MÉTAMORPHOSE DE LA PASSION
il se rue vers un bien passionnément désiré, hait nécessairement, et avec une intensité égale à celle de son désir, quiconque se dresse comme obstacle entre lui et l'objet qui remplit sa pensée ; aussi le spectacle de la société et celui que chacun de nous se donne à lui-même, nous montrent un perpétuel conflit de désirs attractifs et répulsifs. Qu'il soit amoureux du pouvoir ou de la science^ de la richesse ou d'une femme, Thomme est nécessairement jaloux, haineusement et passionnément jaloux de ses rivaux.
Nous avons vu qu'une passion se transforme difificilement en une autre avec laquelle elle n'a aucun lien de parenté ; il est même des passions tellement dissemblables, qu'elles s'excluent presque nécessairement. Ainsi l'amour sexuel passionné et Tamour non moins passionné de l'argent, l'avaricepassion s'excluent, à moins que l'une ne soit le moyeu de l'autre.
C'est que l'avarice ne connaît pas l'égoïsme noble. L'é' goïsme est au fond de toute passion, derrière tous les désirs et tous les actes humains. Cela était déjà vrai du temps de l'antique Manou : « L'amour de soi-même, dit-il, n'est pas
louable ; toutefois, dans ce monde, rien n'en est exempt
De l'espérance d'un avantage naît l'empressement. On ne voit jamais ici-bas une action quelconque accomplie par un homme qui n'en a pas le désir; en effets quelque chose qu'il fasse, c'est le désir qui en est le motif (1). »
Mais l'égoïsme change d'aspect selon la passion. Ainsi l'amour sexuel, l'amour maternel, le patriotisme, l'amour divin, portent souvent l'être qu'ils dominent à se sacrifier sans hésitation à l'être réel ou fictif qu'il adore. Mais ce sacrifice même nous donne une si haute opinion de nousmêmes, une impression de volupté morale si vive, que l'attrait du plaisir ne peut être nié sous cette abnégation apparente. C'est là l'égoïsme noble, le plus admirable sentiment dont l'homme soit susceptible.
Dans la haine, la vengeance, l'avarice, etc. , l'égoïsme a un
(d) Lois de ManoUy liv. II.
autre visage. L'égoîsine dont nous venons de parler s*lgnorait lui-même, celui-ci est tout à fait conscient ; il s*avoue, et parfois c'est en se méprisant lui-même que l'homme dominé par ces terribles passions donne sa vie, sa fortune, son honneur en pâture à ses désirs.