les femmes. Aussitôt l'artiste perd sa verve; son génie, privé de stimulant, s'éteint à jamais. Il en est réduit à peindre en grisaille les murs d'une chapelle de jésuites avant de unir par le suicide. Cependant, si la possession est incertaine, intermittente ; si toujours elle tient le désir en éveil, en lui montrant en perspective la perte du bien possédé, la passion peut continuer à vivre vigout*eusement ; sa floraison dure longtemps, indéfiniment, car alors la satiété ne peut' venir.

C'est là une des raisons pour lesquelles l'amour divin passionné est ordinairement si tenace dans les religions qui font miroiter aut yeux du fidèle une récompense après la mort; que cette récompense soit le paradis des religions monothéistes ou le Nirvana des bouddhistes.

Toujours en présence de cette vision d'un bien suprême, le dévot est alternativement rappi*oché ou éloigné de la possession, suivant qu'à ses yeux il mérite ou démérite. C'est la I situation, d'un amant épris autour duquel papillonne une , coquette, s'il est permis de comparer le sacré au profane. I II en est à peu près de môme pour un certain nombre de î passions intellectuelles dont la destinée est de ne pouvoir jamais se satisfaire qu'incomplètement. Pour le savant, la ; science a toujout*s des secrets en réserve ; l'inventeur a tou- ^ jours quelque chose à trouver. Pour l'ambitieux, le pouvoir . a toujours de trop étroites limites. Que de trésors l'avare voit dans ses rôves, sans pouvoir les ço^&^^et \M!MiS&\ ^\.^^-

pendant ce qu'il lienl n'est rien auprès de ce qu'il voudrait tenir. Tandis que l'amour sexuel diminue ou s'éteint presque sûrement par la complète possession de la femme aimée. Si la désillusion a été bien complète, bien profonde, on devient inapte à prendre une passion du même genre; sinon, on peut se passionner pour un autre être. On est fatigué de la personne aimée, mais nullement de l'amour.

Certainement toutes les passions ont une base organique ; mais celte base est plus ou moins solide ; elle peut être sable ou granit. Aussi, dans les passions purement cérébrales, il arrive parfois qu'une impression forte refond pour ainsi dire l'être, le cerveau, assez puissamment, pour que le désir passionné s'éteigne à jamais. Le coup de foudre peut présider à la mort d'une passion aussi bien qu'à sa naissance.

Mais ce changement à vue est à peu près impossible dans les passions nutritives ; car là le désir passionné n'étant guère que l'exagéraiion d'un besoin lié à la conservation de la vie, la commotion d'une émotion forte ou la douche de l'assouvissement n'éteint que pour un temps le désir. Le désir passionné ressuscite indéfiniment. Semper redivivus.

Je trouve dans un vieux livre et sous une forme charmante un curieux exemple de guérison par catastrophe, par coup de foudre : « Hypetia, fille à Théon le géomètre, estoit si docte et accomplie, qu'elle surpassoil en vertu et doctrine tous ceux de la ville d'Alexandrie, où elle lisoit publiquement la philosophie durant l'empire d'Honorius et d'Arcadius. Il advint qu'un escholier fut tellement espris de la beauté de son corps et de son esprit, qu'il en affola. Mais, un jour, ce jouvenceau lui ayant demandé la jouissance pour sa guérison, cette docte fille, qui n'ignoroit pas les préceptes de la médecine, lire de dessous sa cotte un drapeau teint de ses fleurs menstruales, et luy disant : « Voilà, jeune adolescent, ce que lu » aimes tant, ou il n'y a que vilenie », amortit l'ardeur de ce jeune homme et le préserva de la mélancholie erotique (1).»

(1) Delà maladie tV amour, par Jacques Ferrand l'Agenois,16i2. ((Raymond LuUe était EspagaoV-, \Vm(\uit à Majorque, et ap-

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