MORT NATURELLE DE LA PASSION. U
Vrai ou apocryphe, ce fait nous fait bien comprendre ce genre de guérison par impression en sens inverse, et je crois que beaucoup de très-jeunes gens enflammés d'un poétique amour retrouveraient vite le calme de la froide et toujours monotone raison, si une impression aussi dépoétisante allait couper les ailes de leur imagination, alors qu'elle plane dans les hauteurs azurées.
Cependant le moyen est chanceux. Si la passion est à son
partenait à une famille noble ci riche. Comme les autres seigneurs de son temps^ il passa les années de sa jeunesse dans les fêtes et les plaisirs. Le hasard le fit amoureux d'une dame^ et amoureux passionné. Il n'est pas de folie que cette passion ne lui ait inspirée. On le vit même, pensez au temps et au pays, on le vit même pénétrer dans l'église à cheval, pour s'y faire remarquer de la dame de ses pensées.
» Fatiguée de ses assiduités turbulentes, la signera Ambrosia de Castello lui écrivit une lettre, qui nous est restée, où elle cherche à calmer cet amour dont elle se sent indigue, où elle rappelle à luimême un esprit fait pour s'appliquer à des choses plus sérieuses.
)) Raymond Lulle n'en continua pas moins ses poursuites ; il fit des vers en son honneur; elle occupait toutes ses pensées, et le délire de son amour ne s'apaisait nullement. Enfin, inspiré par la Providence, à ce que disent d'anciens auteurs, et voulant mettre un terme à SCS importunités, elle lui donne un rendez-vous chez elle, et là, après avoir répété ses conseils sans rien gagner sur son csprit, elle ajoute : « Eh bien, Raymond, vous m'aimez, et savez-vous ce que vous » aimez ? Vous avez chanté mes louanges dans vos vers ; vous avez » célébré ma beauté, vous avez surtout loué celle de mon sein : eh » bien! voyez s'il mérite vos éloges; voyez si je suis digne de votre » amour ! » Et en même temps elle lui découvrit ce sein que rongeait un cancer affreux.
» Raymond Lulle, frappé d'horreur, court s'enfermer chez lui. Jésus-Christ lui apparaît, et, renonçant au monde, il distribue ses biens aux pauvres pour entrer dans un cloîlre à l'âge de trente ans. Il s'y livre à l'étude de la théologie, à celle des langues et à celle des sciences physiques, avec la passion qu'il mettait naguère dans ses folies de jeune homme. »
{Leçons sur la philosophie chimique professées au collège de France par M. Dumas. Paris, i^^l , m-^."^
apogée, si elle dure depuis longtemps et a poussé de profondes racines, la désillusion ne produit qa*un choc douloureux et nullement curatif. Triste et singulier état dont l'aroour sexuel nous offre souvent Texemple.
Alors on juge sainement la personne aimée ; on en voit les défauts, quelquefois les vices, et on les hait. Mais, malgré la voix de la raison dont on reconnaît la justesse, malgré les efforts de la volonté, on est entraîné par une insurmontable impulsion. Souvent même on reconnaît Tinutililé de la résistance, et, tout en s'indignant contre soi-même, en se méprisant, on renonce à la lutte er\ se résignant au rôle d'esclave docile et souvent dédaigné.
Nous avons cité plus haut mademoiselle de Lespinasse ; le poète AlGeri nous fait des confidences analogues :
« Quoique sans estime et sans amour pour elle, je crus comme un fou à Tamour sans bornes qu'elle me témoignait, et je Huis par Taimer véritablement jusqu'à la passion. Il n'y eut plus pour moi ni amusements, ni amis. Je négligeai même mes chevaux chéris. Depuis huit heures du matin jusqu'à minuit j'étais continuellement avec elle, mécontent d'y être et ne pouvant la quitter »
L'amour de l'étude le guérit peu à peu.
« Je ne me trouvais plus, dit-il, dans la dure et ridicule nécessité de me faire attacher sur une chaise pour m'empêcher de sortir de chez moi et de retourner chez ma maitresse. Ce fut un des mille Inoyens que j'avais imaginés pour redevenir sage à toute force. Les attaches étaient cachées sous un grand manteau dans lequel j'étais enveloppé, et elles ne me laissaient libre que d'une seule main pour lire, écrire ou me frapper la tête (1). ^>
(1) Alfieri, Mémoires,